Ces petits gestes du quotidien qui nous manquent (1) : Boire son café en terrasse

Ils souffrent, les cafés de France : de garder le rideau de fer baissé, de ne pas savoir quand ils pourront le relever, ou encore si les client.e.s y reviendront une fois qu’ils rouvriront. Ce texte est l’occasion de méditer sur ce que représente les cafés mais aussi de faire l’éloge de leurs terrasses.

Fermez les yeux un instant. Vous sentez déjà les rayons du soleil, l’odeur du café du matin, les tintements des cuillères dans les tasses, les bribes de conversation venant des tables voisines, si intimes et pourtant étrangères. Vous prenez le temps de boire la dernière gorgée de café (ou toute autre boisson de votre choix), celle dans laquel il reste un peu de sucre, si vous en avez mis... voilà un plaisir simple qu’il vous tarde sans doute de retrouver.

Certain.e.s trouveront le sujet anodin, voire trivial, confiné.e.s que nous sommes dont les yeux restent braqués sur le décompte quotidien des mort.e.s et le total fluctuant des patients en réanimation. Et pourtant ces gestes minuscules jouent un rôle majeur dans l’expression de notre identité.

D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai fréquenté les salles des cafés où mon père m’emmenait, gamine pas plus haute que le comptoir de zinc. Je sirotais une grenadine alors qu’il lisait les pronostics des courses et complétait ses grilles de loto. Tant et si bien que la fréquentation des cafés s’est inscrite dans mon identité et que lorsque je suis rentrée en France après des années passées à l’étranger, c’est un des premiers héritages que j’ai transmis à mon fils.  

En entendant l’inquiétude des associations de restaurateurs relayée par les médias, j’ai pensé que si je n’écrivais pas ce texte, je trahirais la mémoire de mon père.

Pourquoi cette inquiétude ? Tout comme les restaurants, les cafés, durement touchés par la crise sanitaire et la prolongation de la fermeture imposée par le gouvernement, sont menacés de ne pas rouvrir. Depuis des années déjà, on annonce leur déclin et la fermeture annuelle de plusieurs milliers de bistrots, troquets, et autres PMU du territoire hexagonal, déplorant la menace que leur disparition fait peser sur le lien social.

On ignore peut-être que de tous ces cafés qui ferment, ce sont des franchises aux reins plus solides qui prendront peut-être la place : Costa Coffee, Espressamente Illy, McCafé et autres Starbucks. Habitant depuis une dizaine d’année en Amérique du Nord, j’ai eu amplement l’occasion de fréquenter ces derniers. Ils ont leurs qualités (des intérieurs modernes et confortables, des boissons au goût immanquablement égal d’une adresse à l’autre), mais aussi leurs défauts : entre autres, celui d’avoir fait entrer dans les habitudes le goût des cafés fortement sucrés et aromatisés. Ou encore le rôle non négligeable qu’ils jouent dans la transformation du paysage urbain en un monde uniformisé qui se réplique à l’identique d’un bout à l’autre de la planète.

Dans la ville américaine où je suis installée depuis près de quinze ans, d’autres cafés-brûleries indépendants ont réussi à co-exister avec ces mastodontes. Et il est indéniable que les cafés qu’il proposent sont parmi les meilleurs qu’il m’ait jamais été donné de boire. Je ne peux toutefois manquer de préciser que leur expresso se vend jusqu’4 euros la tasse… On hésite alors à prolonger la conversation en lançant au garçon : ‘un autre, s'il vous plait !’

Les cafés français sont des lieux de mixité sociale. Certes, il y a les cafés chics du Boulevard Saint-Germain de la capitale ou du Cours Mirabeau Aixois (chacun.e pourra visualiser la rue de son choix dans la ville où il/elle habite) mais reconnaissons que les bancs des troquets, PMU et autres bistrots accueillent aussi bien le vieux que le jeune, la bourgeoise que le Rmiste, l’étudiant que la mère de famille.

Éloge de la terrasse de café :  un lieu idéal pour regarder et refaire le monde

Espace liminaire, zone qui n’appartient ni tout à fait au dedans ni au dehors, la terrasse de café n’est pas uniquement un des rares endroits, en dehors des parcs, où le citadin peut se poser, prendre le temps de regarder les passants, de regarder le monde, dans toute sa polysémie, c’est-à-dire l’humain et son environnement, c’est aussi un lieu où il peut le refaire.

On se prend à penser que depuis leur fermeture il n’y aurait plus d’endroit où discuter, mais aussi débattre, construire le monde de demain, qu’en enlevant ces lieux de rassemblement, on nous prive également de la possibilité d’échanger, de réfléchir ensemble… Le rêve de tout régime autoritaire finalement. On connait le proverbe africain : ‘Un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle.’ Ne devrions pas nous demander ce qu’il en est d’un café qui ferme ?

Certes, il reste la possibilité d’un café virtuel. J’ai ainsi été invitée à participer ces dernières semaines à quelques ‘Coffee Klatsch’ (aux grincheux à qui l’usage d’un mot anglais fait hérisser le poil, on précisera qu'il s’agit de la traduction anglaise d’une formule allemande). On y discute, certes. Mais est-ce vraiment la même chose ? Les sujets de conversation y sont généralement professionnels. Comment y retrouver le bonheur anodin de s’asseoir côte à côte, face à la rue, et de deviser de tout et de rien, se sentant plus que jamais philosophe ou sage.

Bien que je rêve d’un grand café virtuel à la terrasse duquel nous pourrions échanger/débattre du monde de demain, j’ai peur que quoi qu’on dise des opportunités qu’offrent Internet et les médias sociaux, la parole n’y reste néanmoins monopolisée par les plus voix les plus fortes : celles qui aiment à asséner leurs opinions et semblent aspirer à faire taire ceux-celles qui pensent différemment. La distanciation ressentie entre le monde matériel et nos présences virtuelles inciterait d’autant plus à ces violence et tyrannie verbales, accentuant les vieilles divisions, renforçant les discriminations sociales. Un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, publié en 2018[i], avait ainsi alerté du fait que les principaux réseaux sociaux faisaient preuve de laxisme vis-à-vis des discours de haine sexiste et rechignaient à retirer les contenus pourtant déclarés comme problématiques (avec 100% des messages conservés pour YouTube). On veut toutefois rester optimiste et espérer que dans le monde de demain, toute femme aura la possibilité d’affirmer haut et fort ce qu’elle pense, sans peur de représailles.

D’ici là et pour en revenir aux cafés, réels cette fois, il nous faudra nous y donner rendez-vous, se retrouver sur leurs terrasses, le jour de la Réouverture.

 

[i] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-de-genre/travaux-du-hce/article/violences-faites-aux-femmes-en-1301

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.