«La vérité doit être dite»

Protéger les lanceurs d'alerte et les journalistes d'investigation c'est protéger le droit de tous d'être informés. Bruxelles, cœur de l'Europe, est devenue le centre de ce combat avec la mise en place temporaire de statues de Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning à la Place de la Monnaie et la remise d'Academic Honoris Causa à ces trois victimes de la répression des Etats-Unis.

Ils sont trois, dressés sur des chaises, le regard portant loin, scrutant le flot des passants en cette place de la Monnaie, cœur du Bruxelles révolutionnaire d’antan. Ces statues de bronze, « Anything to say ? », œuvre du sculpteur italien Davide Dormino, représentent les journalistes et lanceurs d’alertes Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning, traqués impitoyablement par les puissances politiques et économiques parce qu’ils ont osé revendiquer la transparence dans la gestion des affaires des Etats et des entreprises. Journalistes ou informateurs qui alimentent les rédactions des médias de presse du monde entier, ils sont devenus les symboles de droit de la presse d’informer et du droit des citoyens d’être informés.

Ce mercredi 29 janvier 2020, cette place de la Monnaie d’où partit la révolution belge en 1830 (la révolte d’un peuple contre son oppresseur est le thème de l’opéra intitulé « La Muette de Portici ») s’est appelée place Julian Assange. Point de mutisme mais des discours nombreux dont celui, émouvant et digne, du père de Julian Assange. L’esprit de liberté résonnait donc devant cet opéra magnifique, servant de cadre à l’évocation, devant le public bruxellois dans toute sa diversité, de la tragédie de ces « résistants du XXIème siècle », emprisonnés, subissant des mauvais traitements, des harcèlements, simplement parce qu’ils ont brisé le secret, explique Anthony Bellanger, président de la Fédération Internationale des Journalistes. Parce qu’ils ont mis en œuvre ce que disait Martin Luther King : « Chacun a la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes ». 

Le matin même, le Palais des Académies s’était transformé en temple de la liberté de la presse et donc du droit du public à l’information grâce au collectif « Carta Academica » lui aussi né d’une rébellion d’un groupe de professeurs de diverses disciplines dans plusieurs universités francophones et néerlandophones, désireux de s’engager dans le débat public, comme des citoyens ordinaires mais bénéficiant de la méthodologie universitaire leur permettant d’approfondir un sujet.

Ils souhaitent une « université insoumise », une université « sanctuaire de la liberté de pensée et de l’action » non seulement pour les universitaires mais pour toute la société. Voilà pourquoi ce collectif a décerné ses premiers « Academic Honoris Causa » aux défenseurs du droit à l’information : Chelsea Manning, Edward Snowden, Sarah Harrison et Julian Assange.

Héros du droit de savoir

« Des héros du droit de savoir », un droit qui est plus fondamental que le droit de vote, souligna Edwy Plenel, journaliste perpétuellement insoumis et fondateur de Médiapart. Il rappela cette phrase essentielle, datant de 1789 : « la publicité est la sauvegarde du peuple » (affichée d’ailleurs sur l’hôtel de ville de Verviers !) énoncée par Jean Sylvain Bailly président du Tiers-État puis maire de Paris. « Tout ce qui est d’intérêt public doit être rendu public », précisa E. Plenel. Et particulièrement à présent que nous vivons une révolution numérique qui associe une immense masse de données, un accès à l’infini savoir, au doigt de l’individu. Le droit collectif et la liberté de l’individu. Ce qui s’est passé c’est le « link », les liens, les relations au-delà des frontières et le « leak », les fuites, l’accès à des savoirs codés, des secrets indus, des mensonges des pouvoirs et des puissants, résume-t-il. Et Julian Assange a utilisé cette « arme pacifique par dévoilement des vérités qui dérangent ».  Nous voyons l’émergence de pouvoirs autoritaires, « un libéralisme antidémocratique qui piétine le droit de manifester, de se réunir, de s’informer ». « Il criminalise le journalisme ». Chelsea Manning, Julian Assange, Edward Snowden, Rui Pinto, Glenn Greenwald sont « persécutés pour avoir honoré nos droits et agi au nom de l’intérêt public », clame E. Plenel. « La haine contre le journalisme est la haine contre la vérité et la démocratie, les pouvoirs font du mensonge l’apparente vérité de la politique » et de citer en exemple l’assassinat horrible du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, en octobre 2018 à Istanbul, sur ordre du prince Mohammed ben Salmane (ce qu’il nie mais dont il endosse la responsabilité) ; malgré cela, « le prince reste très fréquentable par nos Etats car on lui vend des armes, on lui achète du pétrole, il est essentiel dans l’actuelle guerre larvée contre l’Iran »…

Du journalisme, pas de l’espionnage

Alors oui, « Internet est aussi un formidable outil de transparence ». Wikileaks, ce sont « les archives du temps présent pour combattre la culture du secret », enchaîne Pieter Lagrou, historien et professeur d’histoire contemporaine à l’ULB, qui présentait Julian Assange à ces Academic Honoris Causa. Pour lui, Assange doit bénéficier de toutes les protections dues aux journalistes, or, il est poursuivi aux Etats-Unis pour infraction à l’Espionage Act. « Wikileaks vérifie la véracité des documents confidentiels livrés et en assure la diffusion s’ils relèvent de l’intérêt public. Il a publié des millions de documents dont les plus préoccupants mettent en lumière les crimes de guerre commis en Irak et en Afghanistan et les surveillances massives de la NSA. Il est détenu arbitrairement et est victime de persécution politique qui s’apparente à de la torture », explique l’Academic Honoris Causa.

