Déboulonner ou ne pas déboulonner ? Telle est la question qu’on ne nous posera pas…

Si depuis les deux dernières semaines, les radios et les chaines de télévision ont multiplié les débats sous le titre interrogatif « Faut-il déboulonner les statues liées au racisme ? », l’allocution du Président du 14 juin dernier n’a laissé aucun doute.

Bien qu’Emmanuel Macron y ait condamné racisme et discrimination, il s’est fortement positionné, au nom de la République, contre toute intervention qui aurait pour but de faire disparaitre les figures historiques, même controversées, de nos paysages urbains :

             « La République n'effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n'oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. »

S’il a dit comprendre la nécessité de « regarder toute notre histoire », le Président a aussi objecté qu’il ne s’agissait « en aucun cas de revisiter ou nier ce que nous sommes », avant de conclure :

              « Nous ne bâtirons pas d’avantage notre avenir dans le désordre. »

Là se limita la réponse du président, pourtant très attendue, aux dénonciations de violences policières et aux demandes des citoyens énoncées lors des manifestations anti-racistes : une réponse succincte dans une allocation d’une vingtaine de minutes, somme toute décevante, qui a été suivie de nombreux commentaires sur les médias sociaux. On lui reprocha entre autres de ne pas apporter des propositions satisfaisantes à un appel à repenser les figures qui, selon l’historien Bertrand Tillier sont « contestées dans l’espace public » parce qu’elles sont vues comme des « blessures ».

Alors que beaucoup ont souligné la nécessité d’ouvrir le débat, le manque de diversité des spécialistes qui se sont prononcés sur la question en France (principalement des hommes blancs de plus de 50 ans[i]) et la circularité des arguments présentés n’étaient pas encourageants. Prenons donc le temps d’un billet pour méditer davantage sur les arguments qui ont été énoncés dans les médias, par les politicien.ne.s et les historien.ne.s, contre le déboulonnage des dites statues :

Argument 1 : Déboulonner les statues, c’est effacer l’histoire

En d’autres mots, ces statues permettraient à ceux-celles qui les côtoient d’en apprendre plus sur qui ils-elles sont et d’où ils-elles viennent.

Pourtant, quand l’écrivain Jean-Pierre Guéno mettait en garde contre une forme de « négation de l’histoire », l’historien Nicolas Offenstadt (Paris 1), objectait qu’il ne s’agissait pas d’effacer l’histoire puisqu’on continuerait d’enseigner sur ces figures dans les écoles

Il est malgré tout regrettable que peu ait été dit en réponse à cette affirmation, ou certainement pas avec la férocité humoristique du comédien Trevor Noah :

Read a book ! That is how you learn history. No one really thinks that these statues are teaching anybody history’ (Late night show)

« Lisez un livre, c’est comme ça que vous apprenez l’histoire. Personne ne pense vraiment que ces statues apprennent l’histoire à quiconque. »

J’aimerais par ailleurs soulever d’autres questions tout aussi ‘urticantes’ :

- Admettons que les statues aient un rôle à jouer dans l’enseignement de l’histoire aux citoyen.ne.s des nations dans lesquelles elles sont érigées. Si tel est le cas, pourquoi les musées ne s’accordent-ils pas sur leur retour nécessaire aux pays sur les terres desquelles elles ont été ‘déboulonnées’ ?

- Admettons que ces statues reflètent la République, notre histoire et nos valeurs. Pourquoi avons-nous encore aujourd’hui autant de difficulté à adresser la question de leur diversité dans notre espace urbain : s’il n’y a aucun doute que les minorités y sont peu représentées (quasi effacées), qu’en est-il du ratio de sculptures représentant des femmes ?[ii]

Argument 2 : Il ne faut pas détruire des œuvres qui appartiennent au patrimoine

Difficile en effet de soutenir l’élimination radicale de ces objets ‘encombrants’. La directrice de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, Dominique Taffin, a ainsi déclaré préférer l’explication à la destruction et Pascal Blanchard a rappelé sur plusieurs plateaux télévisés qu’en tant qu’historien conscient de la valeur du patrimoine il ne pourrait jamais se prononcer en faveur d’un déboulonnage des statues. Souhaitant ainsi qu’on leur construise tout d’abord des musées qui pourraient les abriter... et repoussant d’autant l’échéance du débat.

Concernant leur dite valeur artistique, c’est encore une fois dans la presse écrite anglo-saxonne qu’on trouve des positions plus tranchées. Dans un article du New York Times datant du 12 juin, l’historienne de l’art Erin L. Thompson a apporté un point de vue contrastant fortement avec que celui entendu dans les médias français : les statues de nos villes ont des valeurs artistiques inégales et leur entretien est extrêmement onéreux.  

