La démocratie, seule arme contre le terrorisme

Si Manuel Valls déclare vouloir écarter tout « Patriot Act » à la française, ce que l’on observe n’est pas vraiment de nature à rassurer ceux qui s’inquiètent des risques de dérive sécuritaire. Gardes à vue, comparutions immédiates, condamnation à la prison fermes se succèdent. Le Monde signale que l’on trouve dans les procédures trois mineurs, deux femmes, des illuminés, des hommes alcoolisés, des chrétiens, des musulmans…

Si Manuel Valls déclare vouloir écarter tout « Patriot Act » à la française, ce que l’on observe n’est pas vraiment de nature à rassurer ceux qui s’inquiètent des risques de dérive sécuritaire. Gardes à vue, comparutions immédiates, condamnation à la prison fermes se succèdent. Le Monde signale que l’on trouve dans les procédures trois mineurs, deux femmes, des illuminés, des hommes alcoolisés, des chrétiens, des musulmans…

La garde des sceaux, que l’on a connue avec plus de discernement, recommande donc aux juges la « fermeté », c’est-à-dire la plus grande des sévérités à l’encontre des personnes qui sont considérées comme faisant l’apologie du terrorisme. Par la voix de son premier secrétaire, qui voit dans les circonstances actuelles une situation quasiment d’« union sacrée », le PS ne propose rien moins qu’un « pacte national de combat contre le terrorisme »

Nous ne croyons guère que la réponse sécuritaire soit la meilleure des réponses à la vague de violence qui a frappé le territoire français et qui a mis des millions de Français dans la rue. Nous pensons même l’exact inverse. Et il n’est pas sûr que dans cette réponse du gouvernement, tous les objectifs soient parfaitement louables, tant il est vrai qu’en période de crise économique, la tentation est grande pour tout pouvoir de détourner les risques d’explosion sociale et de colère grandissante en les concentrant sur un ennemi tout désigné.

Une violence attisée

 « “Je t’en veux vraiment, Charb.” Six petits mots dans le numéro de L’Obs du 14 janvier » signés Delfeil de Ton ont suffi, comme l’écrit Ariane Chemin, « pour plonger la famille de Charlie Hebdo dans l’une de ces violentes querelles qui agitent l’hebdomadaire satirique depuis l’affaire des caricatures de Mahomet, il y a bientôt huit ans. » Le cofondateur de Charlie Hebdo évoque le numéro de Charia Hebdo, que Charb avait décidé de publier, avec les caricatures de Mahomet, en novembre 2011. « Quel besoin a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? », se demande Delfeil qui rappelle ce que son ami Wolinski en disait à l’époque : « (...) Il fallait pas le faire. »

La manière dont les journalistes rescapés de la tuerie dans les locaux de Charlie ont imaginé ses suites éditoriales et graphiques ,dans le droit fil d’une orientation qui aura fait parfois rire mais aussi récemment pleurer des millions de Français, aura mis à nouveau de facto en colère le monde musulman et attisé la violence dans bien des points du globe. 

Sans qu’il n’entre dans la perspective de cet article d’évoquer la complexité des enjeux géopolitiques (les risques de déstabilisation de la Russie, l’affaiblissement de nombre d’Etats comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Yémen, le Nigéria, etc.), force est d’observer que les interventions militaires des Etats-Unis, de l’Otan, de plusieurs pays occidentaux – dont souvent la France – ont fréquemment contribué à déstabiliser davantage les régions du monde dans lesquelles elles se sont produites. Ces interventions n’ont pas eu l’heur d’aider les pays et zones concernés à s’engager sur la voie de la démocratie et du développement économique. Mais était-ce toujours le but visé ? On peut en douter et ne pas être suspecté pour autant d’être un défenseur de régimes corrompus renversés à la faveur de ces interventions, cela sans que leurs successeurs installés avec l’appui des « Occidentaux » ne fassent réellement mieux.

