Urgence écologique: tous des salauds?

Plus de 15000 scientifiques de 184 pays ont publié le 13 novembre dernier un « avertissement à l’humanité ». Le deuxième plus précisément puisqu’il fait écho à un premier avertissement de cette envergure publié lors du sommet de Rio, en 1992. Hélas, malgré la justesse du constat, cette tribune n’est pas à la hauteur…

Pollution sur les rives du lagon de Maracaibo © The Photographer. CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons Pollution sur les rives du lagon de Maracaibo © The Photographer. CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Plus de 1700 scientifiques étaient cosignataires en 1992. Ils sont aujourd’hui plus de 15000. Et encore, on peut penser qu’ils auraient été dix fois plus nombreux si tous avaient été au courant de l’initiative. À vrai dire, à peu près l’ensemble de l’humanité est convaincu que la planète ne se porte pas bien. Mais tant les politiques que les scientifiques en restent à l’étape du constat : il faut que les gens « prennent conscience ».

En effet, les « gens », ces dégénérés, ne comprendraient pas qu’il en va de la survie de l’humanité. On voudrait leur faire porter la responsabilité de cette crise écologique qu’on ne s’y prendrait pas autrement qu’avec une tribune de ce type ! On se demande naïvement ce que ces scientifiques attendent en s’adressant ainsi à tout le monde… autrement dit à personne ?

Mais ce qui est plus inquiétant dans cet « avertissement », c’est que le premier responsable de l’extinction des espèces (y compris la nôtre) n’est cité nulle part. Il est vrai qu’évoquer son nom devient complotiste tant il est justement tout le monde et personne à la fois. Toujours est-il que le capitalisme, système économique désormais quasi-universel, dont la prédation est avérée et étudiée depuis des décennies, n’apparaît nulle part dans le pamphlet scientifique. Certes, on peut comprendre la nécessité d’écrire un texte consensuel, mais j’ai passé l’âge de « la guerre, c’est mal » et « polluer, c’est pas bien ». En politique, quand on a un tant soit peu de volonté, on désigne le problème et celui-ci peut se résumer à : la quête effrénée d’accumulation de richesses qui n’est possible qu’en favorisant la « croissance ». L’ensemble du système économique, mais aussi social, repose sur l’idée de croissance et on voudrait cesser le gaspillage ou la pollution ? Cette tribune ne fait donc qu’effleurer le sujet quand elle déclare qu’il faut « réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance ». Que c’est timide pour une tribune qui prétend réveiller les sociétés du monde entier !

Que sont devenues les sociétés ?

Rien n’est jamais « trop tard », mais force est de constater que les liens qui unissaient les citoyens entre eux ont été détruits par le capitalisme ou sont en passe de l’être. Les sociétés sont en effet détricotées pour fabriquer des consommateurs à qui l’on dit que leur force est dans leur porte-monnaie et qu’il leur suffit de boycotter ou de plébisciter un produit pour que le miracle s’opère ! La fameuse loi de l’offre et de la demande. Les États-nations ne servent quant à eux qu’à cimenter artificiellement des individus atomisés, à qui l’on parle individuellement comme s’ils pouvaient se dresser seuls face à des enjeux économiques, sociétaux ou encore climatiques ! « Ça nous dépasse » a-t-on l’habitude d’entendre suivi d’un « c’est comme ça » fataliste. La réalité, c’est que l’ensemble des habitants de cette planète est conscient de l’état de la planète. Simplement, ils sont soit résignés par ce genre de tribunes qui alignent des mots sans rien remettre en cause (ou à la marge), soit incapables d’agir concrètement car la démocratie ne fonctionne pas. Leur désarroi, voire leur désespoir, s’exprime d’ailleurs par la désertion des outils qui pourraient au contraire leur permettre de lutter plus efficacement à commencer par les partis politiques et les syndicats qui sont autant de contre-pouvoirs sous-utilisés. Au lieu de cela, ils regardent (nous regardons) ailleurs en espérant que ça n’arrive pas.

