Gabriel Kleszewski
Professeur d'histoire-géographie au collège, formateur académique à l'INSPE Arras
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Billet de blog 18 mars 2022

Mobilités précaires - À propos de « Nomadland », et de « Rien à foutre »

« Nomadland », de Chloé Zhao, et « Rien à foutre », d'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre : dans le cadre d’une économie mondialisée où une main d’œuvre flexible s’adapte en permanence aux rythmes du marché, ces deux films décrivent le quotidien de deux travailleuses d’aujourd’hui. Ces portraits mettent en jeu un rapport complexe aux espaces, perturbé par le néolibéralisme.

Gabriel Kleszewski
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans le cadre d’une économie mondialisée où une main d’œuvre flexible s’adapte en permanence aux rythmes du marché et à des flux (de personnes, de produits, d’informations, de capitaux) qui traversent l’espace en tous sens, deux films récents ont décrit avec précision le quotidien de deux travailleuses d’aujourd’hui. Porté par Frances McDormand, Nomadland évoque le voyage d’une nomade traversant sans but l’espace américain au gré d’emplois précaires. Rien à foutre décrit avec une précision quasi documentaire le travail et la vie quotidienne d’une hôtesse de l’air belge, incarnée par Adèle Exarchopoulos. Ces deux portraits de femmes au travail mettent en jeu un rapport complexe aux lieux, aux espaces et à ceux qui les habitent. Parce qu’il peut ériger la précarité en condition d’existence, le néolibéralisme perturbe un rapport apaisé à l’espace et à ses habitants. Bouger, se déplacer, ne pas s’attacher aux lieux et aux gens pour être toujours plus disponible, toujours plus flexible : Fern (Nomadland) et Cassandre (Rien à foutre) subissent cette injonction à la mobilité de manière extrême.               

Rien à foutre, par Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

De fait, en regardant ces deux films avec attention, on peut se demander si cette injonction ne pousse pas ces deux femmes à choisir (de manière volontaire ou contrainte) d’habiter une mobilité, de concevoir le déplacement permanent, la fugacité de la co-présence et le refus de l’ancrage aux lieux et aux territoires comme une manière singulière d’être au monde. Femme déchirées, Fern et Cassandre sont en tension perpétuelle entre le fait d’être de quelque part, d’un lieu originel, d’un « Ici », d’un passé, et celui d’être de partout, donc de nulle part, dans un présent où le même se répète de manière abrutissante. Individualistes et sans illusion sur d’éventuelles luttes collectives à mener pour changer l’état des rapports sociaux, les deux héroïnes résolvent leur contradiction de manière opposée. La première cultive une posture de marginalité folklorique qui la condamne à errer sur les routes de l'Amérique. La seconde finit par embrasser les utopies urbaines et numériques de son temps, dans un rapport fluide et ubiquitaire aux espaces géographique et virtuel. 

Mouvements et rythmes pétrifiés ou désorganisés

Le parcours de Fern se déploie à l’échelle d’un état-continent. Son déplacement s’effectue de manière circulaire, d’Est en Ouest puis inversement, au gré de la saisonnalité des besoins en main d’œuvre des entreprises pour lesquelles elle offre ses services temporaires. Ce rythme de travail saisonnier, déployé à l’échelle d’une année, implique des changements de lieux constants et de longs déplacements à travers l’espace national, afin de répondre aux besoins en main d’œuvre d’une économie du « zéro stock » et du « juste-à-temps » : travailler aux récoltes (ramassage des pommes de terre), sur des chantiers, à l’entretien des parties communes d’une zone de parcage pour camping-cars (haute saison touristique), à l’empaquetage des colis chez Amazon à l’approche des fêtes de fin d’année. Fern se meut et migre ainsi, en suivant les rythme annuels de l’économie des États-Unis. Ce déplacement laisse augurer une grande diversité d’expériences quotidiennes, dans le rapport à l’espace comme dans les actions engagées. Mais les jours de labeur s’enchaînent, identiques à eux-mêmes. Les gestes du domaine professionnel et les gestes de la vie (survie) privée se répètent dans une impression générale d’immobilité, accentuée par la platitude de l’espace américain, l’anonymat générique de certains lieux fréquentés (les mêmes diners, les mêmes mainstreets vides) et, par endroits, une forte médiocrité paysagère (les zones commerciales, les espaces suburbains). En différents lieux de l’espace américain, Fern est condamnée à revivre le même jour sans fin.     

