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Billet de blog 5 déc. 2021

Pierre Rabhi (2/3)

« L’équité c’est reconnaître à chaque être humain une majesté. D’abord il doit être repéré en tant qu’être humain respectable, et après ça fonctionne. Ça c’est le fondement. L’équité, c’est aussi faire en sorte que chacun soit là où est sa véritable place. » P. R.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce que je sais de Pierre Rabhi, c’est lui qui l’a raconté, dans des conférences. Parce que je l’ai enregistré et retranscrit, je partage ses mots ici, parce que ce sont les siens, ses mots et qu’il les a offerts à tous, dans ma ville, par deux fois, en 2002. Je sais qu’ils seront nombreux à parler de lui puisqu’il est mort. Ils diront du bien et aussi du mal. Moi je fais le choix de rapporter ses mots à lui. Des mots forts. Merci Pierre Rabhi. GTK

« En quittant l’Algérie, je suis arrivé à Paris et comme je n’avais pas qualification particulière. J’avais fait des études difficiles parce que finalement l’école ne répondait pas à mes questions. Mes questions ne consistaient pas seulement à savoir faire des maths ou de la chimie, mes questions étaient de savoir qui je suis, qui nous sommes en tant qu’êtres humains, qu’est-ce que nous représentons dans la réalité d’aujourd’hui, qu’est-ce que nous représentons dans le réel, dans cet avènement que représente le phénomène humain (comme dirait Teilhard de Chardin), ce que représente ce phénomène.

Je n’ai pas été très passionné par les matières qu’on me proposait à l’école. J’étais par contre dans la quête totale d’une compréhension profonde et fondamentale de ce qu’est la destinée humaine. Ce qui m’a amené à faire de la philosophie, mais en autodidacte. Je suis allé vers la littérature, la mystique, tout ce qui pouvait répondre autre que simplement la science et la technique.

J’ai fait un tas de petits métiers.

J’ai été prothésiste, j’ai travaillé comme employé de banque. Au moment de l’embauche, pour passer le concours (il y avait une trentaine de postulants pour une ou deux places), mes tests en mathématiques furent catastrophiques, 0 et ma dissertation sur le sujet : « Initiative et obéissance » a été jugée fantastique au point que les responsables ont décidé de l’envoyer au siège de la Banque. Ils ont eu pitié de moi. J’ai été engagé, ils m’ont formé afin de me mettre à niveau pour faire le travail qu’on effectue dans une banque. Je me suis donc retrouvé au cœur même de l’enjeu financier et moi, je me suis intéressé au rapport que les humains entretiennent avec l’argent. Tous les soirs, au moment de faire la balance, il y avait toujours des centimes qui manquaient parce que mes balances n’étaient pas justes, ce qui exaspérait mon supérieur hiérarchique (à l’époque il n’y avait pas de calculette, on faisait tout à la main). Mais c’était un lieu intéressant, puisque c’était le cœur même de l’observation de ce qui était l’enjeu du monde d’aujourd’hui, à savoir l’argent. Ce lieu d’observation me permettait de voir aussi les comportements de préséance, la façon dont étaient accueillis ceux qui avaient de l’argent, par rapport à ceux qui n’en avaient pas.

A Paris je n’avais pas de qualification et j’ai trouvé un travail d’Ouvrier spécialisé (OS). On dit ouvrier spécialisé, pour ne pas vexer les gens puisque dans les faits, cela signifie qu’on n’est spécialisé en rien. Bien que j’ai été P2. Donc pas rien.

L’observation du monde, m’a amené à analyser ce qu’on appelle le microcosme qui est l’entreprise. Nous étions plusieurs milliers de personnes à travailler dans ce microcosme un peu fermé. Ce qui m’est apparu tout de suite, c’est la pyramide. Tout était en pyramide. Les gens importants étaient en haut de la pyramide et tout descendait jusqu’à nous, OS. Nous n’avions plus personne à vexer puisque nous étions tout en bas de l’échelle. Tout cela reposait sur la hiérarchie de l’avoir, du pouvoir et de l’oppression. L’oppression interne était une réalité, l’exercice du pouvoir des uns sur les autres. Celui qui sortait à reculons du bureau du directeur, c’était pour engueuler celui qui était juste au-dessous de lui. Quand on observe cela, on se dit forcément qu’il y a quelque chose d’injuste, quelque chose qui n’est pas digne de l’organisation humaine. Pourquoi faut-il que certains êtres humains bénéficient, cumulent tous les avantages –l’argent, la considération- et pourquoi d’autres cumulent tous les désavantages, qui font de leur vie un enfer. Ils sont mal logés, mal considérés etc.