Les choix pas nécessairement heureux de diffuser telle ou telle caricature, les interventions armées menées au nom de la liberté mais ignorant très largement les enjeux du développement de pays qui sont d’abord des pays minés par la misère et les inégalités, ou encore la référence reprise à satiété d’un choc de « civilisations », tous les fils de cet écheveau complexe ont pour effet de ne pas favoriser l’écoute et la compréhension mutuelle à travers un monde qui est pourtant devenu un commun de ceux qui le vivent.

Les risques multiples de déshumanisation

En France même, les risques de repli sur soi sont nombreux, pouvant pousser à la multiplication de formes diverses de communautarisme. Si assurément l’école ne saurait résoudre tous les problèmes de la société, elle reste le lieu privilégié où doivent être enseignés les valeurs de citoyenneté. Est-il possible ici ne pas ressentir la détresse profonde d’enseignants qui se demandent « Comment avons-nous pu laisser nos élèves devenir des assassins ? ». La réponse est assurément complexe mais une chose est sûre : ce n’est pas en taillant dans les effectifs de l’éducation nationale que l’on aura permis aux enseignants d’assurer la formation de jeunes citoyens.

Que dire à présent du communautarisme et de la quête d’identité dans des banlieues et dans des cités à l’abandon, stigmatisées et supposées peuplées d’individus peu fréquentables qu’il faudrait « nettoyer au karcher » ? Se préoccupe-t-on des ravages que de telles images véhiculées un temps au sommet de l’Etat peuvent produire ? Qu’en est-il de l’univers des prisons dont on feint de découvrir qu’elles constituent des écoles de la délinquance et du crime ? Emprisonnée pour un larcin, une personne fragile enfermée dans une promiscuité carcérale que les Etats-Unis n’ont en rien à envier à la France, passe vite les étapes qui la conduiront à la violence, que celle-ci soit commise au nom de la religion ou pour d’autres motifs.

Dans cet énoncé des risques multiples de déshumanisation de nos sociétés, de développement de formes diverses de violence et d’intégrisme, nous citerons deux risques supplémentaires. Celui d’une utilisation sans conscience des « Big Data » et de l’intelligence artificielle dont de nombreux contempteurs nous expliquent qu’elles vont se substituer à la connaissance, voire à l’être humain lui-même. Celui de la perte de notre « souveraineté numérique » pour reprendre le terme heureux employé par Pierre Bellanger. Selon les thuriféraires des Big Data et de l’intelligence artificielle, nous n’aurons bientôt plus besoin des humains pour travailler, réfléchir. Mais qui est ce « nous » ? Qui peut espérer un monde sans humains pour effectuer les tâches de travail, que celles-ci soient désignées comme manuelles ou intellectuelles ? Quelle force autre que celle du capital émancipé enfin de la contrainte de l’activité réelle ?

S’agissant du risque qui pèse sur l’utilisation des données individuelles et collectives, alors que le gouvernement et le Parlement débattent de leur protection, dans le même temps le premier participe à une négociation internationale particulièrement discrète visant à faire adopter un traité nommé TISA, « Trade in Service Agreement ». Le texte en préparation prévoit que les Etats ne pourront imposer ni la localisation ni le traitement des données sur leur territoire, ni même en Europe. Ici encore, sous une apparence technique, c’est bien de notre avenir économique et de nos libertés dont il s’agit.

Surveiller et, le cas échéant, punir. Le contrôle de fait ou l’appropriation des échanges de données informatisées par des pouvoirs privés ou publics et la prison se rejoignent dans une visée liberticide.

L’unanimisme contre l’unité nationale

TINA…There is no alternative. Cet acronyme va bientôt pouvoir être employé à nouveau en France tant l’unanimisme de la classe politique semble fort. Le chef de l’Etat a dit souhaiter que l’esprit d’unité du 11 janvier inspire les « combats futurs ». Mais lesquels ?

La loi Macron concoctée sous la droite passera-t-elle sans résistance aucune au sein du PS et avec l’appui d’une partie de la droite ?

