Blanquer et l’intersectionnalité : refuser de nommer pour ne pas voir

Ce billet propose une réflexion sur les motifs derrière le rejet de théories qui décrivent les discriminations subies par les individus au croisement du genre et de l'assignation raciale - ou derrière la volonté des politiques à demeurer dans l’ignorance. Une analyse par le moyen des théories linguistiques suggère que ce refus de nommer offre la licence de ne pas voir.

Depuis plusieurs semaines que je projette d’écrire ce billet sur le récent discours du ministre de l’Éducation nationale, je suis passée par différents sentiments : la sidération, la colère, l’abattement. Alors que d’autres articles étaient écrits avec une réactivité remarquable (dont d’excellentes tribunes publiées fin octobre et début novembre dans divers quotidiens et sur Médiapart), je continuais de cogiter les propos de Jean-Michel Blanquer. En France, le lynchage médiatique des études intersectionnelles ne date pas d’hier. Des chercheur.e.s et universitaires ont répondu maintes fois aux reproches faits à ces théories interdisciplinaires, reproches souvent proférés par des individus qui étaient d’autant plus prompts à les vouer aux gémonies qu’ils-elles les connaissaient mal : ‘mouvement importé des États-Unis’, ‘essentialisant’, ‘séparatiste’, ‘victimaire’, etc. (pour une déconstruction de ces critiques, voir l’analyse détaillée du Nouvel Obs). 

Pourtant, je ne pouvais me défaire de l’idée qu’il fallait tenter de comprendre les motifs derrière une telle insistance à chercher des boucs-émissaires parmi les chercheur.e.s en sciences humaines, mais surtout le pourquoi d’une telle persistance à rester dans l’ignorance — quitte à produire des contresens.

Revenons tout d’abord sur les mots eux-mêmes, prononcés quelques jours après l’assassinat terroriste de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine et alors que Jean-Michel Blanquer révélait, dans un entretien publié dans le Journal du Dimanche, le fond de sa pensée sur « l’islamo-gauchisme » et ses « ravages à l’université » :

« Il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain qui, lui, postule l’égalité entre les êtres humains, indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe, de religion. C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes. Cette réalité a gangrené notamment une partie non négligeable des sciences sociales française. »

Malgré des arguments vagues qui reposent sur quelques idées rapidement ébauchées et mal étayées (parce que ça irait « sans dire » ?), la rhétorique laisse peu planer le doute : les champs sémantiques du combat et de la corruption (terreau, gangrène), classiques dans ce type de discours politique, articulent un appel à condamner les boucs-émissaires qui n’est pas loin de la théorie du complot—contraignant les directeurs d’université à se défendre avec des mots qu’on n’aurait jamais pensé entendre en France (« Non, les universités ne sont pas des lieux d’expression ou d’encouragement du fanatisme. »)

Au-delà de l’usage politique de l'exercice rhétorique, j’aimerais proposer une réflexion qui apporterait une lecture linguistique de cette dénonciation de l’intersectionnalité.  

Pour Éric Fassin, dans un billet publié sur Médiapart au début du mois de Novembre, les mots du ministre semblent dire que « ce qui produit le séparatisme, ce serait donc, non la ségrégation, mais sa dénonciation… ».

Poussons l’argument plus loin en proposant que cette résistance à la formulation des maux est le revers d’une caractéristique bien connue du langage : sa fonction référentielle. Selon cette fonction définie par le linguiste d'orgine russe Roman Jakobson, la langue permet de faire référence à des éléments du monde qui nous entoure et d’évoquer, quel que soit le lieu, des éléments (objets, concepts abstraits) qui n’y sont pas immédiatement présents. De cette fonction on pourra ajouter que c’est à partir du moment où l’on nomme les choses qu’en quelque sorte elles existent : elles deviennent perceptibles.

Étayons cet argument de quelques exemples :

  • Après sa naissance, un enfant qu’on déclare auprès des services municipaux doit aussi avoir un nom.
  • Les Grecs anciens ne distinguaient pas le vert du bleu et si pour les individus que ne vivent pas près du cercle polaire, la neige est toujours blanche (à la rigueur blanc sale), en inuktitut (la langue du peuple Inuit), il existe une vingtaine de termes pour définir la qualité et la consistance de la neige et de la glace.
  • Dernier exemple : pour la linguiste d’origine polonaise Anna Wierzbicka s’il existe des émotions universelles : les termes exprimant les émotions ont des sens très différents dans les différentes langues, rendant certains termes difficilement traduisibles d’une langue, et d’une culture à l’autre.

