Ju-pi-ter-mi-nus ?

Loin de perdre de sa vigueur, le mouvement des Gilets jaunes s’installe dans notre quotidien, au point de mettre durablement à mal la Politique actuelle et le parcours, jusqu’alors béni des Dieux, de son inspirateur. Serions-nous proches d’un « Ju-pi-ter-mi-nus » ?

Qui se souvient encore, en ce début d’année 2019, à la veille de l’Acte VIII de l’action des Gilets jaunes, qu’à l’issue du quatrième samedi de manifestations, le 8 décembre dernier, il n’y avait toujours pas eu la moindre réaction officielle du Président, barricadé dans son Château.

Ce silence, jugé alors « assourdissant » par certains, reposait de toute évidence sur la double conviction du Pouvoir en place, à la fois cynique et sans fondement autre que la méthode Coué, que le mouvement ne pourrait pas s’inscrire dans la durée, et que l’opinion publique, qu’on sait traditionnellement attachée au respect de l’ordre, ne manquerait pas de se désolidariser de tous ces vulgaires « fauteurs de trouble »…

Nulle nécessité alors de s’exprimer pour le Président, cette tâche, avec tous les (mauvais) coups à prendre, étant « déléguée » aux pompiers à son service, Premier Ministre en tête…

Il suffirait de laisser le mouvement des Gilets jaunes s’autodétruire à travers les agissements délictueux de quelques-uns, quitte à mettre de l’huile sur le feu via notamment les images passées en boucle sur certaines chaînes d’information en continu, la communication officielle portée par certains Ministres et les commentaires de certains journalistes « aux ordres ».

En clair, jouer la carte du pourrissement de la situation.

Ce qui permettrait au Président d’intervenir plus tard, en sauveur de la Patrie en danger.

Grossière erreur de jugement et pari perdu.

Par son attitude, jugée une nouvelle fois méprisante à l’égard de « la France d’en bas », par son refus de prendre en considération les demandes des Gilets jaunes, plutôt modérées au départ et ciblant exclusivement la question du prix des carburants et du pouvoir d’achat des plus modestes, par son obstination à « garder le cap » en donnant le sentiment d’opposer Ecologie et pouvoir d’achat, le Pouvoir ne pouvait que braquer les Gilets jaunes et conduire un certain nombre d’entre eux à se « radicaliser », comme on dit, sans pour autant entamer le soutien d’une très large majorité de la population…

Le Président paie (nous payons tous) aujourd’hui le prix de son mépris à l’égard de millions de personnes qui appartiennent à un monde qu’il ne connaît pas et qu’il ne connaîtra probablement jamais.

Si, comme le prétendent les affidés du Pouvoir actuel, la « crise » révélée par le mouvement des Gilets jaunes trouve (en partie mais en partie seulement) son origine dans des choix politiques antérieurs au quinquennat en cours, cela n’exonère en rien sa responsabilité dans le désordre et les violences qui se prolongent bien au-delà de ce que les plus pessimistes (ou les plus optimistes, selon le camp auquel on appartient…) avaient pu envisager au tout début du mouvement.

Le contexte actuel, marqué ces derniers jours par les rebondissements de l’affaire Benalla et les maladresses à répétition du Pouvoir et de ses responsables, Président en tête, apparaît plus délétère que jamais.

On en vient à se demander si l’Elysée dispose vraiment de professionnels de la Communication… Ainsi, pêle-mêle, les interventions clonées, généralement ratées et hors sujet, des Députés LREM, malheureux petits soldats envoyés au front pour assurer le service après-vente des choix politiques de l’Elysée, la récente garde à vue d’Eric Drouet, figure emblématique des Gilets jaunes, le blocage du taux d’intérêt des livrets A, qui se traduit par une perte globale de 3,6 milliards d’euros de ressources pour leurs titulaires, appartenant très majoritairement à la classe moyenne, les ennuis judiciaires de Monsieur Carlos Ghosn, un des plus « fameux » parmi les « premiers de cordée » si chers à notre Président, largement loué pendant la fameuse « itinérance mémorielle » qui a précédé son « dévissage », les démissions en cascade dans les rangs des Conseillers de l’Elysée, ne sont que quelques exemples symbolisant l’extrême faiblesse du Pouvoir actuel, ses errements et les effets désastreux de sa politique...

On entend parler d’« affaire d’Etat », de « crise de régime » ; certains envisagent la « dissolution de l’Assemblée nationale », d’autres vont jusqu’à demander la « démission du Président de la République »…

Une certitude : jamais, depuis cinquante ans, nous n’avons traversé une crise aussi grave, qui met à mal non seulement la fonction présidentielle mais encore la prospérité, l’image et le crédit de notre pays en Europe et dans le Monde (il est pour le moins ahurissant que même le Président de la Turquie, Recep Erdogan, ait pu reprocher publiquement à la France le caractère excessif de la répression dont auraient été victimes les Gilets jaunes ![1]).

Oui, la crise est gravissime. Non, le « débat national » ne règlera rien, chacun comprenant parfaitement qu’il ne vise qu’à gagner du temps avant des élections européennes cruciales…

Notre Président s’est forgé un profil Jupitérien. Il est aujourd’hui tombé de son piédestal, au point que la « détestation » dont il souffrait il y a quelques semaines seulement se transforme en haine[2]

Terme (provisoire ?) d’un parcours jusque-là glorieux : « Ju-pi-ter-mi-nus » en quelque sorte !

 

[1] Voir à ce sujet l’article publié par Libération : Gilets jaunes : Trump et Erdogan font la leçon à Macron

[2] Voir notamment l’article du Point : Gilets jaunes" : la "haine" contre le "roi" Macron, moteur de la colère

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