L’unanimisme de circonstance de la classe politique ne saurait être confondu avec l’union du peuple…Il en est même l’exact opposé tant le premier étouffe le débat, la discussion démocratique.

Comment ne pas se sentir gêné lorsque les deux se mêlent, même le temps d’un cortège. Gêné devant la participation de dirigeants politiques étrangers qui mettent en œuvre des politiques qui font le terreau de la violence et des intégrismes dans leur pays ou leur région… tout en prétendant combattre le terrorisme. Mais comment ne pas se sentir gêné également quand le Medef en appelle à la « responsabilité » dans les « circonstances actuelles » ? Confusions entretenues et réduction des libertés vont de pair. Nous ne pourrions ainsi critiquer ni la présence de dirigeants étrangers hostiles à leur peuple ni les projets économiques du gouvernement ou du Medef.

Après le temps de l’unanimisme, la politique reprendra progressivement ses « droits », nous dit-on. Mais de quelle politique parle-t-on ? Après le « tous contre le terrorisme », après le temps des pyromanes pompiers, viendra sans doute celui des questions et de la récupération. Nul doute que Marine Le Pen saura vite dire que les fauteurs de trouble sont au pouvoir. Nul doute que les défaillances graves qui ont été ou seront constatées dans la surveillance des personnes qui ont commis les actes terroristes seront exploitées. Pour critiquer le gouvernement pour les uns, pour justifiers de mesures de renforcement de la surveillance et abdiquer notre souveraineté pour les autres, ceux qui gouvernent.

Mais n’y a-t-il rien de mieux à faire pour combattre le terrorisme que de renforcer les mesures sécuritaires ?

Et pourtant, sans bannière, en dehors des partis, le peuple s’est rassemblé

Il y a peu de temps encore, un chroniqueur à fort écho médiatique se complaisait à tenter de prouver le « suicide français ». Des millions de Français viennent de lui répondre et de répondre surtout à tous ceux qui pensaient avoir enterré le modèle républicain. Entre les 7 et 11 janvier, même s’ils n’étaient pas tous Charlie, les Français ont pacifiquement réaffirmé qu’ils étaient une nation, chanté si fort ensemble qu’ils ont trouvé, fait rare, un écho à l’Assemblée nationale. Là est le vrai fait politique.

Les multiples rassemblements qui se sont produits partout en France, y compris dans des petites villes, constituent une formidable réponse à la fragmentation de la société opérée depuis plusieurs décennies et qui serait presque parvenue à saper définitivement la République si le peuple ne s’était levé comme il l’a fait : de manière massive et spontanée.

Sans bannière, en dehors des partis, le peuple s’est rassemblé.

Les manifestations ont été bien plus que des rassemblements contre le terrorisme ou même des expressions de solidarité envers les personnes assassinées.

 « Je suis Charlie » mais plus encore. La liberté d’expression, la liberté tout court.

L’égalité. Celle qui a été mise à mal de manière fondamentale par la mise en concurrence généralisée d’une mondialisation intrinsèquement inégalitaire.

La fraternité. Les liens d’un peuple qui s’est réuni, immense, imposant, sous les salves d’applaudissement, fier ou simplement heureux d’être là alors que personne ne le convoquait.

Ce ne sont pas les mots d’ordre, fussent-ils justes (« défendre les retraites », « protéger le service public ») qui sont susceptibles de rassembler ainsi. Un tel rassemblement ne peut se produire qu’au niveau des valeurs, de valeurs vives et vivantes.

« Liberté, égalité et fraternité » ne saurait constituer la devise morte d’institutions désincarnées. Temples où l’on officie selon des rites ou des procédures qui ignorent l’humain, ne connaissent plus les idéaux républicains pour les avoir remplacés par des machines informatiques et des indicateurs de bonne gestion réduits aujourd’hui au seul objectif de diminution de la dépense publique.

