De l'homme des cavernes à l'homme confiné

La grotte a été un réfuge, un abri où l'homme du paléolithique s'est confiné pour échapper aux intempéries ou aux dangers. Elle acquiert un caractère ambivalent dans la mythologie et dans la philosophie : à la fois abri, prison, lieu mystérieux et initiatique, c'est un élément clé des cosmogonies du monde. Confrontés au confinement comme des hommes des cavernes, nous patientons dans notre grotte.

En novembre 2019, juste avant la médiatisation de la crise sanitaire, le monde était en pleine ébullition. Ainsi, à Hong Kong, au Chili, au Liban, en Colombie, en France et ailleurs, une marée de manifestants descendait dans les rues pour contester le pouvoir. Puis, en mars 2020, le nombre de personnes testées positives au COVID-19 augmenta de façon exponentielle et les citoyens du monde furent confinés. Des photos saisissantes de villes vidées de leurs acteurs furent publiées et rappelèrent alors l'image du Léviathan de Thomas Hobbes (1651), une cité désertée, surveillée par des soldats et arpentée des médecins de la peste. Beaucoup se demandent si les gouvernements du monde n'ont pas saisi cette crise pour calmer brutalement l'indignation de leurs citoyens exprimée dans les rues quatre mois plus tôt. Les mesures dictées par les dirigeants (port du masque, confinement, surveillance) peuvent aussi être perçues comme l'expression d'un renforcement autoritaire du pouvoir. Dans ce cadre, notre domicile, abri imposé, devient pour certains une prison. Cette lecture du confinement rappelle des épisodes de la mythologie où la grotte est décrite comme le lieu qui permet d'enfermer une force indomptable que nous pourrions, nous citoyens, représenter.

La grotte peut apparaître en effet dans les mythologies comme un endroit idéal pour confiner et contrer certains pouvoirs. Ainsi, Ouranos jette ses enfants révoltés dans le Tartare, sombre et ténébreux lieu du monde souterrain. Cronos, qui sent son pouvoir menacé, s'empresse aussi de rejeter les Cyclopes dans le Tartare une fois débarrassé de son père, Ouranos. Dans le mythe de fondation de Cuzco, capitale des Incas, Ayar Cachi est enfermé par ses frères et sœurs dans une grotte puisqu'il utilise sa fronde sans en mesurer la force. Dans les récits andins contemporains, la grotte a toujours le même rôle. C'est ainsi qu'en témoignent les récits recueillis dans les années 1990 à Potosí. Issu d'un syncrétisme culturel qui associe les figures andines et les figures chrétiennes, un de ces récits raconte la lutte entre le diable (qui remplace une figure indomptable et ambivalente des mythes andins) et Saint Barthélémy. Ce dernier enferme le diable dans une grotte et le condamne à ne plus en sortir. Ainsi, l'enfermement dans la grotte apparaît comme une condition pour assurer la conquête et le maintien du pouvoir : la grotte permet de priver de leur liberté ceux qui désobéissent, ceux que le pouvoir ne peut pas convaincre. Confinées, ces figures de la mythologie ne représentent plus vraiment un danger.

 

Considérant que nous représentons cette force qu'il faut contrôler pour se maintenir au pouvoir, nous pouvons aujourd'hui vivre l'enfermement comme une privation autoritaire de notre liberté. Ce parallèle nous pousse d'ailleurs à comparer notre confinement à l'allégorie de la caverne que Platon développe dans La République : dans une demeure souterraine sont enchaînés des hommes qui ne voient que des ombres d'objets. Ces hommes représentent l'ignorance puisque leur vision du monde est faite d'illusions. Confinés chez nous pour nous abriter de la menace représentée par le COVID-19, nous sommes aussi soumis à des restrictions qui nous obligent à repenser nos déplacements, notre travail, notre temps, nos relations. Depuis notre domicile, nous échangeons via nos écrans, en acceptant de faire d'internet notre fenêtre d'ouverture vers le monde. Nous voyons donc à travers nos écrans et nous participons à la construction d'un monde comparable à celui que voient les hommes enchaînés du récit de Platon.

Cependant, dans La République, la confrontation d'un homme-philosophe au monde de la caverne apparaît aussi comme nécessaire pour la découverte et la compréhension du vrai monde. Cette contemplation dans de lieux sombres est de même associée à un lieu d'apprentissage dans d'autres cultures. Ainsi, dans les communautés indiennes de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie, les chefs spirituels sont confinés pendant 18 ans pour apprendre à penser et travailler pour le maintien de l'équilibre de l'univers. Isolés, ils apprennent à comprendre le monde. La grotte représente donc un lieu d'apprentissage et d'ailleurs, dans certains récits de la mythologie, qui doivent être compris comme des miroirs des rites initiatiques, le séjour dans une grotte est préalable à la naissance d'un nouveau monde. Par exemple, dans le récit de la fondation de Rome, Rémus et Romulus encore enfants sont allaités dans une grotte par une louve. Devenus des “fils de la louve”, ils peuvent désormais fonder une nation de redoutables guerriers comme les loups de Mars. Les figures de ces récits, tout comme les initiés, doivent passer par une mort symbolique et nécessaire à leur renaissance. Nous pouvons aussi, en comparant notre réalité à ces épisodes de la mythologie, explicative et rationnelle, trouver des pistes pour mieux profiter de la période que nous traversons et préparer le déconfinement en faisant de notre domicile une grotte de l'initiation.

 

Ainsi, même si soumis à l’incertitude, nous devons rester attentifs à l'effervescence intellectuelle qui s'est déclenchée pendant cette période. Nos revendications restent légitimes et le changement nécessaire. En faisant de cette période une période de réflexion, d'observation et d'apprentissage, chacun à sa manière peut verser une goutte d’eau qui finira par devenir un torrent d’idées pour nourrir l'avenir. Ainsi, lorsque le déconfinement sera à l'ordre du jour, nous aurons préparé l'après-crise et peut-être pourrons-nous construire un autre monde et contrer leur illusion.

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