Ascoval: tromperie ou défausse?

Il paraît ainsi que tout le monde à Bercy crie haro sur le baudet: Altifort aurait trompé tout le monde ! Alors que l’offre de reprise de l’aciérie Ascoval de Saint Saulve par Altifort était considérée, fin décembre, comme «solide», le groupe franco-belge jette aujourd’hui l’éponge, se déclarant incapable d’apporter les 10 millions d’euros de fonds propres prévus.

En très peu de temps donc, Altifort semble avoir perdu sa crédibilité financière, la Banque de France ayant dégradé sa « note ». Ce qui aura eu pour effet de pousser ses fournisseurs à ne plus lui accorder de crédits de paiement, précipitant ainsi ses difficultés de trésorerie.

La séquence qui est ainsi mise en avant peut sembler un peu « courte » et soulève plusieurs interrogations.

La Banque de France par sa décision a-t-elle pris en compte les effets de celle-ci ?

Si la réponse est positive, ce que l’on peut espérer, c’est que la situation financière d’Altifort, au-delà de ses difficultés de trésorerie, est vraiment dégradée. Les responsables ne seraient pas alors des fournisseurs excessivement prudents ou la Banque de France peu attentive aux conséquences de ses décisions mais plutôt les actionnaires et le management d’Altifort qui, cette fois, auraient eu les « yeux plus gros que le ventre ».

Rappelons, en effet, que le chiffre d’affaires consolidé d’Altifort est, en 2018, de 200 millions d’euros (65 millions en 2017) et celui d’Ascoval de 135 millions. Rappelons surtout qu’Altifort est, en fait, un conglomérat qui a quatre ans d’âge et s’est construit par rachat d’entreprises en difficulté.

Lorsque le plan de reprise d’Ascoval a été validé en décembre par le tribunal de grande instance de Strasbourg, tous ces éléments étaient connus, y compris du gouvernement et du ministre, Bruno Le Maire, qui a suivi de près ce dossier.

Comme était connu également le fait que le principal client historique d’Ascoval, le groupe Vallourec, non seulement ne participerait pas à l’offre de reprise mais ne reprendrait pas ses commandes à l’aciérie de Saint Saulve.

 

Tromperie sur l’état réel d’Altifort mais aussi et surtout défausse de Vallourec !

Rappelons quelques faits. Sur le site de Saint Saulve, Vallourec a disposé d’un outil industriel cohérent, incluant l’aciérie en péril aujourd’hui. En 2016, Vallourec annonce son intention de se désengager et trouve un repreneur auprès d’Ascométal auquel il vend 60% de ses parts. Vallourec est alors en grande difficulté, recevant un soutien public important par l’intermédiaire de BPI qui entre dans son capital à hauteur de 15% des parts.

La situation d’Ascométal se dégrade par la suite au point que l’entreprise est mise en liquidation judiciaire. En octobre 2018, Vallourec se retrouve à nouveau principal actionnaire de l’aciérie de Saint Saulve mais annonce qu’il n’entend pas le rester, le laminage ayant été transféré en Allemagne.

Aujourd’hui, la BPI reste un actionnaire de référence pour Vallourec, ses parts étant toujours de 15%, mais la situation financière de Vallourec est de nouveau très dégradée, son cours en bourse s’étant effondré fin 2018. Vallourec a annoncé fin 2018 un plan social de très grande ampleur, avec plus de 1000 suppressions de postes.

 

Que retenir de tout cela ?

La première chose à retenir est que les changements d’actionnaire pour l’aciérie de Saint Saulve (Vallourec puis Ascométal, puis à nouveau Vallourec et, enfin, Altifort mais ce dernier ayant renoncé) ne sont évidemment pas de nature à assurer la pérennité du site et de l’outil de production.

La deuxième est que Vallourec, comme actionnaire et comme débouché historique de l’aciérie, ne saurait indéfiniment se départir de ses responsabilités. Il est vrai cependant que Vallourec est aujourd’hui un jouet aux mains de spéculateurs, les deux tiers de son capital étant « flottants », susceptibles de changer de mains d’un jour à l’autre.

La troisième chose à retenir est que si les acteurs publics ont joué leur rôle, notamment les collectivités territoriales, en s’engageant à fournir des fonds (12 millions d’euros pour la Région Hauts de France et 10 millions pour la métropole de Valenciennes, soit chacune autant que ce qu’Altifort avait prévu d’engager en fonds propres…), il est difficile considérer le cas présent autrement que comme un échec patent de politique industrielle.

L’État a trop vite considéré que la reprise de l’aciérie de Saint Saulve par Altifort lui retirait une épine du pied. Alors que la BPI détient 15% des parts de Vallourec, il n’a pas exercé de pression conséquente sur les dirigeants de Vallourec pour qu’ils assument leur responsabilité à l’égard de leur ancienne aciérie. Aucune analyse d’ensemble ne semble avoir été conduite, les cas de Vallourec et de l’aciérie de Saint Saulve étant traités séparément là où ils auraient dû faire l’objet d’un plan d’ensemble.

 

 

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