On parlait beaucoup de démocratie, des droits de l’homme etc. On avait même la tête bien pleine de tout cela et dans la réalité on constatait que ce n’était pas appliqué. Moi je ne cherchais pas l’égalité.

L’égalitarisme me paraît être quelque chose de complètement irréel et irréaliste.

Par contre je pense que chacun doit être à la place qui est la sienne, et dans une équité.

L’équité c’est reconnaître à chaque être humain une majesté.

D’abord il doit être repéré en tant qu’être humain respectable, et après ça fonctionne. Ça c’est le fondement.

L’équité, c’est aussi faire en sorte que chacun soit là où est sa véritable place. Pour expliquer cela je prendrai le symbole de la main. Quand vous regardez votre main vous ne voyez pas de hiérarchie entre les doigts. Vous ne voyez que des doigts qui sont là où ils doivent être. Et s’ils n’étaient pas là où ils doivent être, le pouce, aussi tout-puissant qu’il soit, ne servirait à rien. Et si les doigts étaient tous égaux, la main ne servirait que comme un pinceau ou une balayette mais à rien d’autre. On ne pourrait pas saisir. J’utilise l’image de la main et des doigts pour vous dire qu’à travers l’éducation, on n’élève pas les enfants en disant qu’untel est meilleur, brillant etc. mais que l’on éduque en disant qu’il y a une complémentarité des êtres, que les êtres doivent être complémentaires. Et si on enseignait la complémentarité au lieu de la compétitivité, l’humanité progresserait de manière fantastique. On ne dirait pas il y a un supérieur et un inférieur, on dirait que les êtres sont complémentaires. On a beau avoir un doctorat ou une agrégation de n’importe quoi, sans le maçon, l’électricien pour construire votre maison, ça n’ira pas. Cette hiérarchisation relève de l’idéologie fondamentale qui a cours aujourd’hui.

Nous sommes passés d’une civilisation qui avait comme fondement la nature et la vie à une civilisation qui a pour fondement le minéral. Supprimer le pétrole et vous verrez que tout s’effondre. Parce que l’assise de notre civilisation, n’est pas faite sur le vivant –même si on est en train de proclamer le retour vers le durable etc. La vie n’étant plus assise sur le vivant mais sur le minéral, elle est extrêmement fragilisée.

A l’intérieur de ce microcosme qui est l’entreprise, je découvre ce qu’on  appelle le productivisme, la croissance économique indéfinie, toutes ces choses qui aboutissent à dire que la planète n’est pas un lieu où on doit habiter ensemble, mettre en commun nos talents et nos génies au profit d’une humanisation. Comment créer un nouvel humanisme, un projet historique et humaniste, quand vous êtes dans un microcosme dans lequel l’individu qui n’a pas de ressources n’existe plus ?

Le grand fossé qui s’est creusé entrer les pays du Nord et les pays du Sud repose sur une rupture historique liée à l’invention de la thermo-dynamie. Pour le faire comprendre je dis souvent que Napoléon Bonaparte, tout-puissant qu’il ait été ne pouvait pas aller plus vite qu’Alexandre Le Grand ou Jules César. On pouvait être puissant mais on était lié à la vitesse de son cheval et, sans jeu de mots, le cheval était l’étalon à partir duquel on pouvait aller plus ou moins vite.

Et puis il y eut le cheval vapeur.

Le cheval vapeur a été le fondement d’un nouveau paradis qui a permis aux humains pour la première fois de mouvoir la matière inerte et lui a en même temps, donné une puissance considérable qui se traduit en énergie. Et ceci concerne un cinquième de la population du monde, là où ont été inventés ces outils. Où ? En Occident. C’est l’Occident qui les a inventés.

Ensuite on a enclenché la civilisation techno-scientifique, laquelle n’a fait que grandir et prospérer en laissant le Tiers-Monde « en retard ». Ca a fait une rupture entre le  Nord et le Sud.

Cette rupture, cette fracture comme on dit, n’a jamais été réparée. Bien au contraire elle n’a fait que s’aggraver, parce que lorsqu’on est dans cette technologie qui ne cesse d’évoluer, plus elle avance plus elle créée de « retard » pour les populations qui elles, ne disposent pas de ces technologies.

