Et si on parlait d'égalité d'expression ?

Mon billet propose non pas de disserter sur l’acception de la formule 'Liberté d'expression' mais plutôt de s’interroger sur les conditions sine qua none qui rendent possible cette liberté, conditions nécessaires que je désigne par les termes d’égalité d’expression. Cette égalité étant elle-même dépendantes de deux tenants : la compétence d’expression et l’opportunité d’expression.

On a pu lire et entendre ces dernières années—et plus encore ces dernières semaines— de nombreux articles, entretiens et débats, télévisés ou radiophoniques, qui se donnaient pour mission de discuter et d’éclairer le concept de ‘liberté d’expression’ – Faut-il la défendre quoi qu’il en coûte ? Où s’arrête notre liberté d’expression, où commence celle de l’autre ? etc.

Rappelons pour commencer l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme :

Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.

Rappelons aussi que si les discours actuels tendent à opposer la liberté d’expression au fanatisme religieux, ce droit humain est autrement considéré, dans une optique plus politique, comme un des garants de la démocratie (voir ainsi le travail d’Amnesty International pour sa défense).

Pour revenir à mon premier point et puisque la question a déjà fait couler beaucoup d’encre, on pourra s’interroger sur la nécessité d’en dire davantage. Mon billet propose non pas de disserter sur l’acception de la formule mais plutôt de s’interroger sur les conditions sine qua none qui rendent possible cette liberté, conditions nécessaires que je désigne par les termes d’égalité d’expression. Cette égalité étant elle-même dépendantes de deux tenants :

La compétence d’expression et l’opportunité d’expression

Pour faire acte de sa liberté d’expression, il faut une scène sur laquelle cette liberté peut s’exprimer, en mots ou dans d’autres formes de langages, qu’ils soient visuels ou corporels. Cette « scène » sur laquelle cette liberté s’exprime est généralement un espace public (certes, on peut tout aussi bien s’exprimer dans l’intimité de son foyer mais, à moins que ces propos ne soient enregistrés, le droit à s’exprimer librement n’est que rarement évoqué dans ce contexte[1]). Ces espaces publics sont aussi ce que Bourdieu appelait des « marchés linguistiques » et dans le cas où ces marchés sont ceux de la langue dominante, le « locuteur légitime » aura à faire montre de sa compétence.

Sommes-nous égaux-égales dans l’expression ?

Les échanges sur ces marchés sont rarement des échanges entre égaux – non seulement parce qu’on ne peut supposer que les ressources linguistiques sont équitablement partagées mais aussi parce que dans ces échanges s’articulent des rapports de pouvoir et des rapports de force (je reviendrai sur ce point plus loin).

Cette compétence légitime est plus qu’une simple compétence langagière (prise dans un sens littéral, elle se limiterait alors aux conditions suivantes : grammaire correcte, orthographe sans faute, vocabulaire approprié, etc.).  C’est la capacité à s’exprimer selon des codes qui sont  reconnus dans un marché donné : codes de genre ou de style par exemple, mais aussi codes idéologiques et culturels.

Notons ainsi que ceux-celles qui sont les plus à même d’utiliser cette liberté d’expression sont des professionnel.le.s de la langue (écrivain.e.s, journalistes, juristes, professeur.e.s et enseignants, politiciens, etc.) qui ont appris ces codes, afin de maximiser l’impact de leur expression.

Malgré tout, nous ne sommes pas égaux-égales dans nos capacités à nous exprimer librement.

Je suis professeure. Écrire est mon métier. On peut même dire que j’y consacre la majeure partie de mon temps. Et pourtant, écrire n’est jamais facile. Ce billet est le fruit de plusieurs heures de travail. Par ailleurs, je ne peux prédire quelle visibilité il lui sera accordée…

Compétence à s’exprimer librement – comment est-elle enseignée ?

Dans les diverses sociétés humaines, les rapports entre ceux-celles qui s’expriment et ceux-celles qui écoutent sont réglementés. On pense parfois que l’enseignement doit passer par la production verbale de l’enseignant.e qui mettrait en mots le savoir qu’il dispense (remarquons que ce n’est pas le cas de tous les méthodes pédagogiques). Dans certains cas, l’enseignement de la liberté d’expression passe par la (dé)monstration – l’enseignant.e propose/lit un texte, montre des images. Puis il-elle propose un échange mais dans un contexte qui reste très réglementé.

Mais enseigner à s’exprimer librement, est-ce enseigner à accepter ce qui a été exprimé librement avant même d’entendre ce qui cherche à s’exprimer ? Est-ce promouvoir en retour une hygiène de la pensée et de l’expression ?

Dans cette même série de cours, il est tout à fait possible que prenne place une leçon sur le comportement approprié à avoir en ligne, dans lequel on apprendrait aux enfants à rester courtois, ne pas insulter et surtout, quand c’est possible, à respecter son interlocuteur-trice.

Opportunités d’expression

 Denis Ramond, chercheur en science politique et auteur du livre La bave du crapaud : Petit traité de liberté d’expression (Éditions de l’Observatoire, 2018) s’exprimait ainsi sur France Culture, le 5 mars 2019 : « Aujourd’hui on constate que la liberté d’expression consiste à ne pas écouter l’autre ni à protéger le droit des autres à s’exprimer. Elle permet de dire tout le mal que l’on pense du voisin et à le faire taire : s’exprimer pour empêcher les autres de le faire. »

Plus récemment, dans un entretien avec Le Nouvel Obs, Rokhaya Diallo a témoigné avoir été accueillie sur les plateaux des émissions dans lesquelles on l’avait invitée à venir s’exprimer, avec ces mots : « Le public c’est par là… » - les agents de sécurité la classant d’emblée parmi ceux-celles qui écoutent, plutôt que ceux-celles qui s’expriment.

Ces deux exemples montrent clairement que certain.e.s bénéficieraient ainsi de plus de liberté d’expression que d’autres – ou de plus d’opportunités d’expression.

Si on essaie de déterminer quelles seraient ces opportunités d’expression, il faut se demander dans quelle mesure on rend audibles certaines productions plutôt que d’autres, mais aussi comment on accorde une valeur à certaines opinions plutôt qu'à d’autres, encore une fois, pour reprendre le terme de Bourdieu, sur un « marché » donné (ce qui se passe actuellement sur nos chaînes télévisées d’information en est une excellente illustration).

Ajoutons alors qu’avant même d’être exercée, cette liberté sera parfois bridée par une forme d’auto-censure…

Genres d’expression : l’obsession du débat

À force de privilégier la polarisation des convictions et le débat (la rhétorique servant alors de ressource pour convaincre et persuader), on laisse croire que la liberté d’expression s’exprimerait pour « faire taire ». Un des plus célèbres formateurs du concours d’art oratoire Eloquentia,  Bertrand Périer, laisse peu de doute quand il choisit le titre de son livre : Parler est un sport de combat (Lattes, 2017). Dans un débat, il n’y aurait alors d’issue que par forfait, abandon ou disqualification de l’adversaire.

C’est alors refuser de considérer que des opinions divergentes peuvent aussi co-exister et que, dans certaines discussions, il est parfois nécessaire, selon l'expression anglaise, d’accepter nos désaccords.

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[1] On n’omettra pas que les médias sociaux changent un peu la donne – puisque par définition toute parole, même privée, peut potentiellement devenir publique… mais vue la complexité du domaine d'étude, il faudrait y consacrer un autre texte.

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