Cassandre se déplace à l’échelle régionale entre deux continents, à la jonction de l’Europe du Nord-Ouest (maquée par un climat médiocre et l’investissement professionnel épuisant de ses habitants) et la Méditerranée (marqué par le soleil et les promesses de repos du tourisme balnéaire). Son temps de travail ne se mesure pas en année, ni en jour, mais en heure. Il faut se préparer à vivre par tranche de quatre heures ; se caler au rythme millimétré d’un vol ; se familiariser avec les impressions de vertige et de désorientation consécutives à la traversée d’un espace continental à toute vitesse (il pleut dans le nord de l’Angleterre et il fait beau à Barcelone trois heures plus tard) ; organiser son repos en fonction des vols qui se succèdent. Au terme d’une journée passée en l’air ou dans les couloirs d’un aéroport, Cassandre rentre dans des « chez soi » différents et successifs. Une impression de « boulot / dodo » familière, mais dans un rapport à l’espace ubiquitaire, voire schizophrène (revenir « à la maison » mais ne se sentir jamais vraiment « chez soi »), et dans l’appréhension stressante d’un temps intime chronométré à l’excès.           

Pénibilité du travail et perte de sens dans des lieux professionnels sans qualité

Ces mobilités professionnelles contraintes imposent des conditions de travail qui précarisent une main d’œuvre mobile. Le corps mûr de Fern encaisse la dureté d’un travail de force aux gestes professionnels divers (creuser, porter, charger, plier, frotter) mais équivalents en pénibilité. Fern peine à retrouver des forces dans l’espace réduit de son véhicule. Elle s’endort en plein jour, passe de mauvaises nuits dans l’inquiétude et l’insécurité de sa solitude autoroutière. En conséquence, le rapport à l’autre est fugace. On peut constituer des équipes de travail temporaires, établir une camaraderie et une certaine sociabilité au cœur du travail quotidien (les liens tissés chez Amazon, avec ses amis Patty, Bob ou Dave).

Mais ces réseaux professionnels restent lâches car, à un moment, il faudra bien partir. Le rapport au collègue de travail est emprunt de réserve, non parce que ce dernier serait un concurrent ou un fâcheux potentiel, mais à cause de la certitude que tout lien pérenne passé avec lui finira par être rompu. Cette rupture est causée par des circonstances toujours instables, et l’impérieuse nécessité de mobilité imposée par le système économique. En somme, la plus grande pénibilité de ce travail mobile réside peut-être dans le fait qu’il ne permet pas de cultiver durablement son humanité dans le commerce avec autrui. 

Cassandre a un emploi fixe dans une compagnie aérienne low cost qui précarise son personnel de bord et participe à la perte de prestige d’un métier qui, naguère, fit rêver de jeunes femmes et de jeunes hommes en quête d’ascension sociale (voir Catch me if you can de Steven Spielberg). Elle est peu qualifiée. Elle ne parle qu’une langue étrangère et ne déploie pas de grandes qualités de communication. Son père met même en doute la valeur de son emploi. Surtout, Cassandre est perpétuellement soumise à des impératifs de rentabilité au sein d’un encadrement managérial qui privilégie l’individualisme à l’esprit d’équipe (chaque hôtesse doit réaliser un chiffre de vente par vol, selon un objectif inscrit dans une application) et la méfiance systématique à l’égard de l’esprit de groupe, perçu comme un germe de sédition. De fait, l’évaluation collective et mutuelle devient une arme de contrôle social. Cassandre est évaluée par sa direction et doit évaluer les hôtesses dont elle a la charge.