Un autre point de vue pertinent mis de l’avant par le collectif et média participatif Documentations.Art le 16 juin dernier montre la dimension politique de l'histoire de l'art (souvent effacée des débats sur la place de ces statues) :

« L’histoire de l’art occidental est le reflet de nos sociétés profondément enracinées dans leur passé colonial et leurs traditions racistes s’appuyant sur des mécanismes d’invisibilisation, d'exotisation, de fétichisation et de commodification des corps racisés et de leur représentation. »

Argument 3 : Il n’est jamais bon d’agir sous le coup de l’émotion, mieux vaut se laisser le temps de la réflexion

En d’autres mots, le déboulonnage de statues serait un phénomène récent, résultant des manifestations anti-racistes ayant vu le jour suite au meurtre de George Floyd et importé des États-Unis.

Tout d’abord, le phénomène n’est pas nouveau et a en quelque sorte participé à l’histoire de la République (têtes des saints et des Rois coupées sur les statues des cathédrales pendant la Révolution, statues prestement enlevées à la fin des guerres) mais aussi ce débat sur le déboulonnage des statues liées au racisme ne date pas des événements récents mais a bel et bien débuté il y a plusieurs décennies déjà. On rappellera que si la discussion médiatique a été reprise cette année, c’est suite au déboulonnage de la statue d’Edward Colston au Royaume-Uni, mais aussi que les pétitions et appels à retirer la statue du marchand d’esclaves du XVIIème siècle du centre-ville de Bristol avaient quant à eux débuté dans les années 90 avant d’être fortement ralentis par le lobbying des institutions que le marchand britannique avait contribué à fonder.

Par ailleurs, ce phénomène n’est pas non plus une exclusivité qui nous viendrait des États-Unis. Il faut ainsi lire l’excellent article de Tyler Stiem publié dans le Guardian en Septembre 2018 sur les événements ayant abouti au déboulonnage de la statue de Cecil John Rhodes du campus de l’université du Cap, fondateur de la compagnie minière sud-africaine De Beers à la fin du XIXème siècle.

Argument 4 : Laissons aux experts la responsabilité de discuter de ces sujets

Loin de moi la volonté de minimiser l’excellent travail fait par nombre de mes collègues historien.nes : il y a peu de doute que leur place à la table des débats est justifiée. Toutefois, devraient-ils êtres seul.es. à y siéger ? Ces expert.e.s représentent-ils/elles à eux-elles seul.e.s toute la diversité citoyenne ? C’est-à-dire la variété des postures et des engagements qu'un tel débat ne manquerait de créer ?

Ils-elles seront ainsi les premier.e.s à reconnaître que l’Histoire est une(des) histoire(s) (parfois conflictuelles), c’est-à-dire un récit dans lequel l’historien.ne fait des choix et interprète en fonction des enjeux politiques de l’époque à laquelle il vit. Ainsi, ces récits choisissent-ils les protagonistes qu’ils mettent à l’avant de la scène... et les figurants qui resteront dans l’ombre.

 

Pour conclure et revenir à l’allocution présidentielle sur laquelle j’avais ouvert ce billet, plutôt que de personnifier la République et de lui donner le pouvoir exclusif de trancher sur ces débats épineux, Emmanuel Macron n’aurait-il pas mieux fait d’admettre la relativité de ces récits et de reconnaitre ainsi la modernité d’un appel à ce que tou.te.s participent à une discussion sur leur validité dans notre société contemporaine ?

Suite à cette négation de la légitimité de ce débat, les générations futures se souviendront de lui comme celui qui n’aura pas voulu s’engager dans ce processus, en refusant non seulement de poser la question somme toute triviale ‘Faut-il déboulonner les statues liées au racisme ?’, mais en rejetant surtout cette opportunité de commencer une conversation historique.

______________________________________________________________________________

[i] Les rares textes introduits par la déclaration des auteur.e.s sur leur identité diverse (telle que celle de femme noire) montraient par ce fait qu’ils demeuraient des exceptions.

[ii] Pour les curieux-euses qui chercheraient à Paris les statues de femmes qui ne sont ni des allégories (la Justice, la République avec les bustes de Marianne, etc.) ni des déesses, des muses ni des nus :

« De 1870 à nos jours, une quarantaine de statues (37 exactement sur 350 dédiées à des personnages célèbres), représentant des femmes célèbres ont été érigées dans l’espace public parisien », écrit Christel Sniter, docteure en sciences politiques dans un article universitaire Les statues de femmes célèbres érigées à Paris de 1870 à nos jours. Entre lieux de mémoire et espace d’investissement (Femmes et villes, Presses universitaires François-Rabelais, 2004).

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.