Quand la légalité s’oppose à la légitimité…

On assiste un peu partout en Europe à une opposition de plus en plus régulière et frontale entre d’une part la légalité et d’autre part la légitimité. Cela témoigne, sans nul doute, d’une crise démocratique bien plus profonde qu’imaginée.

Quel est le point commun entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et le référendum d’autodétermination en Catalogne. Tous deux sont illégaux. Mais sont-ils illégitimes pour autant ? Bien qu’inacceptable, la répression étatique se comprend dans des États qui considèrent que la démocratie, c’est le respect de la loi. Dès lors que l’on sort du cadre définit par l’autorité, on est un marginal, un hors-la-loi. Pourtant, tout porte à croire que les cadres où s’expriment actuellement la démocratie sont remis en cause par les sociétés. En face, les autorités se drapent derrière la loi ou la Constitution pour justifier leurs actes. Mais quand la loi est injuste, n’est-il pas légitime de désobéïr ?

Ces revendications populaires protéïformes s’expriment sur différents fronts, mais toutes ont en commun la volonté de démocratiser les structures étatiques, voire de les dépasser si celles-ci s’enferrent dans leurs vieux schémas. De ce point de vue, la montée des indépendantismes révèle l’échec des États-nations, mais aussi de l’Union européenne, incapables d’offrir des conditions d’écoutes des minorités. Quoi de plus normal après tout pour un peuple de revendiquer son propre État dans une Europe qui a fait des États ses interlocuteurs uniques ? Avec de telles règles, ne faut-il disposer du sien pour avoir la parole ? Le grand perdant dans cette affaire, c’est le fédéralisme. Visiblement, le dépassement des États-nations n’est pas à l’ordre du jour.

Égoïstes les Catalans ? Les Écossais ? Quand les pays riches demandent leur indépendance, « ils ne sont pas solidaires ». Quand ils sont pauvres, « ils ne s’en sortiront jamais ». Les États seraient donc immuables ? À quel niveau de PIB peut-on envisager sereinement un référendum d’autodétermination ? À moins de considérer qu’États et peuples sont des synonymes, il est indéniable qu’en Europe, certains peuples sont « plus égaux que d’autres », héritage d’un « colonialisme intérieur » dénoncé dès les années 60 par certains partis dit « nationalistes ». Et à ce titre, les revendications des Catalans comme des Écossais en 2014 sont, contrairement aux motivations des Anglais pour le Brexit, plutôt progressistes, en tout cas basées sur la conviction qu’un État leur apportera plus de droits. Hélas, pour gagner des droits, il faut s’affranchir du Droit. « Aujourd’hui, on lutte contre Madrid, demain, on luttera contre la Generalitat », entendait-on dans les bureaux de vote catalans lors du référendum.

Et la France dans tout ça ?

De tradition jacobine, l’État français a bien du mal à sortir de son carcan idéologique, ou plutôt dogmatique. Un État, une langue, un peuple. Cette rigidité parvient tant bien que mal à survivre du fait d’une « compensation ». Les différentes cultures ont été assimilées progressivement, pas forcément complètement, mais du moins politiquement car la dépendance à l’État était payée en retour par des services publics efficaces et donc un « mieux-vivre ». En guise d’exemple, au début du XXème siècle, la langue bretonne a certes été maltraitée par les pouvoirs publics (les récents propos d’Emmanuel Macron au château de Villers-Cotteret en disent longs sur la construction de la nation française), mais elle s’est surtout perdue du fait d’une cessation de la transmission dans les familles. Combien d’enfants ont entendu leurs parents leur dire que le breton/corse/basque/occitan/alsacien (…) était une langue du passé et que l’avenir était au français. La pauvreté, on cherche toujours à s’en sortir ! Le retour en grâce des peuples minoritaires (minorisés ?) s’explique aussi par un besoin de démocratie, d’écoute du terrain plutôt que par l’application bête et méchante de décisions prises « d’en haut ». Les peuples veulent être reconnus comme des adultes et quand l’État continue son paternalisme, ils se soulèvent.

La France en appelle toujours à la Constitution pour justifier son caractère « un et indivisible », son centralisme, son absence de reconnaissance des cultures et des langues autres que le français… Mais si la Constitution est légale, rien ne dit qu’elle soit légitime. Qui l’a écrite ? Quand ? Et au bénéfice de qui ? Est-elle juste ? Permet-elle l’expression de la démocratie ?

Si ce n’est en Corse à la marge, la France n’est pas (encore) confrontée à des mouvements d’émancipation du fait de ses services publics puissants et de la dépendance populaire qui en découlent. Mais le néo-libéralisme en place, non content d’être brutal et peu démocratique, remet en cause ce qui, justement, maintient l’existence de la nation française : l’État. Car en France, c’est bien l’État qui a fait la nation et pas l’inverse. On comprend mieux pourquoi l’État français n’aime pas que les nations revendiquent leur propre État ou même un statut d’autonomie.

À bon entendeur… À défaut de (con)fédéralisme, l’avenir sera aux réveils des minorités.

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