De « clique » en « claque » et vice versa, la quête de « l’eidos de la chose »…

Une fois de plus, la langue française éclaire largement les travers du Pouvoir actuel. A condition de lire (avec un maximum d’humanité et un minimum d’humour) entre et derrière les lignes… Ainsi en est-il de l’itinérance mémorielle de « clique » en « claque » (et vice versa), en quête de « l’eidos de la chose »…

Dans un débat récent, Franz-Olivier Giesbert n’avait pas hésité à dire que notre Président avait « un côté tête à claques »[1], affirmation osée que je me contenterai de rappeler, pour ne prendre aucun risque, tant je suis convaincu que les propos tenus par un journaliste bénéficiant de sa notoriété ne peuvent pas l’être par un simple citoyen de la « France d’en bas » refusant par principe l’anonymat…

Cette autocensure que je m’impose ne va évidemment pas jusqu’à ce que je m’interdise de compléter « poliment » son commentaire, avec tout le respect dû à la fonction présidentielle, cela va de soi.

Comment par exemple, évoquant la « claque », ne pas penser à la « fessée », « violence éducative ordinaire » désormais proscrite par une loi adoptée nuitamment par l’Assemblée Nationale à la toute fin du mois de novembre dernier ? Cela n’empêchera probablement pas grand monde, pendant longtemps encore, d’estimer qu’« il y a des claques qui se perdent », ce que je ne suis pas loin de partager, au sens figuré s’entend, ayant eu la chance de ne jamais souffrir de la moindre « taloche » de qui que ce soit et m’étant toujours refusé à utiliser cet « outil » dans l’éducation de mes enfants…

La « claque », c’est aussi un « Groupe de spectateurs ou d'auditeurs chargés d'applaudir bruyamment une représentation ou un artiste afin d'aider à son succès ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour faire plaisir à son « comédien » préféré, dans le rôle qu’il affectionne particulièrement (pour l’avoir écrit : on n’est jamais si bien servi que par soi-même !), celui de Jupiter, la claque du Président ne lui a jamais fait défaut, même si elle semble éprouver de plus en plus de mal à convaincre le reste du public, un brin (et même de nombreux brins) critique, du bien-fondé de ses applaudissements !

Difficile, quand on parle de « claque », de passer à côté de la « clique », au sens de fanfare, « ensemble des tambours et des clairons d'une musique militaire », que je connais plutôt bien pour avoir appartenu autrefois à celle de Saint-Juire-Champgillon, en Vendée, au sein de laquelle je m’efforçais de sonner du clairon sous la direction d’un de mes oncles, ce qui m’avait donné l’occasion et l’honneur ( !) de défiler et de jouer (très mal), au milieu des années 50, devant la Maréchale de Lattre de Tassigny, à Mouilleron-en-Pareds, bourg de naissance du Maréchal et de… Georges Clemenceau !

Le deuxième sens du mot « clique », « ensemble de personnes ayant des relations de connivence, des affinités, des intérêts communs, et formant en général groupe contre les autres : une clique de politiciens et de généraux », est nettement moins réjouissant et flatteur. Chacun jugera de sa pertinence dans notre monde actuel. Il semble évident, à entendre les commentaires de certains Gilets jaunes (et de beaucoup d’autre personnes aussi), qui n’hésitent pas à ajouter avec véhémence qu’« ils en ont leur claque » d’être considérés comme n’étant rien, qu’elle n’a pas totalement perdu de son actualité…

Difficile aussi, en rapprochant les deux termes (la « clique » ayant alors un troisième sens, celui de jambe), de ne pas penser au fameux « prendre ses cliques et ses claques », invitation largement répandue parmi les opposants à notre Président, dont certains souhaiteraient le voir au plus vite réunir ses affaires pour partir… Mais on n’en est évidemment pas là, même si, ces dernières semaines, certains de ses proches Conseillers l’ont déjà fait, et que, selon certaines sources bien informées, d’autres se prépareraient à le faire bientôt !