La hiérarchie et les collègues exercent un contrôle mutuel et constant, une sorte d’espionnage professionnel qui épingle la moindre entorse au règlement, même lorsque cette dernière résulte d’un acte moral louable (payer un verre d’alcool à une passagère triste). Dans les espaces de travail, les relations à autrui ne peuvent, donc, que cultiver la médiocrité. Le rapport aux passagers est fondé sur une exploitation de la clientèle (le confort du passager est moins important que la robustesse de sa carte de crédit au moment de passer à la vente de produits en duty free) et une gestion comptable des corps (notamment dans des vols charter où les individus se massent dans des engins sans confort). Derrière un sourire commercial forcé, il n’est question que de respect des règles (dont celle visant à faire payer davantage pour des prestations supplémentaires) et des objectifs de vente. Le service désintéressé et l’aide à autrui, qui pourraient constituer la valeur morale du métier d’hôtesse, s’amoindrissent dans les avions et aux portes d’embarquement. La qualité des relations humaines y est dégradée : des passagers deviennent agressifs ; des hôtesses robotisées sont insensibles à la détresse de certains. Ces lieux de travail sont des lieux de stress, de pression et de contrôle, où l’autre n’est jamais perçu avec aménité. Des lieux à fuir.

En des temps toujours contraints ou chronométrés, Fern prend en charge la fabrication, l’extraction, la transformation ou le transport de choses. En un sens, c’est ce que fait aussi Cassandre, lorsque ses passagers sont assimilés par son entreprise à des corps en entasser et des comptes en banque à ponctionner. Chez ces deux employées, cette déqualification des gestes professionnels au sein de lieux de travail sans qualité provoquent une perte de sens.

Une mobilité professionnelle conforme au capitalisme globalisé et numérisé

Fern est une travailleuse américaine vieillissante qui a connu deux formes de capitalisme. Un capitalisme de forçage des ressources du sous-sol à travers son embauche dans une entreprise d’extraction minière basée au Nevada (mine de cuivre) nommée Empire. Ce nom très symbolique désigne une entreprise verticale qui a créé un lieu de vie ex nihilo au milieu du désert, avec ses puits d’extraction, sa ville constituée de quartiers résidentiels pavillonnaires, ses aménagements urbains et ses services (école, hôpital). Avec la crise économique de 2008, et compte tenu de la brutalité des changements sociaux produits par les mouvements de l’économie américaine, la ville a été abandonnée par l’entreprise. Empire est devenue une ville-fantôme, à l’instar de nombreuses cités délaissées par des pionniers de l’Ouest américain au XIXe siècle. De fait, Fern bascule dans un autre rapport à l’espace, accompagnant un capitalisme en pleine mutation. L’économie américaine a déjà intensifié son intégration à la mondialisation. Mêmes situées au cœur du territoire national, les entreprises sont de plus en plus tributaires des commandes de clients situés à d’autres échelles, et de l’approvisionnement de fournitures venues d’ailleurs, souvent d’au-delà des frontières. En outre, une partie de l’économie américaine est devenue une économie de plateforme, dont les entreprises pratiquent un forçage virtuel des données numériques afin de se conformer aux désirs des clients et aux dynamiques d’un marché dont les échelles géographiques s’emboîtent et les rythmes de fonctionnement s’accélèrent.

Fern se déplace, donc, de lieu en lieu, de ville en ville, pour mettre sa force de travail au service des besoins en main d’œuvre de ces entreprises captives des flux de produits et des flux d’information. Les villes américaines qu’elle traverse semblent avoir été dévitalisées. Ainsi, Fern longe la rue principale d’une ville moyenne du Midwest, le soir venu. Un cinéma diffuse Avengers. Mais il est vide. Les DVD, précurseurs des futures plateformes audiovisuelles domestiques, ont vidé les lieux de culture urbains, amoindri l’urbanité américaine. Ils ont contribué à accroître une périurbanisation étale et un repli des habitants sur leur foyer.            

