S’il ne me reste qu’un rêve, ce sera celui-là

Voici une fable dont le personnage principal risque véritablement d’étouffer d’indifférence. Quand le sort des uns est inextricablement lié à celui des autres, les individus sont poussés à faire des choix inattendus…

Le premier échange —je dis « échange » mais je n’avais alors aucune idée que c’en était un— disons la première fois que ça s’est produit, j’ai pensé à un malaise, une amnésie momentanée. C’est arrivé il y a trois mois, alors que tôt le matin, comme à l’accoutumé, je piquais une tête dans l’eau turquoise de ma piscine face à la Méditerranée.

C’est au moment où ma tête passa sous le niveau de l’eau que l’angoisse me saisit : la conviction que je ne serais pas en mesure de remonter à la surface, que j’étais incapable de mouvoir ce corps trop lourd et fatigué dans un milieu qui lui était hostile : que je ne savais pas nager. J’eus à peine le temps de paniquer que déjà j’inspirais l’eau chlorée. Puis deux mains me saisirent par les épaules et me jetèrent sur les dalles de béton bordant le bassin, où j’haletais et recrachais le liquide qui avait forcé sa voie jusque dans mes poumons. Le temps de retrouver une respiration stable et je regardai autour de moi, mais mon sauveur avait disparu.

J’évacuai vite l’incident. Pas le temps de ruminer sur l’incohérence d’une amnésie touchant une compétence que j’avais acquise depuis des années et dans laquelle je me flattais même d’exceller : il fallait boucler dans les 48 heures le dossier émirati.

De plus, j’avais sans doute été victime d’un contre-coup lié aux cocktails chimiques avalés au long d’une soirée passée à célébrer notre succès et le contrat signé au prix de nuits à veiller et relire les différentes versions, jusque dans leurs plus petites lignes.

Le malaise n’attendit pas 48 heures pour se reproduire.

Et si j’avais pendant la quasi-majorité de ma vie pris pour acquis cet état d’aise, cette facilité de vivre, j’allais vite me laisser submerger par ce sentiment de mal-être.

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Des silhouettes sombres plaquent un t-shirt mouillé sur ma face. Chaque tentative de respirer envoie des lames de douleurs dans ma poitrine. Je ne suis pas seul à souffrir de la sorte, je sens la présence d’autres victimes, des ceux et celles qui sont ma vie. J’entends des cris et des suppliques dans une langue étrangère que je ne connaissais pas jusque-là et que pourtant dans mon délire je comprends :

  • Tu vas parler, ordure, tu vas demander le fric à tes parents, sinon on te crève…

J’étouffe !

 

La seconde fois eut lieu, deux matins après l’incident de la piscine, alors que je prenais ma douche. L’eau ruisselant sur mon visage, les yeux fermés, me vint un flash d’une réalité d’autant plus intense qu’il s’accompagna d’une sensation de décharge électrique sur tout le corps. Je ne pouvais plus ouvrir la bouche ni reprendre ma respiration, j’ai cru mourir dix fois, quand soudain l’hallucination se dissipa, tout aussi vite qu’elle était venue.

Je sortis titubant de la salle de bain, mais vivant.

Une fois encore j’évitai de consulter un médecin de peur qu’il ne détecte la présence de cocaïne dans mon sang.

Durant les jours qui suivirent, j’évitai d’abuser de substances illicites et les épisodes disparurent – mais sans que je comprenne pourquoi, ce fut dans mon sommeil que leurs attaques se produisirent.

 

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L’angoisse, la peur, les tortures répétées qui érodent l’intégrité du corps, mais surtout laminent l’esprit… Je sors de chacune de ces nuits, haletant, le corps vaincu, à bout de force.

Le médecin que j’ai fini par consulter m’indique une « apnée du sommeil ». Moi qui  avait jusqu’alors bénéficié du repos du guerrier, du sommeil du juste…

Après quelques temps sans comprendre pourquoi ma vie avait soudain pris ce tournant inattendu, j’appris dans un journal du soir, un peu par hasard, sa présence :

Un de ces navires qui se donnent pour mission de faire le sauvetage des migrants naufragés était stationné au large, pas bien loin de mes fenêtres —autant dire tout près : les distances sont toutes relatives aujourd’hui dans ce vieux monde qui n’en finit plus de rétrécir.

J’ai ainsi développé cette certitude qu’il était là, celui qui m’avait pris mes rêves, dans ce navire : un migrant à la dérive dont le but ultime était de rejoindre nos terres. Dans un état de stress post-traumatique. J’étais convaincu que c’était à lui qu’appartenaient ces satanés cauchemars. Et qu’il avait peut-être pris mes songes en échange.

Comme s’il ne leur suffisait pas de convoiter notre confort, c’est à nos rêves qu’ils s’en prenaient désormais !

 

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Le corps de celle que j’aime part à la dérive – je veux me jeter à l’eau avec elle, mais une multitude de bras me retiennent et me maintiennent, face contre le bord du zodiac – je mords le PVC du pneumatique. Le goût métallique du sang envahit ma bouche. Je crie son nom…

Mais qui est-elle ?

Je n’ai jamais trouvé le temps d’aimer, me suis souvent perdu dans trop de bras, de plus en plus jeunes, de plus en plus graciles, alors que les années me filaient entre les doigts comme les grains dans le col étroit du sablier.

Les jours passent —les journaux du soir nous informent de la situation du navire bloqué en mer depuis plus de dix jours et à qui les pays frontaliers refusent le débarquement des migrants sur leur territoire. Les voilà engagés dans un rapport de force dont la seule issue serait que le navire force le blocus qu’on leur a imposé ces deux dernières semaines.

 

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Je pense encore à elle. C’est absurde mais j’espère qu’elle est vivante.

Demain, j’irai à la préfecture, j’y ai quelques amis plutôt bien placés. Eux devraient pouvoir m’aider à débloquer la situation. Bon sang, ça ne doit pas être bien difficile à trouver, ces quelques dizaines de place dans des centres d’accueil !

Il faut que ça marche, qu’on puisse enfin respirer à nouveau.

S’il ne me reste qu’un rêve, je ferai celui-là…

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