Gabriel Kleszewski
Professeur d'histoire-géographie au collège, formateur académique à l'INSPE Arras
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Billet de blog 20 mars 2022

Motilité et lutte des places - À propos du film « À plein temps »

Durant une semaine de grève des transports, Julie fait l’expérience du poids de contraintes spatiales et sociales subies au quotidien, soudain portées à un niveau d’intensité extrême. Durant cette crise sociale, la ville et l'économie néolibérales mettent en évidence une motilité douloureuse et une lutte des places rude au sein de la métropole parisienne.

Gabriel Kleszewski
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Le nouveau film d’Eric Gravel ressemble presque à un test d’effort pour son personnage principal. Julie (Laure Calamy) est cheffe d’une équipe de femmes de chambre dans un palace parisien. Durant une semaine de grève des transports, elle fait l’expérience du poids des contraintes spatiales et sociales qu’elle subit au quotidien, soudain portées à un niveau d’intensité extrême :

-la solitude et la charge mentale d’une mère divorcée qui élève seule deux enfants en bas âge très actifs ;

-le choix d’une résidence dans la très lointaine périphérie parisienne (Collemiers dans l'Yonne) avec son coût financier (rembourser le crédit immobilier) et son coût de transport (financer les longs déplacements quotidiens vers la capitale et le lieu du travail) ;

-l’épreuve quotidienne de la migration pendulaire depuis une gare (Pont-sur-Yonne), à l’aune d’un sous-investissement structurel en matière de transports publics (les corps entassés dans les rames) et de congestion de la circulation routière dans une métropole à l’étalement périurbain conséquent ;

-le déclassement professionnel d’une femme, ancienne cadre supérieure, qui a fait le choix de mettre entre parenthèses sa carrière pour élever ses enfants, et qui n’a pu retrouver un emploi à la mesure de ses qualifications alors que son ex-conjoint semble jouir d’une progression qui le conduit à travailler à l’étranger.

En situation de crise, ces contraintes jouent sur le moral de l'habitant de la même manière que des douleurs chroniques dans un corps humain. Diffuses, lancinantes mais supportables en temps ordinaire, elles marquent la présence d'un mal qu’il faudra soigner un jour, mais que l’on pense pouvoir gérer et qu'on ignore la plupart du temps. Fulgurantes et massives, elles signifient soudain à l’individu la gravité de son état.

Cette accumulation de contraintes aurait pu paraître insupportable à l’écran si le réalisateur avait fait le choix du mélodrame social ou du récit « documentarisant ». Il préfère puiser son inspiration dans le thriller chronométré. Julie est une héroïne d’action qui tente de déjouer les pièges de la ville, quelque part entre une version féminine de Jack Bauer en temps de grève, qui garderait l’œil rivé à la montre pour affronter à temps la prochaine situation de crise professionnelle ou familiale, et ces personnages de losers magnifiques toujours en mouvement qu’un certain cinéma social aime martyriser, lorsqu’ils peinent à maintenir la tête hors de l’eau et agissent sans cesse pour sauver leur peau (on pense à Howard / Adam Sandler dans Uncut Gems des frères Safdie). Le résultat final, resserré et très efficace, permet de faire l’économie d’un discours social pesant (ici, pas de dénonciations ou de sermons politiques) pour mieux se concentrer sur les corps, les regards et l’action. Gravel veut faire ressentir au spectateur l’état de tension et de fatigue que la ville et l’économie néolibérales font peser sur le corps de Julie durant une heure vingt-cinq.

A plein temps d'Eric Gravel

Une motilité à bout de ressources

De fait, on est embarqué avec elle dans ses journées de travail en forme d’odyssée. On perçoit ce qu’elle capte à peine depuis les vitres des véhicules qui la transportent : la succession rapide des paysages de la banlieue parisienne, depuis des pavillons coquets lovés dans des vallées couvertes de forêts jusqu’aux barres d’immeubles de la périphérie proche et moins aisée, avant une traversée au pas de charge de la capitale vers le lieu de travail. Durant cette semaine de grève, Julie expérimente tous les types de transports possibles : RER, cars de substitution, taxis, co-voiturage, prise en stop, marche.

Le film de Gravel illustre toute la différence existante entre la mobilité (la possibilité des individus de se déplacer dans l’espace, décrite selon des moyennes statistiques) et la motilité (la possibilité réelle de certains individus à mettre en œuvre des déplacements dans l’espace, en prenant en compte les contraintes particulières qu’ils rencontrent). Ici, un certain discours politique raisonneur sur la nécessité d’employer des mobilités alternatives en ville tombe de lui-même. Pour Julie, se déplacer relève du combat spatial car son capital de mobilité s’épuise à mesure que son statut social se dégrade. En effet, a-t-elle un capital suffisant pour affronter un trajet professionnel quotidien ? Une voiture en état de marche ? Non. Un accès aisé à une gare proche ? Pas simple. Un réseau de connaissances qui permettrait de co-voiturer chaque jour de manière planifiée ? Non. La science d'autres mobilités ? Oui, mais cette dernière se construit à toute vitesse dans une situation de crise où le porte-monnaie est sans cesse sollicité. Un compte en banque suffisamment fourni pour pouvoir s’adapter à des aléas de déplacement (prendre un taxi hors de prix, une chambre d’hôtel bas-de-gamme ; louer une camionnette) ? De moins en moins.