Pour sa part, Cassandre est une petite-main du tourisme de masse. Elle accompagne des cohortes de touristes venus du Nord de l’Europe (Pologne, Royaume-Uni) qui se déversent dans les villes et les stations balnéaires du Sud (Espagne). Cassandre partage en leur compagnie les lieux et les activités qui leur sont dévolus, le temps d’un repos ou d’une escale : des hôtels all inclusive confortables mais génériques, avec transats réservés et piscines pataugeoires de rigueur, ou des stations balnéaires avec front de mer commerçant et boîtes de nuit fiévreuses. Cassandre est consciente de se situer au bas de l’échelle de cette économie touristique qui exploite des espaces « disneylandisés » (Sylvie Brunel) et ne lui permet de voir, dans les métropoles où elle se pose, que des périphéries aéroportuaires. Ce travail dans un domaine économique qui crée de la richesse à partir des flux touristiques et des lieux de loisirs à l’échelle mondiale s’oppose au travail de son père et de sa sœur, agents immobiliers à Huy en Belgique, qui se mettent au service d’habitants voulant s’attacher à un lieu et faire territoire. Une économie à l’échelle locale et humaine en somme, ancrée au sol, qui semble donner du sens à ceux qui l’animent. Dans Rien à foutre, une manière de produire de la richesse à l’échelle globale, et une autre inscrite à l’échelle locale, sont placées en miroir, considérées comme antithétiques. Dans Nomadland, les espaces productifs locaux sont perturbés par une économie nationale connectée à d’autres échelles géographiques, et étendue à un espace d’une nouvelle nature (le cyberespace). 

Les lieux partagés d’une mobilité habitée

Fern et Cassandre habitent leur mobilité au sens où leurs déplacements professionnels, constitutifs d’une condition du travailleur moderne si impérative qu’elle semble se muer en ethos, les poussent à se ménager des espaces temporaires pour créer des lieux de vie aussi habitables que possible. 

Fern aménage un combi. Elle passe son temps à en optimiser l’espace intérieur. Elle élabore une science des usages du quotidien afin de conserver et économiser des outils domestiques précieux (la vaisselle est un enjeu important) ou calfeutrer et protéger l’intérieur. Elle prend en compte la situation de son lieu de vie temporaire : rechercher la place la plus sûre sur un parking, se situer au mieux au sein d’un espace peu dense et isolé. Cette science spatiale, cet apprentissage des usages d’un lieu de vie précaire et mobile, s’accroissent au contact des membres de la communauté des nomades nord-américains. Les individus de cette communauté forment une sorte de village mouvant organisé en réseau, parfois relâché à travers l’espace d’un état, parfois resserré quand des rendez-vous ponctuels sont pris sur des aires de repos dûment cartographiés et habités. On y échange, alors, des nouvelles, des informations et des « tuyaux » professionnels. On y construit des savoirs-faire. On y pratique le troc, en donnant une nouvelle valeur aux objets en fonction de leur potentiel de recyclage ou selon la charge émotionnelle qu’ils véhiculent. On s’entraide et se soutient, dans la peine comme dans la maladie. Une tribu se constitue, qui a intégré la cartographie de ses itinérances, la brièveté de ses localisations (n’être jamais quelque part ensemble très longtemps) et la certitude que ses membres se reverront un jour, d’une façon ou d’une autre. Cette tribu est unie par la nécessité d’une entraide qu’impose la précarité de sa condition matérielle, mais divisée car ses membres restent furieusement individualistes et solitaires. 

Cassandre est rattachée à une base professionnelle située sur l’île espagnole de Lanzarote. Mais ce « chez soi » n’est que temporaire. Son changement de statut la conduit à errer d’hôtels d’aéroport en hôtels d’aéroport à travers toute l’Europe. De bonne qualité mais fonctionnelles et anonymes, ces chambres et ces appartements pour colocataires finissent par se ressembler. Le désordre matériel qu’y déploie Cassandre dans ses moments de repos reste le seul signe tangible que quelqu’un habite ce type de lieu de passage. Ces lieux sont co-habités par le personnel volant et nomade. Mais cette cohabitation produit des négociations permanentes au sujet de leur usage. Chacun veut vivre de manière individuelle à côté des autres. Les moments de convivialité (souvent très alcoolisés) et de contacts (sensuels) ne durent pas. Cassandre est très souvent filmée seule dans les espaces du quotidien qu’elle habite. Comme s’il n’était pas nécessaire de s’attacher aux habitants et aux décors rencontrés, puisqu’en d’autres lieux on retrouvera les mêmes visages, le même design intérieur, la même qualité matérielle moyenne. Les membres de cette tribu volante de salariés de l’air se croisent dans ces lieux de repos européens standardisés, mais ne semblent pas y développer d’esprit de groupe ou d’échange de pratiques. Tout est liquide. Aucune altérité ou singularité humaine ne retient l’attention, ni ne suscite de sentiments durables. Chacun est seul à côté de l’autre.        

