Les événements catalans ne concernent pas que l’Espagne

Quoi de plus logique dans une Union européenne qui a fait des États ses interlocuteurs principaux que chaque peuple demande son indépendance ? Pourtant, difficile d’imaginer que chacun d’eux dispose de son propre État tant il est évident que ceux-ci cohabitent. Face au spectre de la « balkanisation », le fédéralisme semble la seule piste pour démocratiser l’Union européenne…

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Tant Emmanuel Macron que Jean-Yves Le Drian n’ont cessé de répéter que les événements survenus en Catalogne ces dernières semaines ne concernaient pas la France, qu’elle ne s’impliquerait pas dans les « affaires intérieures » de leur voisin et que cette « crise catalane » était du ressort de l’Espagne. Rien n’est plus faux. Cela regarde au contraire chacun des États membres en place et leur politique de respect des minorités nationales.

Peu de médias ont rappelé la genèse de la proclamation d’indépendance catalane. À force de se voir refuser par la droite au pouvoir une évolution de leur statut fiscal comme l’avait pourtant obtenu le pays Basque, à force d’être en porte-à-faux constant avec les conservateurs madrilènes, à force d’être déboutés de leur demande de fédéralisation de l’Espagne, les indépendantistes catalans ont changé leur stratégie et accentuer leur marche vers l’indépendance. Lors des élections en Catalogne en 2015, la coalition Junts Pel Si réunissant pour l’occasion Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), la gauche indépendantiste catalane, et Convergence démocratique de Catalogne (CDC) devenu le parti démocrate européen catalan (PdeCAT), parti de centre-droit, l’avait prévenu : cette élection équivalait à un accord ou non sur l’indépendance. L’alliance était assez étrange, mais liée à un contexte particulier : en cas de victoire, les indépendantistes appliqueraient une feuille de route menant à l’indépendance. On ne peut donc pas dire que le gouvernement espagnol ait été pris à revers. Et pourtant, malgré la victoire du camp indépendantiste (la Candidatura d'Unitat Popular (CUP) leur permettant de disposer d’une majorité), le gouvernement a nié jusqu’à la veille du scrutin du 1er octobre dernier et a réagi comme n’importe quel État refusant de laisser aux peuples leur droit légitime à disposer d’eux-mêmes : en utilisant l’argument de la légalité et en se cachant derrière une Constitution écrite par les Espagnols pour les Espagnols.

Cet argument constitutionnel cache au fond un problème autrement plus grave : celui de la justice. Quand la légalité fait obstacle à un droit aussi primordial que l’autodétermination, comment réagir ? Or, on sait que très peu d’États en Europe reconnaissent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans leur Constitution. Les États restant l’échelon de souveraineté par excellence, la subsidiarité est piétinée sans que personne n’y trouve rien à redire. Or, il existe bel et bien des droits fondamentaux qui dépassent les États, l’autodétermination des peuples en fait partie.

S’il n’y a officiellement en France de peuple que le peuple français, on sait néanmoins que plusieurs cultures distinctes revendiquent ce statut qu’il s’agisse des Bretons, des Basques, des Corses, des Occitans… L’assimilation française n’a jamais réussi à annihiler complètement le sentiment d’appartenance des minorités qui, bien que peinant à s’exprimer, conservent des marqueurs identitaires forts, principalement linguistiques. Loin d’être ethniciste, la revendication de ces minorités est d’abord une affaire de démocratie. La France centralisée ne leur laisse en effet aucun pouvoir de décision, pas même sur les pans de politiques qui ne les concernent qu’eux à savoir les langues.

Face à ce constat en France, on mesure le gouffre institutionnel qui existe comparées aux autonomies catalanes, basques ou même écossaises et galloises. Là-bas, les politiques sont partagées entre l’État et les territoires, ici, le pouvoir législatif est concentré à Paris et la population semble trouver cela naturel, normal. Cela n’a pourtant rien d’évident. Et de ce point de vue, on peut même affirmer que c’est avant tout l’absence de respect pour les minorités qui attise leur ressentiment vis-à-vis de l’État. Donc plutôt que d’affirmer, comme la plupart des « politologues », que ce sont les « régions » qui posent problème, ne faudrait-il pas considérer au contraire que c’est le verrou étatique qui créé les dysfonctionnements ?

La volonté d’indépendance de la Catalogne doit donc être interrogée à l’échelle européenne. Quelle Europe voulons-nous ? Une Europe des États au risque de maintenir l’actuel club d’égoïstes cherchant à attirer la couverture à soi en marchandant telle ou telle directive sans attention pour l’intérêt général ? Une Europe supranationale qui consisterait à créer un super-État multinational au risque d’écraser les spécificités locales et d’éloigner le pouvoir ? Ou bien une Europe fédérale (et même confédérale) qui permette enfin de faire vivre la devise « Unie dans la diversité » ?

Il serait temps que le principe de subsidiarité soit respecté et que la politique reprenne sa place dans cette Europe qu’on a trop longtemps cantonnée à un espace économique commun. D’abord en se posant la question : voulons-nous vivre ensemble ? Puis en cherchant le moyen d’y parvenir. De ce point de vue, il faudra bien un jour se rendre à l’évidence que les États-nations ont fait leur temps et que seul le fédéralisme, c’est-à-dire le dépassement du nationalisme, permettra d’avancer sans imploser. Retroussons-nous les manches : il reste un post-étatisme à inventer !

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