Gravel entreprend, ici, une description magistrale de la motilité d’une banlieusarde à deux doigts de perdre son travail, son statut social et la confiance de sa banque. Arrivée au bout de ses ressources matérielles (les trains ne passent plus ; la voiture en panne ne peut pas être réparée), sociales (Julie est isolée dans son village et connaît peu ses voisins) ou financières (la banque la harcèle à propos de son découvert ; son ex-conjoint ne paye pas la pension alimentaire), elle paraît condamnée à demeurer immobile dans sa périphérie. Plus un individu s’éloigne du centre métropolitain, plus son capital de mobilité doit être important. Si ce dernier entre en contradiction avec un capital social et immobilier en déclin, la chute de cet individu n’est pas loin.

Une course de vitesse dans la lutte des places

La question de la mobilité revêt une grande importance dans le film car elle met en lumière le télescopage de deux réalités au sein de la ville néolibérale au travail : un rapport au temps et un rapport à la situation socio-spatiale.

Les exigences de l’économie impriment à la journée de Julie une accélération constante. Les cadences de travail sont chronométrées à cause des lubies des clients du palace. Julie nettoie et fait nettoyer les lieux en une manière de guerre-éclair domestique, dressant pour chaque chambre un véritable plan de bataille. L’emploi d’une radio pour communiquer avec ses équipes la fait d’ailleurs ressembler à une militaire en campagne. Cette organisation tactique du labeur est dominée par une obsession du chronomètre, sur laquelle s’appuie une hiérarchie verticalisée, tatillonne et autoritaire. Julie commande et évalue ses collègues. Elle est évaluée et commandée par une cheffe qui, à son tour, est évaluée par sa direction. La moindre perte de temps signifie une potentielle perte de place. Gravel montre, ici, ce qu’ont déjà évoqué Emmanuel Carrère dans Ouistreham (les brigades de nettoyeuses à l’assaut d’un camping ou d’un ferry) ou Julie Lecoustre et Emmanuel Marre dans Rien à foutre (l’organisation taylorisée d’un vol de compagnie low cost) : des emplois de service précarisés par un management rigide et agressif, une déqualification des gestes professionnels, une compression du temps d’exécution des tâches, et un effondrement de la qualité des relations humaines au travail.

De fait, garder sa place, c’est gagner du temps (arriver à l’heure coûte que coûte). Mais c’est aussi tenir sa place, comme on tiendrait une position dans la bataille, afin de résister au mieux aux difficultés. C’est se ménager, par exemple, un temps de repos précieux, considéré par celui qui le détient comme un capital qui ne peut être partagé (les collègues de Julie refusent d’échanger des jours de congés). C’est, pour Julie, devoir mener un arbitrage impossible entre le travail du jour à accomplir, dans le cadre d’un encadrement hiérarchique inflexible, et une escapade à l’apparence de faute professionnelle vers un entretien d’embauche situé à l’autre bout de la banlieue parisienne, qui lui offrirait un meilleur job et le confort matériel de son ancienne vie. Ici, l’entreprise exploite ses employés et les rive au lieu du travail. Elle ne leur laisse aucune chance de rebond, aucun espoir de sortie. Rien d'autre ne compte que la tâche du jour à réaliser. Dès lors, perdre sa place, c’est perdre du temps sur le planning établi, faire perdre son temps aux autres collègues et risquer de leur faire perdre leur place. C’est ne pas pouvoir partager son temps d’effort avec le reste d’une équipe, et briser ainsi la solidarité des travailleurs en ne pouvant organiser au mieux le partage de l’effort commun. Même si ces femmes de chambre constituent une équipe, leurs conditions de travail difficiles les placent en situation de compétition pour la conquête du temps (de travail et de repos) et la préservation d’une place (dans l’équipe, dans l’entreprise). Lorsque Julie joue et triche avec son temps de travail et celui des autres (bidouiller le planning, mentir sur ses heures de sortie) pour courir, seule, après un autre emploi, elle finit par perdre sa place. Elle est éjectée de son entreprise.