Nomadland, de Claire Zhao

Fuir un « Ici »

Les mobilités douloureuses de Fern et Cassandre sont la conséquence d’un traumatisme, lié à un lieu dont elles se sentent prisonnières. La mobilité de travail, condition moderne de la liberté au cœur d’une mondialisation sensément heureuse, n’est pas ici cette attitude « cool » de lâcher-prise sur le territoire de l’individu, de quête d’un progrès social et d’un accomplissement personnel à travers la vélocité des déplacements ou le sentiment grisant d’une localisation ubiquitaire dans l’espace-monde, voire ce dénigrement pour tout ce qui pourrait être rattaché au sol, aux lieux et à leurs habitants (toute accroche spatiale qui noue, conserve, produit de l’émotion, force à se remémorer), dont la première heure de In the air de Jason Reitman, avec son héros sans cesse en vol, faisait l’ironique éloge.

Fern fuit le deuil de son mari, mort trop jeune d’un travail de mineur trop dur. Elle fuit une famille aimante dont elle a toujours détesté les manifestations de tendresse. Elle fuit un possible nouveau foyer chez Dave, son ami de cœur. Fern rejette les valeurs familiales (elle n’a pas d’enfants) et préfère se constituer une famille temporaire, qui ne réclame pas d’attache ou d’ancrage territorial. Elle est une individualiste meurtrie et farouche, qui conquiert sa liberté et son indépendance au prix d’un précariat organisé à l’échelle d’un territoire.   

Cassandre fuit la ville belge de sa jeunesse. Un « Ici » marqué par le deuil, la mort accidentelle de sa mère. Elle fuit la contemplation quotidienne du lieu de cet accident, un rond-point proche, surmonté d’une horrible décoration minérale en forme de montagne, sur laquelle la voiture de la mère s’est encastrée. Elle fuit un foyer dont dominé par l’inquiétude permanente, l’obsession de la réparation (faire un procès à la ville et judiciariser le manque de chance) et le souvenir de la mère défunte. D’ailleurs, celle qui est partie un jour sans crier gare vers son destin d’hôtesse est expulsée symboliquement de l’espace domestique, à travers la réorganisation radicale de la maison (la chambre de Cassandre est transformée en dépôt d’archives pour l’agence immobilière de son père).

Les deux héroïnes reviennent chez elle après un long voyage et une situation de crise. Fern contemple son pavillon vide, au sein de la résidence pavillonnaire abandonnée d’Empire. Elle fait le constat silencieux d’une impossibilité de rester là, puisque rien ne la retient à part des souvenirs (qu’aucun flash-back ne figure à l’écran). Les pièces vides, les murs blancs, la blancheur de l’environnement enneigé sont autant d’appels au départ et à la migration, tout comme ce jardin laissé en friche dont le portail arrière est symboliquement ouvert sur le paysage infini du Nevada. « Ici » ne représente plus rien et ne peut plus rien offrir. Il fallait à Fern ce dernier retour à la maison pour confirmer ce sentiment. A l’opposée, Cassandre se réconcilie avec les siens, retisse des liens (scène sublime où les deux sœurs fument dans la nuit, les deux points rouges des cendres de leurs cigarettes suspendus dans le noir), retrouve ses anciens amis, sillonne le territoire de la ville de son enfance. Mais elle ne reste pas. Le cœur est réparé mais son destin est définitivement marqué par l’appel de l’air et de l’ailleurs. Le « Là-bas » reste plus fort que l’« Ici ».  

