La Nation française, un bloc… Un bloc de quoi au juste ?

On peut dire que notre Président a le sens de la formule. Plus d’une semaine après son « Nous sommes en guerre », Emmanuel Macron s’adresse aux Français.e.s depuis l’hôpital militaire de Mulhouse. À la fin de son allocution, il lâche en conclusion : « La Nation française est un bloc ». Arrêtons-nous un instant sur le choix (et le poids) de ce mot.

Un bloc. Hmmm… Que voulait-il dire au juste par le choix de ce mot ? Une petite recherche sur Internet convoque de multiples images :

  • Bloc de béton : solide, certes, mais dont la pesanteur et l’inertie laissent à désirer
  • Bloc de LEGO : ludique, la multitude de pièces colorées rappellera de bons souvenirs à ceux-celles qui ont des enfants (ou de moins bons : marcher pied nu sur un lego oublié est extrêmement douloureux)
  • Bloc de feuilles : souvent vierges, elles invitent à (ré)écrire l’histoire
  • Bloc de foie gras : plus gourmand, plus convivial, quoi que moins approprié en période d’éloignement social

Bien que l’heure soit grave, on pourrait s’amuser –l’humour n’est-il pas la politesse du désespoir ?–  à explorer les multiples usages du terme. Aller voir du côté des expressions ? À bloc, serrer à bloc, gonflé à bloc, faire bloc, etc.

On pourrait aussi associer la formule au début du discours. Car tout discours bien ficelé se doit de « faire une boucle », c’est-à-dire de reprendre le thème développé dans son introduction. On notera ainsi que le Président avait commencé par regretter les divisions qui menaçaient de fracturer notre unité.  

Cette évocation d’une nécessaire unité en temps de crise rappellera à certain.e.s une autre formule : « Je suis Charlie ». Mais aussi la haine qu’avaient suscité les « Je ne suis pas Charlie ». D’autres iront plus loin encore et penseront à une autre petite phrase restée dans les annales : You’re either with us or against us de George W. Bush, prononcée au lendemain du 11 septembre. À tel point qu’après elle, on avait créé le concept du You’re either with us or against us fallacy (c’est-à-dire « fausse idée ») : une expression utilisée pour dépeindre une situation polarisée (soit deux camps strictement opposés) et forcer ceux-celles qui sont neutres à s’engager d’un côté ou de l’autre du conflit, en choisissant soit de devenir l’allié.e de celui-celle qui parle, soit de perdre ses faveurs.

On objectera toutefois dans le cas présent qu’on peut difficilement être « pour le virus ».

Le bloc, une fausse bonne idée ?

Les bilingues et polyglottes auront peut-être la curiosité de comparer le terme dans leurs différentes langues. Par exemple, l’anglais exprime ainsi l’expression « faire bloc » :

  • to make common cause, « faire cause commune », qui a le mérite de mettre en valeur la magnifique polysémie du mot « commun », puisqu’on le trouve à la fois dans le « bien commun » mais que c’est aussi ce qui nous rapproche : ce que nous avons en commun. Il rappellera aussi l’entretien d’Isabelle Stengers entendu sur ce même site et son appel à « faire commun face au désastre »
  • ou encore to act together, « agir ensemble », qui met l’accent sur la diversité des acteurs, la synchronie de leurs actions.

On ne finira pas alors de s’émerveiller du poids des mots (ou des blocs) et de la puissance du mot juste.

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