La Colombie brûle et, charmé de la beauté de la flamme, son président chante*

En mai 2020, de nombreux monuments à la gloire de personnages indésirables pour l'Histoire furent abattus ce qui lança une réflexion sur la damnatio memoriae, pratique romaine d'effacement de la mémoire d'un empereur “mauvais”. Dans cette lignée, une réflexion sur le décalage actuel entre l'idéal démocratique et l'exercice du pouvoir s'impose. L'exemple de la Colombie en témoigne.

L'élection présidentielle de 2018 en Colombie eut lieu à un moment historique, après la signature des accords de paix avec les FARC en 2016. Le processus vers cette paix durable fondée sur la concorde restait alors complexe en raison du souvenir toujours latent de décennies de guerre et de souffrance et de la présence encore active d'autres guérillas. La Colombie nécessitait donc un gouvernement à la hauteur de la tâche qu'elle se donnait, un gouvernement dont les mesures permettraient d'insérer les anciens combattants dans la société, d'instaurer la concorde malgré les souvenirs et les mémoires multiples, d'éradiquer la racine du conflit. Iván Duque remporta l'élection et c'est donc à cet homme peu connu que revint le rôle historique de planter un olivier dont les racines devaient couvrir petit à petit la terre et l'esprit des colombiens. Duque aurait donc pu participer à la réalisation d'un rêve. Malheureusement, il manquait cruellement d'expérience. Aussi, l'écriture d'une nouvelle histoire nécessitait la volonté et les capacités d'un dirigeant crédible, juste, d'un dirigeant comme il y en a eu avant et ailleurs dans l'histoire. A Rome, ce dirigeant modèle, illustre et exemplaire aux antipodes de ceux condamnés à la damnatio memoriae peut être représenté par Numa, le successeur de Romulus.

Lorsqu'il arrive au pouvoir, Numa instaure l'ordre, la paix et la sérénité en permettant à Rome d'écrire son histoire autrement qu'avec le sang. Il apaise la soif guerrière des compagnons de Romulus et fonde le temple de la paix, incarnant ainsi le roi législateur et pacifique de la cité des fils de Mars. Sous son règne est aussi créé le collège des féciaux, prêtres romains chargés des relations diplomatiques, ce qui permet à Rome de mettre en avant sa fides, cette bonne foi garante des accords de paix. Aussi, Numa dispose naturellement des vertus rhétoriques indissociables du modèle du bon dirigeant qui lui permettent même, lors d'un dialogue avec Jupiter, de contourner la volonté du dieu souverain par un jeu de mots évitant ainsi que les Romains aient à réaliser des sacrifices humains. Le roi apparaît alors comme l'artisan d'une relation étroite et complice entre Rome et les dieux dans laquelle autant la cité que ses divinités se plient devant la loi, le bon sens et la parole juste. Vient compléter la liste des arguments qui font de Numa un dirigeant exemplaire l'épisode sur la peste qui arrive à Rome puisque grâce à des mesures adaptées, Rome peut lutter contre la maladie et que des vies sont sauvées. Le portrait de Numa est donc celui d'un homme qui apaise la soif guerrière et instaure des règles justes, d'un homme qui sait parler avec les autorités et agir pour le bienêtre des Romains, d'un homme qui peut lutter contre la menace de voir Rome disparaître.