L’ambiguïté de la révolte et des rêves.

Cassandre et Fern sont écartelées entre la conscience de la précarité de leur condition sociale et professionnelle, et la poursuite de rêves individuels. La fascination pour ces chimères les force à persister dans leur migration volontaire, à avancer dans l’espace et ne pas s’établir en un lieu. Au prix d’un évitement de la lutte. 

Fern ne se plaint jamais, ne fait pas état de sa fatigue ou de ses douleurs, sauf lors d’une courte scène où elle s’endort par accident dans un magasin de sports. Elle accepte de subir en silence la pénibilité de ses emplois successifs. Ce consentement s’accorde à la neutralité ambiguë du regard de Chloé Zhao lorsqu’elle filme Fern au travail dans les vastes entrepôts d’Amazon (où la cordialité du management et la bonhomie du travail à la chaîne semblent bien suspects). Fern ne théorise pas non plus sa condition sociale par un discours. Pour elle, seule compte l’action. Une liberté en forme de fuite programmée, érigée en principe absolu. Le départ silencieux, en présence ou en l’absence d’amis avec qui on aurait pu faire souche, relève du manifeste explicite. Mais des commentateurs (les amis de sa sœur, d’autres nomades de son réseau) tentent d’interpréter son expérience. Fern et ses congénères constitueraient la manifestation du vieil esprit pionnier américain, à travers leur persévérance de nomades se mettant en mouvement pour le seul plaisir du mouvement, poussant leur trajet sans fin vers n’importe quelle frontière physique ou théorique. Mais ils seraient aussi une avant-garde de l’humanité à venir, qui se serait déjà adaptée au changement global et à un possible collapsus environnemental. Une humanité frugale, mobile, adepte du recyclage et de l’optimisation du nécessaire. Fern serait à la fois la perpétuation vivante du vieux migrant américain de l’Ouest et la préfiguration d’une humanité nomade dans un monde résilient qui reste à imaginer. Écho du passé et précurseure du futur.  

Au surplus, la poétisation des postures contemplatives de Fern (en admiration devant les paysages mythologiques et patrimonialisés de l’Ouest américain) rend ce discours émollient encore plus ambiguë. La caméra de Zhao semble parfois transformer la nomade précaire en une sorte de « touriste américaine à combi » qui jouirait d’un espace américain de carte postale entre deux corvées, enfermée dans une perpétuelle giration enchantée.

Dans Nomadland, la migration de travail est rendue supportable à l’écran grâce à un discours qui à tendance à enjoliver et rationaliser la misère au point de modéliser la posture du nomade : le retrait taiseux, le silence contemplatif, le refus de prendre une distance critique par rapport à l’espace que l’on traverse (Fern contemple et enregistre de manière placide les paysages spectaculaires ou mornes et sans qualité de l’Amérique) et aux actions qu’on y accomplit (Fern ne remet jamais en cause les gestes qu’on lui demande de faire, le sens du travail qu’elle effectue). Prisonnière d’un rêve, à la fois construit et consenti, d’une odyssée libertaire où la succession des emplois précaires, sans compétences ni signification, seraient le prix à payer pour éprouver le plaisir du mouvement pour lui-même, ou pour éprouver celui de la contemplation infinie de paysages mythiques, Fern ne se révolte pas.

Cassandre, elle, est consciente de la précarité professionnelle dans laquelle elle se situe. Elle critique les conditions de travail de son entreprise et lorgne sans cesse vers l’aristocratie de son métier : les hôtesses de l’air du Moyen-Orient qui étalent leur vie de rêve sur Instagram. De fait, Cassandre refuse de participer à une grève de salariés. Elle ne se bat pas car elle n’envisage pas la lutte d’un point de vue collectif, ni sur le long terme. En réponse aux grévistes plus âgés qui l’incitent à lutter, elle déroule un discours aquaboniste (« Il faut bien manger !») et courtermiste (« Je dois aller travailler !») qui définit surtout une nouvelle posture du jeune travailleur contemporain : fataliste, individualiste, indifférent à la dimension collective et structurelle de son travail, moins attaché à la notion de classe qu’aux notions de parcours ou de projet individuels. Au vrai, Cassandre veut faire vivre dans l’accomplissement de son métier des valeurs d’empathie et de partage (avec ses collègues ou des passagers en détresse) qui entrent en contradiction avec un management inhumain. Rebelle et impertinente, elle se soumet de mauvais gré aux injonctions de carrière et de formation de son entreprise. Mais ces micro-révoltes ne produisent pas d’appétences pour la lutte collective. 