Il est donc troublant que cette tribune laisse penser que le pouvoir serait entre les mains des citoyens/consommateurs : « les responsables politiques étant sensibles aux pressions, les scientifiques, les personnalités médiatiques et les citoyens ordinaires doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils prennent des mesures immédiates ». Cela équivaut en quelque sorte à les accuser, à les traiter de « salauds » ! Et alors que le message se veut objectif, il est perçu comme une accusation : si la planète va mal, si malgré nos appels multiples, cela ne change pas, c’est bien parce que vous n’agissez pas et laissez faire ! C’est à cause de vous qui triez vos déchets que le gaspillage persiste et non à cause de la multiplication des emballages ! C’est encore de votre faute si les gouvernements refusent d’ouvrir un débat public sur les sujets sensibles comme les pesticides ou le nucléaire ! C’est aussi d’ailleurs de votre faute si le modèle n’est pas soutenable car vous mangez comme des vaches et que vous êtes trop nombreux ! Vous refusez de payer le vrai prix, vous refusez de quitter votre confort bourgeois (y compris et surtout quand vous êtes pauvres). C’est parce que vous ne le voulez pas réellement que nos « responsables politiques » (immuables) n’agissent pas ! (…)

Un vieux serpent de mer, le malthusianisme

Et comme à chaque crise, le malthusianisme n’est jamais loin. « Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau du renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources », énoncent les scientifiques. N’importe quel démographe un tant soi peu honnête intellectuellement vous dira qu’un meilleur partage des richesses permet de réduire la natalité. Mais ce fait-là, on préfère l’ignorer et on incite fortement à ce que l’effort soit décidé par les habitants eux-mêmes. Un conditionnement pour le moins cynique qui se doublera, si ces salauds n’ont toujours pas compris, par des mesures prochaines qui seront imposées autoritairement (« pour notre bien », évidemment). Et prenons les paris : on l’imposera prioritairement aux pauvres ! En témoigne la proposition « h » de nos scientifiques : « réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore ». Double peine pour les pauvres d’ailleurs : ils n’ont rien parce que le système économique dominant les oppresse, parce que les grandes puissances mondiales les spolient des richesse de leur territoire respectif, et parce qu’ils font des enfants pour s’en sortir économiquement, il faudrait les juger et leur imputer les déséquilibres écologiques ! C’est que les pauvres sont cons comme chacun sait ! Quelle époque formidable que la nôtre.

Le capitalisme a certes enrichit globalement la population mondiale, mais où et à quelle époque a-t-il produit une société égalitaire ? Cherchez bien. Pour ma part, je n’ai pas encore de réponse à cette question. Paradoxalement, la plupart des dirigeants du monde moderne sont pourtant des néo-libéraux. Ces scientifiques croient-ils sincèrement que ce sont eux qui vont abandonner ce système économique ?

L’urgence oui, mais démocratique !

Comprenons-nous bien : je partage le constat que la biodiversité s’étiole, disparaît. Écologiste depuis ma plus tendre enfance, je suis convaincu qu’il est nécessaire de revoir nos comportements et je ne voudrais pas que le fond de cette tribune scientifique soit discuté sous prétexte que j’en critique les préconisations. Seulement, je ne peux pas admettre (à moins d’accepter le système capitaliste actuel) que le changement de nos comportements repose sur une addition des comportements individuels comme si les sociétés n’existaient pas. De même, je ne pense pas que l’on réglera le moindre problème par un pouvoir autoritaire fusse-t-il écologique ! Quand je lis donc que la première mesure proposée par ces scientifiques est la création de « réserves », j’ai une pensée pour le mouvement des enclosures qui a commencé dès le XVIème siècle en Angleterre et qui a marqué le début du capitalisme moderne. La privatisation des milieux n’est en aucun cas une réponse aux problèmes écologiques et ceux des écologistes qui continuent d’accepter le modèle économique dominant font une erreur politique fondamentale.

Je pense au contraire qu’il est nécessaire de réinventer des « communs » et de nous débarrasser des dogmes persistants que sont d’une part la conviction que le capitalisme est le meilleur système et d’autre part que les États-nations sont un rempart à ce système. Les États-nations sont le bras armé du capitalisme qui – surtout quand ils sont puissants et centralisés – dépolitisent les sociétés et leur refusent, de fait, leur rôle civique. Consécutivement, il est logique que les COP ne servent qu’à rendre plus désespérant encore le monde dans lequel nous vivons. Car ce n’est pas à ce niveau que se joue la préservation de notre planète, mais à une échelle bien plus locale : l’échelle des sociétés, qu’il est urgent de rebâtir.

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