La dimension mythique de l'ère Trump

Depuis la nuit des temps, les communautés sont prêtes à se mobiliser pour équilibrer un monde que le trickster, un fripon désobéissant, a désordonné. Les actions blâmables de Donald Trump pendant son mandat nous ont aussi incité à le faire. Par ses défis des limites, ce personnage, contraire à la raison, nous appelle à la raison.

Le trickster est un personnage mythique, et donc atemporel, qui dérange. Il introduit la mort et la violation des interdits. Ses répondants humains peuvent, comme lui, franchir les limites. C'est ainsi que Dionysos, qui représente l'essence du trickster, invite les acteurs masqués à tromper, à transgresser. Le trickster rappelle les règles de la communauté par son attitude, qui s'y oppose. Lorsqu'il transgresse les membres de la communauté doivent rétablir l'équilibre pour ne pas plonger dans le chaos. Nous proposons de démasquer Donald Trump, un répondant humain du trickster en revenant sur des points de l'actualité qui rappellent des caractéristiques atemporelles du fripon.

 

La mobilisation déclenchée aux Etats-Unis puis dans le monde en mai 2020 est une des clés pour comprendre le symbolisme atemporel des actions de Trump, un trickster des temps modernes qui franchit des limites et bafoue lʼordre du monde par ses propos.

Le décès de George Floyd a en effet mis en exergue les abus de pouvoir d'une société inégalitaire et a déclenché la mobilisation citoyenne : des milliers d'états-uniens sont sortis dans les rues crier “Black Lives Matter”, slogan déjà bien connu depuis 2016. Trump a jugé que le mouvement “Black Lives Matter” était un “symbole de la haine”, il s'est montré irrespectueux envers la vie. Ses propos ont renforcé cette mobilisation à l'échelle mondiale et, à leur tour, Amsterdam, Berlin, Londres, entre autres, ont crié leur indignation. Ainsi, en plein chaos sanitaire, les citoyens du monde ont revendiqué leur attachement aux valeurs essentielles dans les rues et ce, malgré la peur de risquer d'être contaminés. Cela était à leurs yeux nécessaire pour rappeler les valeurs essentielles, la justice, la vérité.

Dans les récits mythiques qui permettent aux communautés de comprendre l'importance des règles le trickster intervient et, par des actions ambivalentes, il rappelle l'importance des limites. Ainsi, Rémus, qui ne comprend pas l'importance du pomerium (enceinte de Rome) franchit cette limite en défiant l'ordre que Romulus tente d'instaurer. Le frère du fondateur de Rome devient alors le premier ennemi et, par son acte presque magique, la muraille de Rome n’est plus infranchissable. C'est ainsi que Romulus est obligé de commettre un fratricide et que les citoyens romains sont désormais appelés à protéger cette limite symbolique.

En mai 2020, les citoyens du monde entier ont compris que par ses propos Trump franchissait une limite, qu'il transgressait l'ordre moral du monde et de la société. Ses propos ont diffusé une énergie comparable à celle diffusée par le trickster, et l'humanité s'est mobilisée. L'impact des paroles et des actes de Trump durant son mandat s'explique par l'importance de la place du président des Etats-Unis dans la communauté internationale, domaine où Trump a aussi transgressé.

 

En effet, les Etats-Unis, grands vainqueurs de la mondialisation, la dominent toujours. Ce poids a été utilisé par chaque président américain pour construire la “pax americana” via l'unilatéralisme ou le multilatéralisme. L'utilisation qu'en a fait Trump a été plus que maladroite et rappelle les actions du trickster qui détient, mais utilise mal, une force hors du commun.

Ayar Cachi, un frère du fondateur de Cuzco, est un de ces tricksters qui franchit des frontières interdites en utilisant sa force. Avec sa fronde, il détruit les montagnes. Il appartient à un monde non civilisé, sauvage et antérieur à la socialisation des hommes. Ses frères et soeurs doivent le maîtriser afin de capturer cette force et rétablir l'équilibre. Trump a, quant à lui, redéfini les relations entre son pays et les instances de la gouvernance mondiale en marquant une rupture puisque, même si certains ont dans le passé négligé les mécanismes décisionnels de ces instances, les Etats-Unis se sont toujours montrés plutôt respectueux et ont revendiqué leur rôle de garants de l'ordre mondial. Trump a menacé de quitter l'OMC, ce qui peut sembler un retour au protectionnisme cher aux Pères Fondateurs, comme une mesure qui n'est pas étrangère à celles adoptées par d'autres présidents républicains. Mais Trump a aussi claqué les portes du Conseil des droits de l'homme ou de l'Unesco, bafouant ainsi les organismes qui tentent de défendre des valeurs essentielles telles que le respect des vies et du patrimoine culturel mondial. Enfin, en quittant l'OMS alors que le monde était soumis à des chiffres inquiétants sur le nombre de malades et de décès liés au COVID-19, Trump a envoyé un message clair sur sa perception de la gouvernance dans le domaine de la santé. Il a alors montré qu'il allait à l'encontre des règles mondiales qui se mettent doucement en place pour ralentir l'expansion d'une maladie qui submerge les systèmes de santé, qui bouleverse l'économie des Etats et des individus, les systèmes d'éducation, nos interactions sociales. Aussi, le fait que le non port du masque ait pu être associé pendant sa campagne au patriotisme américain interpelle puisque le rôle du port du masque reste à clarifier.

Les positions de Trump envers ces organismes qui luttent contre la barbarie sont révoltantes. Trump a donc défié la gouvernance en désobéissant, comme un trickster. Il s'est montré contraire à une “moralité mondiale”. Son sort n'a pas été, pour l'instant, le même que celui d'Ayar Cachi, enfermé par ses frères et soeurs qui jadis l'admiraient. Mais ses actes, forts et blâmables, ont déclenché controverse et indignation.

Aujourd'hui, Trump refuse de reconnaître sa défaite électorale en parlant de fraude. Peut-il aussi jouer avec les instances démocratiques des Etats-Unis, pilier de l'identité et de la fierté du pays ? Hasard symbolique, ou pas, pour rétablir l'ordre du monde intervient toujours, dans les récits mythiques, un élément féminin fort. Biden et Harris doivent donc commencer par écarter ce trickster avant de pouvoir sortir le monde du chaos.

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