Quand les revendications autonomistes sont traitées de populistes !

Abonné à Médiapart, je lis avec plaisir ce média. Sérieux et documenté, il reste hélas parisiano-centré à l’instar du reste de la presse française. L’article du 2 mars 2018 de Laurent Mauduit concernant la bataille que se livrent aujourd’hui le Crédit Mutuel et Arkéa témoigne, encore une fois, de l’incapacité manifeste à comprendre les conflits dès lors qu’ils sont territorialisés.

Manifestation pour le crédit mutuel Arkéa à Brest, en 2016 Manifestation pour le crédit mutuel Arkéa à Brest, en 2016

 

« Le socialisme ne vaincra que s’il se propage par la langue du pays ». Ainsi s’adressait Émile Masson, figure de la gauche bretonne, en 1913 à ses camarades dans son ouvrage Antée (1). Cet anarchiste avait compris que contrairement aux curés, les instituteurs républicains ne s’asseyaient pas auprès de la paysanne pour l’entendre évoquer sa vie. La langue bretonne était pour eux le signe de la réaction, du passé. Plus d’un siècle plus tard, le résultat est là : la classe ouvrière se détourne de la gauche car les représentants de cette dernière n’ont toujours pas compris la leçon. Ils ne parlent toujours pas la langue du peuple, continuent de s’adresser à lui avec condescendance !

Empêtrée dans un discours « républicain » qui oublie que les premières heures de la Révolution française était fédéralistes, la « gauche » est plus jacobine que jamais et, depuis Paris, elle livre son « analyse » sur tout, au mépris de ce que pensent les citoyens (fussent-ils de gauche) sur place. Combien de médias nationaux par exemple a-t-on vu interroger, sous forme de micro-trottoirs, les parisiens sur l’autonomie de la Corse ou de la Bretagne ? Il leur suffit pour cela de descendre de leurs bureaux, tous centralisés sur quelques kilomètres carrés en intra-muros, et de discuter avec les premiers badauds venus. Bizarrement, on n’interroge moins les Corses ou les Bretons sur ce qu’ils pensent du Grand Paris. Sur les 35 milliards d’investissement pour du transport et du logement pendant que les collectivités territoriales du reste de la France se serrent la ceinture…

Le traitement médiatique parisien du dossier Arkéa est encore une fois symptomatique du jacobinisme français. Il renvoie à une autre révolte considérée elle aussi comme « populiste » par pratiquement toute la presse nationale : celle dite des « bonnets rouges » fin 2013-début 2014. D’ailleurs, Laurent Mauduit écrivait le 7 novembre 2013 dans les colonnes de Médiapart que « Jean-Luc Mélenchon, a parfaitement résumé le paradoxe dans l’une de ces formules dont il a le secret : « Les esclaves ont manifesté pour défendre les droits de leurs maîtres. » » À cette époque, le mouvement était considéré comme « populiste ». On partait du principe que « la gauche » ne soutenait pas et qu’à l’inverse la droite et l’extrême-droite soutenaient. Logiquement, ces manifestations ayant réuni 40000 personnes, d’abord à Quimper puis à Carhaix, étaient donc forcément réactionnaires.

J’étais pourtant des manifestants, dans un cortège de l’Union démocratique bretonne, formation autonomiste créée en 1964 sur des bases anticolonialistes et dont l’ancrage à gauche n’est plus à démontrer en Bretagne. À nos côtés défilaient aussi le NPA et Breizhistance, un petit parti de gauche indépendantiste. Voilà en effet la seule gauche qui – après quelques débats internes bien sûr – a soutenu le mouvement des bonnets rouges qu’elle estimait juste. Je n’ai pas vu Jean-Luc Mélenchon à cette occasion et je me suis demandé alors au nom de quoi, lui qui prétendait être l’étendard du monde ouvrier, il affirmait que les salariés étaient des « esclaves » ou des personnes manipulées par leurs patrons. Je me souviens en revanche très bien des ouvriers de GAD et de leur banderoles assassines à l’encontre de leur direction ! Banderoles qui n’ont eu le droit de cité dans aucun journal télévisé et dans peu de presse écrite…

La presse nationale, éloignée, n’a jamais voulu considérer ces manifestations autrement que comme des « jacqueries », autrement dit des « révoltes paysannes » avec tout ce que le mot « paysan » peut avoir de péjoratif dans la bouche d’urbains. Ces ouvriers de l’agroalimentaire, pourtant, avaient tout simplement compris qu’en taxant les transports, on privilégiait les entreprises qui étaient près des marchés. Dans un État aussi centralisé que la France, les marchés sont à Paris en majorité si bien que la pointe bretonne a craint, légitimement, une délocalisation des entreprises vers l’est. Auparavant, une politique sociale aurait compensé l’éloignement, mais avec l’écotaxe, on le pénalisait ! Une politique de gauche, vraiment ? Cette tendance à la délocalisation vers l’est n’est pas récente en Bretagne puisque depuis le XIXème siècle et la politique ferroviaire, la centralisation a vidé les campagnes. Il suffit pour s’en convaincre de lire les derniers chiffres du recensement qui démontrent qu’il y a désormais plus de décès que de naissances en basse-Bretagne. La politique de métropolisation imaginée par la DATAR, mise en place par Nicolas Sarkozy et perpétuée par François Hollande puis Emmanuel Macron, prouve bel et bien que jacobinisme et néo-libéralisme font bon ménage ! Mais là encore, il faut sûrement être Breton pour comprendre de telles évidences…