Chelsea Manning, présentée par Olivia Venet, avocate et présidente de la Ligue des droits humains, est celle qui, à 22 ans, a révélé par le biais de Wikileaks les crimes de guerre commis par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak. Pour elle, « la vérité doit être dite ». Pour cela, elle a été condamnée à 35 ans de prison, graciée après 7 ans, réincarcérée pour refus de témoigner : une torture psychologique, constate le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture.

L’informaticien américain Edward Snowden est contraint à l’exil en Russie car il a livré à Wikileaks et à des journalistes de la presse écrite des documents classifiés révélant la teneur de plusieurs programmes de surveillance de masse, américains et britanniques. Il est lui aussi recherché pour espionnage. Il était présenté par Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et philosophe et auteur du livre « L’Art de la révolte. Snowden, Assange, Manning ». Il expliqua que « le destin de l’humanité est en jeu » et cela de manière différente. Ainsi, Nelson Mandela est un exemple du combat contre l’oppresseur émanation du système du libéralisme occidental. « Julian Assange et Edward Snowden sont des lanceurs d‘alerte dans le système même, qu’ils veulent conserver mais qui s’y opposent au nom des valeurs. En riposte, les Etats se parent du droit et font agir les magistrats pour éteindre les libertés. C’est un moment politique terrifiant ! La question qui est donc posée est sur quelles valeurs se basent nos résistances ? Qui nous protège de l’Etat ? », demande G. de Lagasnerie. Faut-il élaborer une citoyenneté de l’ONU, créer une alliance cosmopolite contre les abus des Etats ? Il est essentiel pour les journalistes de protéger leurs sources qui dévoilent ce que les Etats veulent cacher.

Un autre exemple de journaliste à protéger est celui de Sarah Harrisson, connue pour ses articles critiquant les violations des droits humains et qui combat avec courage et abnégation pour protéger les lanceurs d’alerte. Elle est d’ailleurs proche conseillère de Julian Assange et a accompagné Edward Snowden dans sa fuite jusqu’à Moscou. Elle était présentée par Annemie Schauss, professeure à la faculté de droit de l’ULB et avocate au Barreau de Bruxelles. Elle rappela que Sarah Harrison a mis sur pied une Fondation Courage qui aide les lanceurs d’alerte dans le monde entier et E. Snowden en particulier. Elle raconte l’angoisse de Sarah Harrison qui vit cachée à Berlin, craignant sans cesse une arrestation.

« Source sûre »

Ces Academic Honoris Causa, décernés à Bruxelles, centre de l’Europe, lancent un message clair à nos autorités politiques belges et européennes :  ces lanceurs d’alerte doivent être protégés, les journalistes doivent pouvoir informer en toute liberté, dans le cadre de leur déontologie et pour l’intérêt public. L’exemple de ce travail a été donné par Jean-Pierre Jacmin, directeur de l’information à la RTBF et Christophe Berti, rédacteur en chef du Soir qui fustigent la directive européenne sur le secret des affaires car elle présente un risque pour la liberté d’informer. Ils évoquent la mise sur pied d’un site d’envoi anonyme de documents vers les médias, « sourcesure.eu », où toutes les protections sont prises pour que le lanceur d’alerte soit protégé tout en entrant en contact avec les journalistes qui vérifient l’information avant de la diffuser au bout de longues enquêtes. Il s’agit bien d’un travail collectif de rédactions et entre les rédactions, d’une coopération entre journalistes pour l’intérêt public et non pour le scoop.

Et de citer les diverses révélations faites par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ) sur les sociétés offshores et l’évasion fiscale : Panama Papers, Luxembourg Leaks, Paradise Papers, SwissLeaks, China Cables, Implant Files… Sans oublier les Football Leaks qui remuent la planète sport et pour lesquels un lanceur d’alerte portugais est en prison alors que de nombreux corrompus profitent de leur liberté et de leurs pactoles indus. Ce même hacker est aussi l’unique source d’information du Consortium, qui vient de publier une vaste enquête sur “le pillage des richesses de l’Angola par la femme la plus riche d’Afrique et sa famille”, à savoir Isabel Dos Santos, fille de l’ancien président angolais.

Aux Etats, à présent, d’assurer la transparence et la justice sociale. Car les populations sont informées, aucun secret honteux ne restera caché tant que des journalistes et lanceurs d’alerte continueront à risquer leur liberté et même leur vie pour informer dans l’intérêt de tous.

https://www.cartaacademica.org/la-charte

https://www.lanceurdalerte.info/rui-pinto/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Glenn_Greenwald

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/05/24/la-justice-americaine-poursuit-assange-en-vertu-des-lois-sur-l-espionnage_5466255_4408996.html

https://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/la-manipulation-globale-ne-cesse-pas

 

Les statues « Anything to say ? »: Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning, par Davide Dormino, Place de la monnaie à Bruxelles. Photo © Gabrielle Lefèvre

 

 

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