Gabrielle Lefèvre
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

41 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 août 2018

Tunisie: exploration en démocratie

La Tunisie ne se résume pas à une terre de tourisme aux plages magnifiques sous un soleil généreux. Elle est surtout un extraordinaire laboratoire où se concocte la démocratie du XXIème siècle, entre fin du colonialisme et participation populaire.

Gabrielle Lefèvre
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De nombreuses initiatives de discussions, de représentations politiques, d’expressions citoyennes ont fleuri après la « révolution du jasmin » en 2011. Il en est une qui, déjà avant cette révolte populaire devenue ensuite révolution toujours en cours (appelée aussi « transition » vers la démocratie), servait de creuset d’idées de rénovation politique et surtout syndicale. L’Association Mohamed Ali de la Culture Ouvrière (ACMACO) est devenue une instance de réflexion sur la société tunisienne confrontée au néolibéralisme économique, aux intégrismes divers et aux nombreuses corruptions.

Lors d’une récente Université d’été, les concepts, propositions, réalisations diverses ont été présentés, analysés, discutés, débattus avec intelligence et finesse. C’est que la mobilisation populaire, aussi riche et variée soit-elle, nécessite une réflexion sur les objectifs voulus par les démocrates : quel type de démocratie et donc d’expression populaire voulons-nous ? Quel type d’Etat et de participation des citoyens mettre en place? Quel est l’objectif d’une révolution sinon déterminer la mise en œuvre de politiques visant à l’émancipation sociale, économique et culturelle des citoyens ? Ce qui se discute à l’échelle tunisienne nous interpelle aussi, quel que soit le pays, car un peu partout dans le monde, la démocratie est en péril à cause de l’instauration de régimes forts (on parle de « démocrature » dans le cas de la Turquie, par exemple) ou par la généralisation de la corruption qui affaiblit le pouvoir politique au profit de l’hyper puissance de grandes multinationales prédatrices des matières premières et dont les profits ne bénéficient pas aux populations locales mais s’évadent dans des paradis fiscaux.

L’évolution économique est donc une des conditions indispensables pour que s’instaure un état de droit redistributeur des richesses créées. La Tunisie souffre du même mal que tant d’autres pays du monde : manque de moyens pour instaurer des politiques de développement économique local et régional, obligation de satisfaire à des ajustements structurels afin de bénéficier des prêts des grandes institutions comme le FMI ou la Banque Mondiale et donc, passage obligé sous les fourches caudines du néolibéralisme mondialisé. Car les aides à l’instauration de la démocratie, promises notamment par l’Union européenne après la chute du régime du président Ben Ali, ne sont jamais arrivées ou ont été conditionnées à la signature d’accords de libre-échange, ceux-là même dont le principe est contesté dans les pays européens par de très nombreux mouvements sociaux et citoyens dont les syndicats.

On comprend ainsi l’importance du combat syndical, le seul qui soit suffisamment fort pour devenir un interlocuteur dans un processus démocratique de négociation politique. En Tunisie, existe un syndicat dominant, l’UGTT (Union générale des travailleurs de Tunisie) qui fut d’ailleurs allié au régime de Ben Ali et qui, voyant le vent tourner en révolte populaire, est devenu un des interlocuteurs principaux de la transition démocratique. Il bloque la reconnaissance par l’Etat du syndicat minoritaire, la CGTT, constitué par des contestataires de l’UGTT au temps de sa connivence avec le pouvoir en place. « Le pluralisme syndical est un élément essentiel d’une véritable démocratie », clame sans relâche Habib Guiza, secrétaire général de la CGTT (Confédération générale tunisienne du travail) et initiateur des universités d’été de l’ACMACO. Le deuxième enjeu majeur pour le leader syndical est la revitalisation des services publics (transport, éducation, santé, habitat, culture, etc…) avec une priorité : l’éducation de la jeune génération aux défis de la démocratie et du développement. « Nous avons quantité de jeunes instruits qui subissent le chômage car il n’y a pas d’emplois créés dans les régions déshéritées par le pouvoir. Nous devons leur proposer des formations aux innovations technologiques et sociales.»

