Le poids des mots

Depuis trois semaines, des controverses médiatiques se sont cristallisées autour de quelques mots (dont le « massacrer » de Camélia Jordana). Cette actualité serait une aubaine pour le/la linguiste si ces polémiques n’avaient été prétextes à ne pas aborder des problématiques plus complexes (atteintes aux droits et libertés, violences policières, légitimité de la désobéissance civile).

La première polémique a eu lieu à la fin mai et a suivi l’entretien télévisé entre l’artiste Camélia Jordana et l’écrivain Philippe Besson, diffusé dans l’émission On n’est pas couché le 23 mai dernier. Les propos qui ont été la cible de critiques se sont pour ainsi dire limités à deux des phrases prononcées par la chanteuse et actrice française, dont la suivante :

                  « Il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer tous les jours en France pour nulle autre raison que leur couleur de peau. »

        Les réactions dans les médias et sur les médias sociaux ont été virulentes. Journalistes et politiciens ont dénoncé (je n’en citerai que quelques-un.e.s), des « mots forts, d’une violence inouïe », des « propos haineux », « mensongers et honteux » (ces derniers mots provenant d’un tweet du Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner) : des propos d’une intensité d’autant plus surprenante que la vidéo sauvegardée sur plusieurs sites continue de montrer une jeune femme calme dont la voix est relativement maitrisée. Mais ce qui a surtout surpris la linguiste que je suis est l’ignorance affichée de l’usage figuré du terme massacrer, pourtant clairement signalé par le dictionnaire Larousse :

                    « Mettre à mal un adversaire en usant de sa supériorité : Le champion a massacré son challenger (…) »

Ainsi, il semblait clair que Camélia Jordana ne dénonçait pas une tuerie de masse, mais faisait usage d’une hyperbole pour dénoncer des discriminations raciales, possiblement des contrôles au faciès ou la profération d’abus verbaux, des dérapages et quelques brutalités. Soit un contrôle de l’ordre à deux vitesses qui s’acharnerait plus particulièrement sur une partie déjà stigmatisée de la population.

On pourrait croire que la volonté des intervenants qui se sont acharnés sur ces quelques mots et la personne qui les a prononcés était bel et bien de mettre en application la dernière acception du terme discuté ci-dessus, soit :

                   « Critiquer quelqu'un, une œuvre avec violence, les démolir. » (Larousse)

(une pratique à laquelle les présentateurs/présentatrices et critiques officiant sur le plateau d’On n’est pas couché aiment à se livrer).

         La langue est un outil riche, c’est ce qui fait sa beauté et permet la créativité de ceux et celles qui l’utilisent. Utiliser un mot pour ses différents sens, usages ou connotations. Et pourtant tou.te.s ne sont pas égaux dans leur compétence langagière ou même dans leur droit à l’utiliser en pesant de toute la force de leurs mots.

Je voudrais maintenant faire référence à deux autre événements – tous deux ont cette fois eu lieu hors de l’Hexagone, aux États-Unis et en Angleterre, mais ont pour point commun avec le précédent dont j’ai discuté d’avoir mis en lumière des choix de mots qui ont été fortement commentés dans les médias :

        Le premier concerne les manifestations qui ont pris place suite au meurtre de George Floyd, partout aux États-Unis, et plus particulièrement à Minneapolis, Washington, New York, Seattle etc. L’intensité des termes utilisés par nul autre que le président Donald Trump pour parler des manifestants (« voyous » ; « terroristes nationaux », « pillards », « affreux anarchistes » - mes traductions) ou des manifestations (« riots and lawlessness » émeutes et anarchie - qui ont par ailleurs permis aux commentateurs de rappeler la fameuse citation de Martin Luther King qui définissait les émeutes comme la voix de ceux qui ne sont pas entendus), suivis de près d’une salve de vocabulaire guerrier : promettant de répondre par le feu (« When the looting starts, the shooting starts » - quand le pillage commence, les tirs commencent - dans un message signalé par Twitter comme une incitation à la violence) ou d’envoyer l’armée (« the Military »), ou même encore de « reprendre » la ville.

       Plus récemment encore ce sont des manifestants britanniques, qui a la suite du déboulonnage de la statue du marchand d’esclaves, Edward Colston à Bristol au Royaume-Uni, ont été nommés par le porte-parole du premier ministre Boris Johnson responsables d’un « acte criminel » qui devraient être poursuivis et punis.

Loin de nous l’intention de comparer les politiciens de ces deux pays, ni leur gestion des manifestations qui ont suivi les récents événements. Toutefois, leurs choix discursifs ont offert un intéressant contrepoint à l’incident Camélia Jordana/On n’est pas couché. D’un point de vue langagier, ils se sont fait l’écho de la célèbre formule du linguiste Max Weinreich, « Une langue est un dialecte avec une armée et une flotte ». Dans quel sens ?

        Pour qu’elle soit légitime, la langue doit être soutenu par des outils de pouvoir. Toutes les ripostes langagières ne sont créées égales. Non seulement parce qu’on s’efforcera toujours de faire taire ceux/celles dont on considère la parole illégitime (même si elle est juste) – mais aussi parce que celui-celle qui est assuré.e d’avoir le pouvoir de son côté peut ainsi peser de toute la force de ses mots.

En linguistique, on parle de la force illocutoire des mots : une théorie développée par John Searle, d’après les travaux de John Austin, selon laquelle certains mots ont le pouvoir d’agir sur leur environnement – on cite généralement les actes performatifs du prêtre qui dit « Je vous déclare unis par les liens du mariage » ou ceux du juge : « Je déclare la séance ouverte ».

       Ceci nous amène alors à considérer la force illocutoire des paroles citées plus tôt, en particulier l’injonction à empêcher une manifestation en menaçant leurs participant.e.s de se voir opposé.e.s à des tirs, l’armée ou une poursuite en justice…

Des mots qui, au final, pèsent plus lourd qu’un pavé lancé dans la mare ou dans les vitrines des magasins, bien plus lourd que la statue de bronze d’un négrier larguée dans l’eau d’un fleuve.

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