Histoire (presque) authentique de l’« itinérance mémorielle » racontée aux nuls…

On a découvert récemment l’« itinérance mémorielle », curieuse expression destinée à couvrir l’épopée présidentielle d’une semaine sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Les lignes qui suivent ont pour objet d’essayer de décrypter sa genèse, avec un peu d’ironie et de malice mais sans méchanceté, car le contexte ne s’y prête pas (pour l'instant). La suite, plus acide, est dans le fût…

Associer coûte que coûte les notions de « mouvement » et de « souvenir » à la célébration de la fin d’un conflit armé qui a fait près de 20 millions de victimes dans le monde, tout en veillant, en application des directives présidentielles, d’une part, afin de privilégier la référence à la Paix retrouvée, à gommer le fait que ce conflit ait eu des vainqueurs, dont la France, et des vaincus, dont l’Allemagne, d’autre part, à trouver un libellé « qui ait de la gueule » pour « vendre » en même temps l’événement et son GO (Grand Ordonnateur), imposait une « recherche sur le mouvement » (d’une République en marche, cela va de soi) relevant moins de la cinétique que de la communication, ou, ce qui est assurément plus près encore de la novlangue macronienne, du « branding » cher aux responsables marketing et aux influenceurs chargés en ces temps troublés de promouvoir l’image de la « start up nation », et, plus encore, celle de son « top manager »…

Un défi d’autant plus grand que l’une des caractéristiques principales de la Grande Guerre fut, en dépit de multiples avancées, replis, percées et retraites, tous extrêmement coûteux en vies humaines, l’immobilité, indissociable du bruit et de la fureur des bombardements, avec des soldats entassés, enfouis, rats parmi les rats, dans les tranchées, les souterrains ou de simples trous d’obus.

La plupart d’entre nous se seraient contentés de parler de « commémoration », terme à la signification parfaitement explicite, et, pour traduire la notion de mouvement, de « déplacement » : malheureusement, avec ce dernier mot, administratif, direct, privé de tout affect, aussi aguichant qu’une vulgaire note de service, on aurait bien été dans la réalité mais une réalité trop froide, glacée même, aux antipodes de l’image projetée.

D’autres auraient peut-être opté pour « pèlerinage » : plutôt bien adapté au contexte mais à connotation très religieuse, le terme aurait certainement choqué, surtout en ces temps de laïcité sourcilleuse.

« Voyage » ou « circuit » auraient pu faire l’affaire : le caractère ludique, festif et même joyeux attaché à ces termes, en opposition avec les conditions effroyables dans lesquelles ont vécu nos soldats, « ceux de 14 », aurait profondément heurté.

Il y avait bien encore « parcours » mais la référence immédiate, triviale au « parcours du combattant » eut été d’un mauvais goût extrême.

Même sanction pour « tournée », qui renvoie aux « popotes », « cheminement », gentillet mais banal, ou encore « escapade », dont le caractère superficiel et guilleret ne pouvait que la condamner à rester au fond d’un tiroir.

« Pérégrination », joli mot de la langue française, aurait pu convenir mais sa définition exacte, « voyage, déplacement en divers endroits suivant un itinéraire compliqué », ne pouvait que le desservir. Il aurait pourtant suffi de remplacer « compliqué » par « complexe » et le tour était joué...

Parfois « trop », parfois « pas assez », chacun des termes cités ne pouvait qu’être rejeté.

Seul un esprit brillant, « complexe », pour ne pas dire hors du commun, pouvait trouver le mot idéal, celui qui allierait la beauté de la langue et la subtilité de l’esprit tout en démontrant la supériorité de son découvreur : le choix d’« itinérance », terme à la robe élégante, suffisamment désuet mais pas trop, au point de paraître post-moderne, plutôt chargé d’une certaine poésie, émanant paraît-il du Président lui-même, ne pouvait que complaire et s’imposer à tous, avec, il ne pouvait en être autrement, l’approbation des Services de Com’ du Château.

Surtout en lui adjoignant « mémorielle », ce qui, disons-le tout net, constitue une fort belle combinaison, esthétiquement parlant...

Va donc pour « itinérance mémorielle », expression d’une redoutable efficacité que prouve son adoption immédiate par tous les commentateurs de la geste présidentielle, au point de n’en plus finir de saturer nos yeux et nos oreilles depuis quatre jours déjà !

Le seul hic, à ne répéter sous aucun prétexte, est que chez nos cousins québécois, l'« itinérance » qualifie « le fait d'être sans abri, de vivre dans la rue », ce qui, du coup, n’est pas vraiment au diapason de l’événement et encore moins de l’ambition présidentielle.

Mais que voulez-vous, la perfection n’est pas de ce bas monde, qu’il soit ancien ou nouveau…

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