Enjeu majeur en effet car trop nombreux sont les jeunes qui, désespérés, tentent de migrer au péril de leur vie ou se jettent dans les bras des islamistes terroristes qui leur proposent de l’argent contre leur vie. Des fondamentalistes musulmans se cachent aussi derrière une apparence démocratique en Tunisie, à savoir le parti islamiste Ennahda qui vient de remporter 130 mairies, (dont celle de Tunis conquise par une femme sans foulard !) à l’issue des premières municipales démocratiques du pays. Le parti Nidaa Tounès fondé par le président en exercice, est rejeté en troisième position derrière les indépendants, preuve de la déception et de la méfiance des Tunisiens envers les responsables politiques actuels qui ne répondent pas aux exigences de la révolte populaire de 2011.

La difficulté essentielle de la Tunisie est bien ce pouvoir instable, partagé entre un président aux pouvoirs restreints et un parti islamiste aux objectifs fondamentalement différents de ceux de la révolution mais à la stratégie habile. Ainsi, Ennahda a déclaré qu’il était en faveur de la séparation de la religion et de l’Etat.

Reconstruire l’autorité mais sans autoritarisme, tel est le défi politique actuel, selon divers intervenants à ce colloque de l’ACMACO. Cela signifie lutter contre la corruption à tous les niveaux du pouvoir, contre les mafias qui organisent des réseaux de contrebande, contre l’utilisation criminelle des ressources et réguler l’économie informelle. Cela implique aussi la primauté de la justice qui doit, en toute indépendance, veiller à ce que les droits de tous soient respectés. A commencer par les droits des victimes de la précédente dictature et de la violente répression de la révolte de 2011.

Les atouts dont dispose la population tunisienne sont nombreux : c’est une des plus émancipée, des plus instruites du monde arabe. Depuis la révolution, elle bénéficie d’une grande liberté d’expression et d’information, le statut de la femme est un des meilleurs et en progrès : mixité dans les institutions, parité sur les listes électorales, extension du champ de l’égalité, et enfin, la liberté de conscience est inscrite dans la constitution où l’Etat se proclame civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et l’état de droit. Essentiel dans ce monde arabo-musulman où l’apostasie est encore punie de mort.

Problème : la Tunisie n’a toujours pas désigné les membres de la cour constitutionnelle qui doit pouvoir faire respecter cette constitution capable de bloquer les dérives de religieux fondamentalistes qui se trouveraient au pouvoir.

Enfin, autre enjeu majeur de la transformation de la société : la culture, si vivante en Tunisie mais qui manque cruellement de moyens. « Il faudrait un projet national basé sur le réseau de maisons de la culture et au service de la création nationale », dit un des intervenants qui s’exclame : « les artistes ont rêvé la révolution et les islamistes l’ont récupérée ». « Comme pour l’éducation et la santé, l’Etat doit financer la culture pour que tout ne soit pas privatisé », souligne-t-il. Heureusement, grâce au numérique, les jeunes peuvent créer à moindre frais et diffuser largement leurs œuvres.

La révolution parfumée au jasmin est aussi technologique et elle continue à rayonner.

 Unissons-nous !

Le philosophe, helléniste et anthropologue du Coran tunisien Youssef Seddik se trouvera au festival Rencontres Inattendues à Tournai qui se tient du 31 août au 2 septembre et dont le thème est « Changer de mondes ? C’est possible ». Débat avec le public animé par Martin Legros le 2 septembre à 14 h dans « le canapé rouge : « le risque des certitudes, l’oubli du doute ». Entrée libre. https://lesinattendues.be/evenement/canape-rouge-risque-certitudes-loubli-doute/

On peut découvrir son commentaire sur les événements qui ont bouleversé la Tunisie et son espoir en la force de changement portée par les jeunes dans le livre « Unissons-nous ! Des révolutions arabes aux indignés », entretiens avec Gilles Vanderpooten, préfacé par Stéphane Hessel. Aux éditions L’Aube, coll. Conversation pour l’avenir. Novembre 2011. (G.L.)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — International
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Au moins trente et un morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figurent six enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. L’armée israélienne parle d’une « attaque préventive ».
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)
Journal
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel
Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale