Le navire coule ? Et alors ?! Tais-toi et rame…

Les événements qui secouent notre pays m’ont rappelé qu'en 2011, j’avais publié une version de la « parabole des rameurs » adaptée à la Santé au travail. J’étais loin d’imaginer que les dérives qu’elle dénonçait, relatives à l’organisation du travail dans l’Entreprise, s’étendraient aussi vite à la Société dans son ensemble, cette fameuse start-up nation qu’on veut nous vendre à tout prix…

Quand j’avais ouvert mon blog professionnel consacré à la Santé au travail, au printemps 2011, « Tais-toi et rame » avait été l’un des tout premiers éditoriaux mis en ligne sur le site. Depuis, bien des événements se sont produits ; ils donnent aujourd’hui un relief particulier à un texte en forme de parabole, qui, alors, ne se voulait pas prophétique mais simplement réaliste.

En lisant un article concluant le dossier intitulé « la Santé au travail, la réforme impossible », je n’avais pas manqué de relever ses références au vocabulaire nautique. Son titre ? « Où va le bateau des Services de Santé au travail ? » Ses derniers mots ? « Faire en sorte de ne pas laisser naviguer un bateau devenu ivre ».

Quand j’entends, aujourd’hui encore, à la veille d’une énième réforme, des bénéficiaires ou des acteurs de la Santé au travail se demander dans quelle galère ils sont embarqués, quand il semble que, tel le Titanic, le Paquebot « Santé au travail » risque de sombrer par la faute de capitaines inconséquents, qui, de surcroît, peuvent donner le sentiment de faire supporter le poids de leur incurie à leurs matelots et à leurs passagers, futures innocentes victimes du naufrage annoncé, je ne peux m’empêcher de penser à nouveau à la « parabole des rameurs », découverte il y a une bonne quinzaine d’années déjà, qui m’avait beaucoup amusé alors et que je trouve toujours très « plaisante » aujourd’hui encore (ou encore que ?)…

De quoi s’agit-il exactement ? De nombreux lecteurs, c’est-à-dire ceux qui surfent depuis longtemps sur les vagues d’internet, savent déjà de quoi je veux parler ; qu’ils me pardonnent d’enfoncer des coques percées. Quant aux autres, je vais leur raconter ma version, rédigée en m’inspirant très librement de celle qui est le plus fréquemment reprise sur les sites internet.

Il en existe en effet de nombreuses variantes, déclinées en fonction des particularismes des bateaux engagés dans la compétition, en fonction également de leurs équipages, et, c’est bien connu, de l’âge de leur capitaine…

Il n’est peut-être pas inutile de se remémorer ce texte, en le transposant cette fois à notre Société, aujourd’hui affublée du nom de « Start-up nation », avec toutes les dérives qui lui sont attachées…

Les événements de ces derniers jours lui confèrent assurément un regain de pertinence, qu’on se situe au niveau individuel ou collectif…

 « Une Société japonaise et une Entreprise française se sont lancé un défi : une course d’aviron dira laquelle des deux est la plus performante. Les deux équipes s’entraînent dur pendant de longs mois avant la première épreuve, que les Japonais remportent très largement, avec un kilomètre d’avance.

Ce résultat aussi pitoyable qu’inattendu pour l’équipe hexagonale ne manque pas d’affecter gravement le moral des Français et conduit naturellement le « Top Management » à se réunir d’urgence pour analyser les causes de l’échec.

Une équipe d’auditeurs internes est rapidement désignée. Au terme d’une enquête approfondie conduite par le groupe « ad hoc », constitué exclusivement de « Senior Managers », la conclusion tombe, cinglante, brutale : l’équipe japonaise est constituée de huit rameurs pour un barreur, alors que l’équipe française dispose d’un rameur pour huit barreurs.

A la lecture de l’audit, une solution, LA SOLUTION, s’impose d’elle-même : le « Top Management » décide de faire appel aux services de « Top Consultants » en matière de « coups de pelle ». De confortables honoraires plus tard, ces derniers rendent leur verdict : l’équipe française doit avoir plus de rameurs et moins de barreurs.

Il est alors proposé que sa structure soit réorganisée de fond en comble. Comme les vocations de rameurs sont rares, il est décidé d’opter pour une composition avant-gardiste : un Top Manager-Barreur en chef, un Top Manager-Barreur en chef Adjoint, un Total Quality Manager, un Business Analyst, deux Auditeurs, le premier spécialisé en Downsizing, le second en Empowerment, un Superviseur breveté SGDG, un Chronométreur agréé, et un rameur.

Pour parfaire leur organisation, les Français mettent en œuvre un système révolutionnaire de stimulation destiné à encourager le rameur de l’équipe à devenir plus productif. Baptisé QM/ZD « Qual Max/Zéro Défaut », le système, certifié ISO-Bathe, d’une simplissime complexité, repose notamment sur la mise en place de « Think tanks », l’organisation de réunions de « Brain storming » et d’« Integration Meetings », et, last but not least, sur l’octroi d’une prime d’objectif au rameur, dans le cas, évidemment immanquable, d’un succès.

Au terme de cette phase d’intense activité cérébrale, la deuxième course s’annonce donc sous les meilleurs auspices : l’équipe japonaise l’emporte avec une avance de plus de deux kilomètres !

Humilié par l’ampleur de la défaite, le « Top Management » de l’équipe française tire la première conclusion qui s’impose : il décide de licencier le rameur, manifestement incompétent, de vendre le bateau, également défaillant, et de renoncer à tout nouvel investissement dans ce secteur d’activité.

Il ne manque pas de tirer une seconde conclusion, tout aussi lumineuse, en décidant de récompenser tous les autres membres de l’équipage vaincu pour les remarquables efforts déployés tout au long de l’épreuve et les économies substantielles que, « tous comptes faits », leur action novatrice a permis de réaliser.

Il va de soi que toute ressemblance avec un quelconque secteur d’activité, des situations ou des personnages existant ou ayant existé serait (est) purement fortuite.

Le navire coule ?

Et alors ?!

Tais-toi et rame… »

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