Il y a eu ce qu’on appelle le « miracle industriel » qui a été expérimenté de manière horrible sur les champs de bataille. La technologie a aussi servi à ça. Elle a fait évoluer d’autres secteurs, plus pacifiques. Aujourd’hui on est face à cette technologie qui n’arrête pas de se développer. La conscience humaine ne suit pas le mouvement de cette évolution suffisamment pour faire en sorte que cette technologie puisse être utilisée positivement pour obtenir un monde différent. Au contraire elle a généré, augmenté la capacité, la puissance des uns (comme vous le disiez tout à l’heure dans votre belle introduction) par rapport aux plus faibles.

A l’intérieur de ce système, quand j’étais écolier, dans mon désert et qu’on m’enseignait la France (bien sûr j’ai appris que mes ancêtres étaient les Gaulois et je connaissais les montagnes de France, les fleurs de France et j’ignorais pratiquement ce qui se trouvait dans mon propre milieu) il y avait un quiproquo, dans le sens où on nous disait que la lumière venait de l’Occident et l’obscurité était dans le Sud. Les autres peuples sont dans l’obscurité et la lumière venait d’Occident. Et cette civilisation nouvelle devait éclairer l’ensemble de l’humanité. Liberté, égalité, fraternité… et on nous disait que la civilisation moderne allait libérer l’être humain. Et moi, vivant à Paris, métro-boulot-dodo, je ne voyais pas en quoi nous étions libérés.

Nous étions enfermés toute la journée.

Quand on prend l’itinéraire d’un être humain, que découvre-t-on ? On découvre que de la maternelle jusqu’à l’université, il est enfermé. Ensuite il s’engouffre dans la caserne (qui est en train d’être réformée…) et puis quand vous rencontrez des gens, ils vous disent : « Je travaille dans telle ou telle boîte ». Vous rencontrez des jeunes qui vous disent : « Je suis allé m’amuser en boîte » et « j’y suis allé avec ma  ‘caisse’ ». Et puis vous avez la boîte à vieux et je vous laisse deviner la dernière boîte.

Un programme de vie comme celui-ci, je ne vois pas en quoi il est libérateur.

L’évolution a bien évidement apporté des éléments positifs indéniables, mais fondamentalement, elle est une idéologie totalement aliénante de l’être humain.

Cette une machine qui, sous prétexte d’aider l’être humain a fait de l’être humain son propre ingrédient. Elle l’a broyé.

Un des arguments de ma campagne électorale fut de dire que, si nous continuons à proposer la croissance économique comme la solution alors que c’est le problème, nous n’en sortirons jamais.

Croissance économique, ça veut dire de plus en plus d’avidité. On est entré dans un quiproquo dans lequel on considère qu’une entreprise c’est d’abord une entreprise et après seulement on voit les êtres humains. C’est le PIB et le PNB qui vous donnent la mesure de la prospérité d’un pays et on occulte dans tout cela l’économie informelle, c’est à dire le dévouement des gens, la gratuité. Toutes ces choses là ne sont pas considérées dans l’économique. Ce qui est pris en considération, c’est ce qui produit du produit financier, même si c’est au prix de l’exclusion et du malheur humain. Et l’exclusion ne concerne pas seulement le Sud. Si vous allez aux Etats-Unis vous trouvez les misères les plus atroces dans le pays prétendu le plus riche.

Où allons-nous avec tout ça ?

Quel sens peut-on donner à tout cela, quand une évolution historique ne génère pas de l’humain ? Il faut arrêter cette évolution. Peut-être qu’il faut changer de chemin et prendre un chemin qui intègre les éléments qui permettent cette humanisation.

C’est à partir de toutes ces réflexions que j’ai été amené à faire les années 68 en 1957. J’étais à l’époque tout seul. Je n’ai pas pu manifester tout seul… Ce qui me paraissait évident, c’est qu’en étudiant les tenants et les aboutissants de notre système, il ne pouvait pas générer que du positif.

C’est ainsi que j’ai trouvé une femme courageuse, merveilleuse, d’origine bretonne, vivant à Paris, que nous décidons de vivre ensemble et de retourner à la terre. C’est ainsi que nous sommes retrouvés en Cévennes, au sud de l’Ardèche. » (à suivre)

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