Aussi, je m’amuse de lire dans l’article de Laurent Mauduit la remarque de Pascal Durand, directeur général du Crédit Mutuel, selon laquelle l’indépendance du crédit mutuel Arkéa conduirait à la centralisation des comptes et encours de crédits et d’épargne à Brest. C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! J’aimerais rappeler ici que s’il y a bien une ville qui concentre les sièges sociaux, sans que personne n’y trouve rien à redire sauf quelques autonomistes comme moi, c’est bien Paris ! Même une grande enseigne bretonne comme Leclerc a son siège en Ile-de-France ! Et on voudrait faire culpabiliser une banque d’avoir un siège en Bretagne ? À Brest qui plus est ?

Sans rentrer dans le fond de l’affaire qui regarde en premier lieu les coopérateurs et clients de la banque, ainsi que les employés, rappelons tout de même dans les grandes lignes l’origine du conflit. Le crédit mutuel a souhaité modifié les statuts de cette banque qui comportent des caisses autonomes (appelons cela une organisation fédérale) pour recentraliser le tout à Paris et obtenir ainsi un statut d’établissement de crédit auprès de la banque centrale européenne. Le crédit mutuel Arkéa, tout à fait légalement et suivant les statuts, a refusé cette recentralisation car il craignait un transfert du siège et – évidemment – une suppression des doublons donc d’emplois (d’où le soutien massif des employés à cette lutte). Il a proposé de conserver un statut autonome au sein de la marque crédit mutuel et que la banque centrale européenne leur délivre à eux deux un statut d’établissement de crédit. Le refus du crédit mutuel a été catégorique. C’est de ce refus que la revendication s’est « radicalisée » et que, désormais, la volonté d’autonomie devient « sécessionniste », indépendantiste.

Le capitalisme n’a pas de nationalité et une banque bretonne, fut-elle mutualiste et coopérative, reste une banque. Mais la dynamique sociologique de ce « vent de colère » mérite d’être creusée un peu plus en avant qu’en traitant les Bretons de naïfs. D’autant qu’on pourrait aisément rétorquer à Laurent Mauduit qu’il est lui aussi d’une grande naïveté en prenant fait et cause pour le crédit mutuel qui prétend qu’il « s’implantera en Bretagne » si l’indépendance était votée. Il y est en effet déjà via les agences du CIC !

Toujours est-il qu’on touche là à un problème qui n’est plus d’ordre entrepreneurial, mais bien politique d’où l’implication de l’État dans ce dossier. Car si l’indépendance bancaire devient effective le 23 mars, cela signifiera qu’une banque « régionale » (et non plus une simple caisse) traitera directement avec Bruxelles sans passer par Paris. N’en déplaise à M. Mauduit, il ne s’agit donc pas d’une dérive « bretonnisante », mais bien d’une vraie conception bretonne de la démocratie. Au même titre que les employés refusent une fusion pure et simple dans un groupe national, les Bretons, tout légalistes et républicains qu’ils sont, cherchent à être « eux-mêmes parmi les autres » pour reprendre une formule de Morvan Lebesque. Or, cette République « une et indivisible » assimile, elle uniformise, elle nivelle par le bas. Nous la voulons plurielle, diverse, moderne, en un mot fédérale !

Cette incompréhension parisienne des problèmes d’ailleurs me fait penser à une autre époque historique extrêmement mal traitée dans les manuels d’Histoire : la « fronde ». Il ne sera pas difficile de s’entendre sur le fait que les nobles avaient des motivations diverses et variées, mais une chose est certaine, ils luttaient contre un régime dont ils avaient pressenti l’arrivée : l’absolutisme. L’État a réussi à mettre la noblesse au pas depuis longtemps et il continue de casser les corps intermédiaire sans grande résistance. Mais si la centralisation des richesses et du pouvoir s’accentue, si l’État refuse de partager les centres de décisions, de telles « jacqueries » se multiplieront. Et il y a de fortes chances, puisque la gauche persiste à les mépriser, qu’elles bénéficient à ceux qui les écoutent…



(1) Émile Masson, Antée. Les Bretons et le socialisme. Presses Populaires de Bretagne. 2017

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