Le mot « claque » a lui aussi une autre signification, que j’ose à peine citer, tant elle risque de choquer certaines âmes pudibondes. C’est en effet une maison de jeux, un tripot. Pire, c’est une maison de prostitution, autrement dit un « bordel ». Rien à voir bien sûr avec la situation actuelle, même si c’est effectivement « le bordel »…

Reste à évoquer rapidement les termes bâtis en partant de « claque ». Parmi eux, « claquemurer » ou « se claquemurer » ne manquent pas d’intérêt : le premier, signifiant « emprisonner quelqu'un dans une enceinte fortifiée très étroite », parce qu’il renvoie à la Bastille, dont la prise a marqué les débuts de la Révolution française, un certain 14 juillet 1789 ; le second, parce qu’il signifie « s'enfermer dans une maison (pour s'y réfugier) », ce qui semble hélas avoir été, être, et devoir être encore la situation fâcheuse de notre Président, contraint de se tenir (et d’être tenu) à l’abri d’excès de proximité et de promiscuité avec une partie du « peuple », cette « foule haineuse » qu’il a stigmatisée lui-même dans ses vœux, ces gueux, ces « claquedents »…

En résumé, notre Société est plus que jamais fracturée, et, si les élites qui prétendent la représenter et la diriger refusent de le reconnaître et d’en tirer toutes les conclusions, politiques, sociales et économiques, le pire est assurément à venir.

Il n’est pourtant besoin, pour parvenir à cette conclusion, que d’observer, d’écouter, d’échanger… Ce que, jusqu’à maintenant, l’oligarchie au pouvoir n’a pas su (ni voulu ?) faire.

Aussi, pour l’y inciter, et surtout pour y inciter en premier lieu son responsable, peut-être dois-je ajouter que, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, j’ai fait moi-même de la phénoménologie sans le savoir, n’ayant pas conscience que, pour parvenir à « l’essence de l’objet », dans mon itinérance à moi, de clique en claque et vice versa, je m’étais livré[2] de facto à ces « variations imaginaires » si chères à Husserl, pour qui « la réduction eidétique consiste en une méthode grâce à laquelle le philosophe passe de la conscience des objets individuels et concrets au royaume transempirique des pures essences et atteint ainsi une intuition de l'eidos de la chose, c'est-à-dire de ce qu'elle est dans sa structure essentielle et invariable, une fois éliminé tout ce qui, en elle, est contingent et accidentel »[3]

Sans doute ce dernier paragraphe, totalement abscons aux yeux et aux oreilles des non-philosophes, parlerait-il davantage à notre Président, dont le Maître à penser, Paul Ricoeur, fut, ne l’oublions pas, l’un des propagateurs de la phénoménologie en France.

Et le conduirait à agir, dans l'intérêt du plus grand nombre...

Enfin !

A lui de choisir la solution la plus adaptée et la plus sûre : soit il suit ma voie, à la manière de Monsieur Jourdain, et découvre le monde réel sans connaître les outils méthodologiques qui y accèdent, ce qui est exclu de fait puisqu'il « sait » déjà ; soit, ce qui devrait n'être pour lui qu'une simple formalité, il réalise en disciple consciencieux les « variations imaginaires » prônées par son « Maître es Phénoménologie » et accède rapidement à la vérité ; soit, bien mieux encore, tel Josué, il se contente de traverser (et nous savons qu'il est un spécialiste en la matière), non une rue, mais la « complexité » de son esprit, son tumultueux « Jourdain à lui » en quelque sorte (non pas le Bourgeois gentilhomme mais le fleuve, cela va de soi !), et conduit son peuple vers la Terre promise, réglant ainsi définitivement l'affaire...

Mais c'est évidemment une autre histoire !  

 

[1] Franz-Olivier Giesbert : « Emmanuel Macron a un côté tête à claques »

[2] Ou « rendu coupable de », dans ce qui est une version détournée et totalement fantaisiste de « l’eidos de la chose », pour reprendre le vocabulaire des spécialistes du langage phénoménologique, dont je ne suis évidemment pas, comme la quasi-totalité de nos compatriotes…

[3] Selon l’article qui lui est consacré dans l’Encyclopaedia Universalis.

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