Ce virus qui nous divise et nous rapproche : comment les médias nous parlent

Afin d’en permettre une digestion rapide, les médias passent les informations dans une moulinette simplificatrice et réductrice. Il en ressort des catégories fonctionnant sur un mode binaire qui renforce les systèmes d’opposition (= nous et les autres). Et pourtant le virus ne fait pas que nous diviser, il nous rapproche aussi.

Deuxième semaine de vie entre parenthèses. Deuxième semaine passée entre quelques murs, alors le gouvernement durcit davantage encore les règles de confinement. La faute à ceux qui se montreraient encore récalcitrants, voire inconscients ? Pour freiner la croissance du nombre de personnes infectées par le COVID-19 et alléger ainsi les hôpitaux encombrés, il suffirait, nous dit-on, que la population respecte les mesures sanitaires trop souvent « prises à la légère ».

Le journal du soir en avait donné pour preuve ces images, qu’il diffusait à heure de grande écoute, du marché ouvert de Barbès où se pressaient les clients – silhouettes captées par les caméras des journalistes, la plupart issue de minorités visibles. Était-ce vraiment le seul marché de France dans lequel les clients continuaient de se presser ?

Passée à la loupe des médias, la société nous est livrée dans du prêt-à-penser, produit d’une machine implacable créatrice de catégories binaires qui opposent :

  • Ceux-celles qui suivent les règles et ceux-celles qui prennent le confinement trop à la légère
  • Ceux-celles qui télétravaillent et ceux-celles sur le front de l’emploi
  • Ceux-celles qui portent des masques pour le travail et ceux-celles qui ne devraient pas en avoir
  • Ceux-celles qui guérissent et ceux-celles qui succombent
  • Le virus et l’humanité

Et le déroulé de cette crise sanitaire de nous montrer à quel point une crise est également le révélateur des réalités opposées que vivent les différents groupes sociaux.

 Les médias nous ont ainsi longuement parlé de ceux-celles qui choisissaient de se réfugier dans leur résidence secondaire à la campagne, à la montagne et au bord de la mer. Mais tandis que les journaux télévisés continuent de diffuser des images de familles confinées habitant maison et jardin (et dont les seuls soucis ne semblent être que de sauvegarder le télétravail face au chahut des enfants et aux demandes croissantes de la continuité pédagogique), peu est dit de ceux-celles qui n’ont d’autre choix que de rester dans leur unique appartement, aussi petit soit-il et quel que soit le nombre d’habitants qui le partagent. Quasi-silence sur ceux-celles qui sont touché.e.s par la perte d’une source de revenus (emploi au noir ou autre); et sur tous les autres qui continuent de se presser dans les trains de banlieue qui les amènent dans les industries pour lesquels il n’est pas possible de travailler à distance. Partir ou rester ? Se confiner ou aller travailler ? Faire ses courses dans un marché bondé ou dans un magasin bio désert ? Le choix est illusoire.

Aurait-on tort par ailleurs de se demander quelle différence il y a entre le confinement dans des wagons fermés et celui dans un marché à ciel ouvert ?

Quoi qu’il en soit, les marchés à ciel ouvert sont désormais fermés.

Si on maugrée parfois contre ceux-celles qui se sont mis.e.s au jogging, sortent leur chien à des heures aléatoires et ont une notion toute relative des distances de sécurité, si ce virus (et les médias) nous sépare et nous oppose, on assiste aussi à de nouvelles formes de rapprochement. Ainsi visionnons-nous ces images qui nous mettent du baume au cœur. Dans nombre de voisinages, les gestes de solidarité se multiplient : qui de proposer de l’aide aux personnes âgées ou vulnérables, qui de donner de son temps pour rendre le confinement de ses voisin.e.s un peu moins morose, un peu plus tolérable.

En période d’isolement et alors que nos contacts avec les autres se réduisent, nous sommes extrêmement dépendant.e.s des médias et de cette lucarne qu’ils nous donne sur le monde. Soyons vigilant.es : ce qu’on n’y voit n’en demeure pas moins une vue partielle. N’oublions pas de diversifier nos sources d’information et d’accueillir les différents points de vue qu’on y propose : pour que cette lucarne reste la plus grande ouverte possible.

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