À nos oreilles défendantes

Ce billet s'interroge sur le rôle des témoins de conversations où s’épanchent les racistes ordinaires.

Au début des années 80, le sociologue canadien Erving Goffman décrivait le cadre participatif d’une conversation comme étant composé de bien plus qu’un.e locuteur.rice et de son/ses interlocuteur.rice.s, mais aussi de spectateur.rice.s : auditeur.rice.s malgré eux/elles et autres oreilles indiscrètes. Il soulignait ainsi l’ambiguïté de leur statut, la difficulté d’évaluer leur ratification par le/la locuteur.rice – à qui il/elle ne s’adresse pas mais dont il/elle peut néanmoins avoir conscience et leur adresser partiellement ses propos.

Gardant ceci à l’esprit, je m’interroge sur le rôle des témoins de conversations où s’épanche le racisme ordinaire. Laissez-moi illustrer la scène :

Le cadre de la conversation (au choix) : un dîner de Noël en famille, la cuisine du bureau, une terrasse de café ou de restaurant

Les participant.e.s (au choix) : membres de la famille, collègues, parfait.e.s inconnu.e.s,

Posons que le/la spectateur-trice présent.e n’est pas impliqué.e dans la conversation. Les phrases, maintes fois entendues auparavant, parviennent pourtant clairement à ses oreilles. S’y mélangent des formules prises comme allant de soi (« chômeurs profiteurs », « immigrés pas français », « réfugiés sans papiers », « islamo-gauchistes sans scrupule »), des raccourcis de raisonnement (« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « ça montre bien leur haine de la France »), des vérités historiques boiteuses (« les Africains ont eu leur part de responsabilité dans la traite des Noirs »).

Le/la spectateur-rice soupèse les options qui se présentent à lui/elle : veut-il/elle prendre une part active à cette conversation ? Combien de fois s’est-il/elle engagé.e dans de tels débats, depuis les années Touche pas à mon pote et alors que la réponse communément entendue se limitait à un sentencieux : «Tu es bien naïf-ve, on verra quand tu auras notre âge…».  L’âge finalement atteint et les opinions n’ayant pas changé, mais s’étant plutôt aguerries, on hésite pourtant toujours autant à s’engager dans ces débats où finalement le/la locuteur-trice ne bougera pas d’un iota, convaincu.e de ses valeurs, ne doutant jamais du bienfondé de ses convictions, pourtant basées pour la plupart sur des ouïe-dires et des préjugés, plutôt que sur une véritable expérience ou connaissance des personnes qu’il/elle insulte et méprise.

Après tout, certain.e.s diront : « Et la liberté d’expression ? »

D’autres ne manqueront pas de se demander pourquoi ces bribes de conversation semblent être les plus audibles… telle une provocation.

Des bribes de conversations dans lesquelles on entendrait les arguments suivants : « Les immigré.e.es travaillent dur, certain.e.s  dans des secteurs d’emploi où les conditions précaires sont accompagnées de peu de reconnaissance » ; « Les jeunes issus de familles d’origine immigrée font face à des obstacles sociaux supplémentaires – parmi ceux-ci, les discriminations ralentissent leur progression » ; « Ces gens sont en train de mourir, il faut les accueillir : après tout, économiquement, ce n’est pas un si mauvais calcul » —en avez-vous déjà été l’auditeur-rice involontaire, vous ? Moi, jamais.

Même si journalistes et politicien.n.es veulent croire aux complots tramés dans l’ombre par les « obsédés de la race » (sic, voir les couvertures de Marianne, du 11 avril 2019, et de L’Express, le 24 décembre 2019), ou les universitaires « sécessionistes » des études postcoloniales (‘menace’ sur laquelle le Président Emmanuel Macron a lui-même donné l’alerte dans un entretien publié dans le journal Le Monde le 11 juin 2020), hors quelques salles de classe des universités et auditoriums des centres de conférence, il semblerait que leurs voix ne soient pas si audibles qu’on voudrait le croire.

On pourrait ainsi s’interroger sur une liberté d’expression à deux vitesses. En effet, pourquoi certaines paroles d’intolérance, voire de haine, parviennent-elles à s’exprimer en toute impunité, alors que d’autres qui dénoncent les discriminations ou appellent à la réconciliation, sont perçues comme sécessionistes (un propos sur lequel j'ai écrit dans le billet « Le poids des mots », publié le 14 juin) ?

Closant ce billet sur un souhait personnel : j'appelle de mes voeux une société dans laquelle les opinions racistes ne s'exprimeraient plus à voix haute et en toute impunité et où les spectateurs-rices de ces conversations de rue ou de couloir ne seraient plus contraint.e.s à cette position d’auditeur.rice.s malgré eux-elles. 

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