« Liberté, égalité et fraternité » est la devise du peuple vivant qui a trouvé hier le motif imprévisible de son rassemblement tant attendu. Un rassemblement porteur d’une immense espérance, d’un désir de changement profond que le FN, après d’autres forces politiques qui ont annihilé l’espoir en trahissant ceux qui les avaient portés au pouvoir, aura tenté de récupérer pour mieux le pervertir.

Prenant ses distances avec toutes les impasses politiques dans lesquelles on a tenté de l’enfermer depuis trois décennies au moins, le peuple est de retour. Mais le risque est grand que l’affirmation tranquille de son existence et de son attachement aux valeurs de la République ne soit laissée en désuétude, stérilisée, faute de débouché politique.

Ce risque est celui d’une réponse centrée sur l’exploitation de la peur. Peur de nouveaux attentats (au demeurant probables), peur d’une religion, l’islam, que l’on ne connaît souvent que par ses expressions caricaturales, peur de l’autre, de celui dont on ne comprend parfois ni la langue ni, plus grave, la culture. Mais ces peurs, fondées ou non, les dernières trouvant leur racine dans l’ignorance, ne sont pas les seules. Aux risques de déshumanisation de notre société s’ajoutent ou plutôt se combinent les angoisses que ressent un corps social soumis aux forces centrifuges d’un capitalisme financiarisé et mondialisé qui ne supporte plus d’être régulé tout en asservissant des masses de plus en plus nombreuses, par le travail mais peut-être plus seulement ni même centralement par lui. 

Que faire ?

Après les gigantesques rassemblements qui se sont produits, la question est désormais : que faire ? Comment faire vivre la flamme puissante et fragile d’un peuple qui s’est rassemblé ? Il est beaucoup trop tôt pour le dire mais il ne faut pas non plus tarder à répondre.

La réponse sera sans doute inédite et multiple. Mais il est sûr qu’elle ne pourra tenir du simple renforcement des patrouilles pour protéger les lieux dits sensibles ni du seul accroissement des moyens de renseignement. Ce qui s’est passé devrait interdire les explications monocausales et les solutions simplistes. La prétendue unité nationale pour combattre le terrorisme telle que la propose la quasi-totalité de la classe politique est un leurre. La France est en crise profonde et c’est cela que les massacres perpétrés et les cortèges innombrables rappellent.

Cette crise est économique, sociale, politique et, partant, morale.

Depuis plusieurs décennies, la France n’a plus de projet, ne connaît plus de croissance significative. Le chômage touche un quart des jeunes. Près de neuf emplois sur dix offerts le sont à durée déterminée et, pire, la moitié de ces emplois est d’une durée inférieure à dix jours !

Comment penser l’avenir dans de telles conditions ?

Les banlieues, les cités sont des lieux où vivent des hommes et des femmes, jeunes et vieux dont il faut s’occuper d’urgence, mieux, auxquels il convient de donner un espoir. Celui de vivre dignement, par son travail, par ses valeurs reconnues pour peu qu’elles ne heurtent pas les idéaux de la République.

Un nouveau modèle politique, un nouveau modèle de développement peut naître de la souffrance des corps assassinés. Il appartient au peuple de façonner le contenu et la forme de ce modèle loin des modèles préétablis, des consensus mièvres imaginés par une pensée mortifère qui ignore les classes populaires, les laissés pour compte.

Il est du devoir de tous de ne laisser personne en dehors de la vie de la Cité, quels que soient sa religion, sa situation sociale, son âge, sa couleur. Il nous faut, tous ensemble, réinventer la citoyenneté, élaborer un modèle de développement politique, économique, social, qui articule démocratie, création de richesses par le plus grand nombre et pour tous, préservation d’une nature qui ne cesse d’être sans cesse plus abîmée en raison de la rapacité de ceux qui la mettent en marché et la financiarisent.

L’avancée de la démocratie politique et économique est le seul moyen pour faire reculer le terrorisme. C’est en s’attaquant aux racines du processus de formation des inégalités que l’on pourra progressivement enlever au terrorisme le motif ubiquitaire de son existence.

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