Duque, qui aurait pu inscrire son nom dans les annales de l'histoire en posant les bases pour une paix durable en Colombie, semble être bien loin de ce modèle. D'ailleurs, il ne dispose d'aucun de ces atouts qui ont caractérisé il y a plus de 2500 ans un dirigeant juste et capable d'apaiser. Les décisions du président colombien semblent plutôt dictées par une vision qui se trouve à l'opposée de la voie à emprunter pour instaurer la paix. C'est ainsi qu'en témoigne par exemple la nomination au ministère de la défense, poste clé pour la reconstruction du pays, d'un fervent militant contre les accords de paix signés avec les FARC en 2016 et qui aujourd'hui considère que les mineurs recrutés par les insurgés sont des “machines de guerre”(1). Le gouvernement de Duque refuse aussi d'accepter les résultats de la recherche menée par la JEP(2) grâce à laquelle cette dernière a identifié 6402 cas de “faux positifs”, des exécutions extrajudiciaires maquillées par l'armée entre 2002 et 2008, sous la présidence de Alvaro Uribe. Ce dernier, un homme qui a voulu et veut régler la guerre par la guerre, conserve l'appui inconditionnel de Duque qui le considère comme le président “éternel” de la Colombie. Les mesures de Duque éloignent ainsi le pays du chemin de la paix, dans un aveuglement nocif qui empêche la Colombie de tourner une sombre page de son histoire. Les portes du dialogue pour la réinsertion et la réconciliation nationale sont fermées les unes après les autres et les syndicalistes et leaders sociaux continuent d'être traqués et assassinés au quotidien. La gestion de la pandémie, désastreuse, est illustrée par l'instauration en plein pic de contaminations des jours sans TVA dans les galeries marchandes, espaces confinés propices à la propagation du virus, ou encore par un projet de taxation des produits de première nécessité ainsi que des services funéraires. Dans la vision de Duque, la pauvreté et la mort sont redevables au gouvernement.

   Cette politique gouvernementale aux conséquences catastrophiques a réveillé la fureur et l'indignation puisqu'elle bafoue la souffrance des colombiens et ne s'intéresse pas aux causes profondes du conflit. Aujourd'hui, comme Néron, Duque chante alors que son pays brûle. Le gouvernement colombien reste sourd et refuse toute possibilité de dialogue constructif avec l'ensemble des acteurs qui se mobilisent pour le bien-être de la population.

Canal Capital © https://laotravoz.co/el-presidente-duque-le-esta-haciendo-competencia-al-culebrero-de-vijes/ Canal Capital © https://laotravoz.co/el-presidente-duque-le-esta-haciendo-competencia-al-culebrero-de-vijes/
Les compétences en danse, chant et guitare de Duque ne peuvent masquer ni son incompétence politique, digne d'une république bananière, ni ses maladresses rhétoriques alarmantes, voire offensantes, qui nourrissent le cocktail explosif qui s'installe en Colombie. La crédibilité du président colombien s'amincit quotidiennement au fil de ses interventions et de ses mises en scène qui font apparaitre un décalage flagrant entre un discours sans nuances et la complexité de la réalité humaine, et colombienne. On pourrait croire Duque digne d'un personnage du réalisme magique qui plonge maladroitement la Colombie dans cent ans de solitude et dans un mirage sans fin. Sauf que dans le réalisme magique, l'effacement de la frontière entre le réel et l’extraordinaire qui se produit grâce aux actions de personnages à l'essence humaine dessine sur la bouche du lecteur le sourire de l'espoir. Ce sourire ne pourra jamais se dessiner devant un gouvernement qui terrifie sa population.

Depuis trop longtemps, nous assistons en Colombie à un effacement de la mémoire des victimes et des indésirables. Les décisions de Duque continuent à condamner à l'oubli les citoyens qui ont souffert pendant des années et qui souffrent encore aujourd'hui. Mais la mémoire de cet effacement est conservée ; aujourd'hui elle ressurgit et inquiète les responsables de l'impasse dans laquelle se trouve le pays. Pour reconstruire la Colombie, la mémoire de toutes les victimes et les paroles des citoyens doivent être entendues, des monuments de cette mémoire doivent être érigés. Les colombiens qui aujourd'hui crient leur détresse dans les rues pourront-ils réduire au silence la lyre de leur président qui veut les faire oublier ?

* In memoriam Soledad Casas de Ferro, grande dame dont le cœur a rafraichi et assaini ma pensée, dont l'amour dépasse les frontières physiques et permet à l'espoir de vivre, dont les paroles inspiraient la paix. In memoriam Mamama.

(1) https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-56261428

(2) https://www.elpais.com.co/colombia/jep-responde-a-mindefensa-sobre-fuente-de-los-6402-casos-de-falsos-positivos.html

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