Cette course perpétuelle au cœur d’une lutte des places généralisée (Michel Lussault) est aussi vécue à l’échelle de la métropole. Si Julie court en tout sens, c’est pour conserver sa place de périurbaine aisée malgré son déclassement progressif. Julie, ancienne cadre supérieure, ment sur son travail précaire. Car ce travail ne correspond pas à l’image qu’elle a d’elle-même, ni au standard géographique de la situation de son logement. En conflit avec sa collègue Inès, Julie affirme qu’elle ne veut pas se rapprocher de Paris pour « vivre dans une cage à poule » au sein de la banlieue proche. Inès est noire. Julie pense sans doute en silence qu’elle est issue d’une périphérie proche, populaire et métissée. Au-delà du simple conflit professionnel entre deux employées, s’esquisse une forte tension sociale liée aux situations géographiques de chacune dans la métropole. Pour Julie, se rapprocher du centre, c’est déchoir socialement, quitter le beau pavillon en moellons et se condamner aux petits appartements des « quartiers » à problème périurbains. C’est risquer de perdre tout ce qui reste de son ancien statut de cadre féminine, blanche et aisée : une adresse prestigieuse, au prix d’infinies contraintes de déplacement. D’où son refus de prendre les appels d’une banque qui la presse de reconsidérer son crédit immobilier. D’où son déni face à un nouvel employeur qui interroge sa capacité à traverser la métropole au quotidien pour un travail très éloigné de chez elle, et chronophage. D’où sa guerre téléphonique avec son ex, où des exigences liées au versement de la pension alimentaire mettent en jeu sa capacité à tenir sa position dans un lieu de prestige, alors qu’elle a perdu sa place dans la grande course à l’avancement professionnel. D’où sa volonté de montrer qu’elle peut mener de front, seule, sa carrière professionnelle et l’éducation de ses enfants. Cette lutte des places revêt une forte dimension genrée.

La relation tendue entre le centre et la périphérie

En conséquence, la relation centre-périphérie s’hystérise. On pourrait comparer A plein temps avec Les nuits de la pleine lune de Eric Rohmer pour s’en rendre compte. Au début des années 1980, une femme pourvue d’un bon réseau social et employée dans le secteur épanouissant de la création peut très bien conformer sa double localisation urbaine (Marne-la-Vallée et Paris) à la complexité de ses amours. La carte de la périurbanisation parisienne en mouvement se superpose à une carte du tendre intime, établie entre deux hommes. La géographie urbaine et amoureuse de Rohmer témoigne d’un rapport apaisé à l’espace urbain. Les choix de localisation de Louise (Pascale Augier) ne sont pas contraints par le travail ou les rythmes de l’économie. Sa migration entre Paris et la banlieue lointaine n’est pas marquée par une course à la performance quotidienne. Elle relève des choix de vie complexes d’une femme libre et amoureuse. Vivre à Paris, c’est cultiver une sociabilité et un capital social que seule la fréquentation assidue de la capitale peut garantir. C’est aussi se ménager un lieu à soi, hors de toute vie de couple, pour que solitude puisse rimer avec liberté. Vivre à Marne-la-Vallée, c’est procéder d’une forme d’utopie urbaine, se situer à l’avant-garde d’un aménagement des territoires que l’on juge moderne (les grands ensembles) et juste (rééquilibrer la périphérie face au centre).

Près de quarante ans plus tard, on ne peut que constater la dégradation de cette relation centre-périphérie. Julie choisit de vivre seule dans une lointaine couronne périurbaine pour offrir à ses enfants la tranquillité, l’espace et le contact avec la nature dont ils ont besoin. La banlieue moderne des années 1960 / 1980 est évitée, rapidement traversée. Mais cette situation lui coûte. Si elle perd son travail, la relation au centre est rompue. A la fin du film, Julie se résout à donner son CV au supermarché du coin. Habiter au village sans plus y bouger la conduirait, dès lors, à connaître un isolement définitif, en l’absence de toute raison de se déplacer vers une capitale constituant une source essentielle de travail et de services. Le village se refermerait sur Julie, cul-de-sac ultime de son déclassement social et professionnel. En fait, afin de s’en sortir, cultiver un réseau professionnel racorni et avoir une chance de retrouver sa place dans la grande compétition sociale, Julie doit fréquenter le centre tous les jours à n’importe quelle condition, y compris celle de grands sacrifices familiaux.

Pour Louise, le périple centre / périphérie est une balade. Pour Julie, c'est un moyen de survie. Il suffit de comparer les scènes de RER où Louise rêvasse devant le paysage ou lit, avec celles où Julie s’accroche à la barre d’une rame avec la rage d’une possédée, le regard braqué sur un indicateur d’horaire.

Au final, ces contraintes spatiales (motilité en crise, vitesse de mouvement, lutte des places et tension centre / périphérie) usent le corps et l’esprit de Julie. En deux scènes courtes et fortes, avant la survenue d’un deus ex machina heureux, Gravel n’offre à son héroïne que deux perspectives : la tentation du suicide ou la guerre sociale. Être saisie, sur un quai de gare, par un vertige de désespoir au moment où un train passe à toute vitesse. Ou méditer sur des fumées d’émeutes ponctuant le paysage de la banlieue, dans une France sur les nerfs qui bascule vers une épreuve de force sociale inédite.

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