En fait, Cassandre est hantée par un rêve. Celui de rejoindre une compagnie de luxe basée à Dubaï. Elle partage ainsi l’utopie urbaine, numérique et mondialisée d’un certain nombre des jeunes de son temps. Habiter une métropole verticale à l’architecture performante qui rassemble des exilés volontaires et enrichis en quête d’expériences individuelles ; tester les limites matérielles du capitalisme et se laisser aller à un hubris matériel occasionnel (« Avoir un dauphin dans un jacuzzi !»). D’ailleurs, Cassandre joue à fond le jeu de la mise en scène de soi sur le marché compétitif des identités numériques (passer un entretien sur Zoom, draguer sur Tinder, compiler la mémoire de sa vie sur Instagram et la comparer à celles des autres). Elle ne profite des quelques instants de sociabilité (les virées en boîte) ou d’intimité (les amours d’hôtel) qui en résultent que parce qu’ils sont fugaces et n’engagent à rien. La vraie vie commune semble se situer sur les réseaux.    

Dans son voyage perpétuel, Fern n’aboutit jamais nulle part. Elle reste bloquée dans une boucle d’espace (à l’échelle d’un état-continent) et de temps (fabriquée par des bris de mythes américains). Elle s’enlise dans le précariat et la solitude, en fuyant des lieux en silence pour ne devoir s’attacher à aucun d’entre eux. Cassandre, elle, sort de sa condition précaire et finit par s’établir à Dubaï. La caméra la filme seule dans sa vaste chambre d’hôtel, déjà projetée dans le futur, devant des gratte-ciel de science-fiction. Quand elle se rend à un spectacle de jets d’eau au pied du Burj Khalifa, elle participe pleinement à l’expérience de l’hyper-lieu, modélisée par Michel Lussault : co-habiter avec des individus venus du monde entier en un même lieu célèbre, qui arbore des marqueurs spatiaux de la mondialisation (les immeubles géants, les franchises de fast-food) ; vivre une expérience collective qui mérite d’être enregistrée par un smartphone ; ne pas regarder l’événement en soi mais l’intégrer, au moment où il survient, à une identité numérique dont la plateforme de support qui la contient retranscrira l’essence de manière instantanée et à l’échelle mondiale de l’Internet. Mais avec son masque (la scène se déroule après le début de la pandémie de Covid) et les marques au sol qui imposent une distance de sécurité avec ses voisins immédiats, Cassandre reste seule. Présente aux autres dans un idéal urbain de mondialisation métissée, mais seule.

A la fin, Cassandre / Adèle Exarchopoulos prend en charge le filmage de la scène, inscrivant à son tour et après d’autres, son visage et son corps dans la monumentalité d’un hyper-lieu célébré par les stars, les hyper-riches et les influenceurs. Cassandre s’est confondue avec son idéal instagramisé. Libérée de l’emprise d’un lieu (Huy), elle s’est confondue aux rêves numériques de sa génération : ne pas être d’un lieu mais de tous les lieux à la fois, faire résonner son être dans tout l’espace et à toutes les échelles, à partir d’un lieu qui a l’ambition de synthétiser tous les lieux.

Fern est la victime d’une économie mondialisée. Marginale et folklorisée, elle est condamnée à errer en boucle dans une migration de travail sans fin. Pour sa part, Cassandre est arrivée au bout de son voyage et a atteint son objectif. Elle est devenue l’incarnation solitaire et triomphante de cette économie mondialisée.

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