Ces considérations (parmi d’autres) ont, depuis plus de cinquante ans, incité les linguistes à penser que la langue que vous parlez influence fortement votre manière de percevoir le monde qui vous entoure. C’est ce que l’on appelle le relativisme linguistique.

Ainsi nommer permet de faire exister des concepts, mais aussi de voir la réalité qu’ils décrivent.

Pour revenir au terme d’intersectionnalité, l’avocate Kimberlé Crenshaw a de nombreuses fois témoigné du fait qu’avoir trouvé ce terme (ce dernier articulé à partir d’une métaphore : ‘intersection’ en anglais c’est le carrefour, le point d’intersection entre plusieurs routes) a été une révélation. Désormais, il lui était possible de jeter la lumière sur des phénomènes de discrimination qui étaient jusqu’alors ignorés puisqu’on n’avait pas les moyens linguistiques de les désigner (serait-ce nécessaire ici d’ajouter que ce modèle a été développé dans le but de défendre légalement les droits de personnes quelle que soit leur couleur de peau ? Dire le contraire est non seulement une absurdité, mais relève de la malhonnêteté intellectuelle).

La prise en compte de la relativité linguistique permet ainsi d'éclairer la théorie du privilège blanc, mais surtout l'incrédulité devant une réalité ignorée : pourquoi nommer ce qui n’a pas de raison d’être et puisque nous sommes tous égaux (sans distinction de sexe) dans le prisme de l’universalisme républicain ?

Pourtant, ne pas nommer c’est refuser le discours sur ces réalités sociétales. C’est refuser de concevoir l’expérience d’une part importante de la population française (chiffre difficile à calculer car il faudrait prendre en compte les individus catégorisés comme immigrants, mais aussi leurs descendant.e.s qui eux/elles sont français.e.s), de personnes qui ne souhaitent pas la séparation – mais dont certain.e.s témoignent avoir été régulièrement renvoyé.e.s à leur position d’ « autres », de subalternes.

Il semblerait que nous soyons ainsi dans la continuité d’une autre polémique (une autre « chasse aux sorcières » menée depuis quelques temps contre ceux que les accusateurs désignaient sous le nom d‘obsédés de la race’), d’un débat qui a déjà eu lieu autour du concept de race dont on refuserait jusqu'à la formulation du fait de son absence de fondement biologique alors que sur le plan sociologique il n’y a pas de doute que le concept continue d’opérer...). 

On constatait déjà ce refus de nommer, comme en témoigner cette jeune femme noire dans le documentaire de la réalisatrice Amandine Gay, Ouvrir la voix (2017), qui expliquait qu’en France ne pas nommer les choses permettait de ne pas avoir à les affronter pour ne pas avoir à s’attaquer aux problèmes du racisme. Une citation qui rappelait immanquablement la phrase de James Baldwin : « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas. »

On connait en psychologie, l’importance de verbaliser, de mettre des mots sur les maux pour les extérioriser.

La poétesse africaine-américaine Audre Lorde a aussi témoigné du fait que nommer servait un processus de révélation de soi, de ses identités multiples — la poésie étant un outil qui permet d’affronter le racisme par le prisme d’une réponse construite qui donne de la forme à la colère. Ainsi pouvoir articuler un discours offre la possibilité de sortir d'une colère inarticulée, de concevoir des revendications, d’ouvrir de possibles discussions, pour avancer vers une réconciliation.

Pour finir, cette démonstration ne doit pas manquer de mettre en lumière le faux procès qui est attenté aux Sciences sociales. Les chercheur.e.s ne créent pas la réalité qu’ils-elles décrivent : ce n’est pas la pensée intersectionnelle qui est séparatiste, c’est le monde social —que les sciences sociales auraient eu le tort, à l’aide d’enquêtes et d’études de terrain, de décrire dans une approche empirique dont les théories intersectionnelles ne sont qu’un outil parmi bien d’autres. Si on a autrefois mis à l'index les propos de Galilée, les jugeant mensongers et hérétiques, lui a-t-on jamais reproché d’être responsable du fait que la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse ?

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