Gaëlle P
Professeure-chercheure, Linguistique et discours médiatiques
Abonné·e de Mediapart

14 Billets

0 Édition

Billet de blog 30 mars 2020

Gaëlle P
Professeure-chercheure, Linguistique et discours médiatiques
Abonné·e de Mediapart

Covid-19 et médias: où sont les femmes?

Depuis plusieurs semaines, et ce aussi bien dans le choix de ses communicants que de son style discursif, le gouvernement renvoie une image masculine de la crise. Au risque d’effacer le rôle et la parole des femmes.

Gaëlle P
Professeure-chercheure, Linguistique et discours médiatiques
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Qui sont les principaux acteurs politiques sur cette scène médiatique ? Qui sont ceux qui ont articulé les discours clés, les conférences de presse les plus commentées ? Le Président lui-même ; son premier ministre, Édouard Philippe ; Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé ; Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale et de la Jeunesse, parmi d’autres.

Tandis que les quelques discours de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, semblaient se limiter à quelques ‘bourdes’ et autres controverses, la prise de parole des femmes politiques a plus que jamais paru amoindrie.

Par ailleurs, depuis le discours présidentiel du 16 mars 2020, une rhétorique guerrière s’est mise en place, qu’analysait ainsi le billet de Maxime Combes (« Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en pandémie. Et c'est bien assez. », 20 mars 2020) :

« Cette référence à la « guerre » convoque par ailleurs un imaginaire viril peuplé d’héroïsme masculin – bien que largement démenti par les faits – et du sacrifice qui n’a pas lieu d’être. Face au coronavirus – et à n’importe quelle pandémie – ce sont les femmes qui sont en première ligne : 88 % des infirmières, 90 % des caissières, 82 % des enseignantes de primaire, 90 % du personnel dans les EHPAD sont des femmes. Sans même parler du personnel de crèche et de garderie mobilisés pour garder les enfants de toutes ces femmes mobilisées en première ligne. »

Mais cette invisibilité, ce silence des femmes sont-ils les seuls faits de la communication du gouvernement ?

En 2019, une étude de l’INA sur la place des femmes à la radio et la télévision[i] concluait qu’on les y entendait deux fois moins que leurs homologues masculins.

Dans d’autres pays, tel que le Canada où on a dénoncé à multiples reprises la sous-représentation de la parole des femmes dans le discours public, des chiffres similaires ont été avancés et des plans d’action mis en place pour assurer que la perspective des femmes soient représentées équitablement aussi bien dans les médias[ii] que dans la société.

Pourtant, encore trop peu d’expertes laissent entendre leur voix sur les ondes et dans les pages de nos quotidiens. Est-ce par timidité, par manque de confiance, par inertie, par manque de temps, de place ou de crédibilité ? Tout cela à la fois ?

Pour trouver les raisons de leur mutisme ou de leur silence, faudrait-il aller voir ailleurs ? Par exemple, dans la manière dont ces femmes sont dépeintes dans les médias, dans les représentations affichées de leurs rôles.

Ainsi, une des méthodes d’analyse de discours en linguistique consiste à regarder l’usage des mots dans un corpus de textes : leur répétition et le contexte dans lesquels ils apparaissent.

Prenons, pour l’exemple, les occurrences du mot « femme » dans la première page des sites de trois grands quotidiens et leur environnement linguistique et thématique. On constatera que dans les pages du 29 mars, les sites du Monde et du Figaro n’en présentaient aucune. Sur les six occurrences comptées dans la première page du site de Libération, on trouvait :

  • Un article reportant la plus grande vulnérabilité des hommes au Virus (« La vulnérabilité au Covid-19 : une affaire de sexe et de genre ? », tribune du 28 mars)
  • Une tribune d’Un collectif de sénatrices et de sénateurs : « Coronavirus et confinement : femmes et enfants en danger » (28 mars 2020)
  • Les autres occurrences apparaissant dans un dossier intitulé « Les Violences faites aux femmes »

Notons que dans ces deux derniers cas, si les femmes sont le sujet de ces articles, elles n’en sont pas tout à fait sujets, puisqu’en tant que victimes, elles sont plutôt objets (de ces violences). S'il n’y a aucun doute qu’il est crucial d’informer sur ces points, il n’en demeure pas moins important de mettre de l’avant le(s) rôle(s) que les femmes jouent dans cette crise.

Camille Froidevaux-Metterie, philosophe féministe invitée de Patricia Martin sur France Inter ce matin du 29 mars qu’elle interrogeait également sur les violences conjugales, a rappelé l’urgence de revaloriser les statuts et salaires des femmes assurant les métiers du soin, c’est-à-dire de celles qui prennent soin d’autrui (malades, personnes âgées, enfants), travailleuses invisibles grâce à qui la société « tient et s’entretient » et dont on réalise aujourd’hui le rôle vital. Je la cite en clôture ce billet :

« Il faut que nous prenions en compte les données genrées de cette crise et que nous anticipions pour qu’au moment où nous sortirons de cette crise, nous n’oublierons pas les femmes dont nous avons parlé ce matin et qu’il va falloir continuer d’accompagner. »

… et d’écouter.

[i][i] https://institut.ina.fr/cpd1/parole-des-femmes-dans-les-medias

[ii] https://informedopinions.org/

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Ce que le gouvernement a fait aux chômeurs
La première réforme de l’assurance-chômage est pleinement entrée en vigueur il y a tout juste un an, et nul ne sait combien de chômeurs elle a pénalisé. Si les chiffres sont invisibles, les conséquences sur la vie des gens sont brutales. Témoignages.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Europe
Poutine entérine l’annexion de quatre régions ukrainiennes
Après une allocution au Kremlin, le président russe a signé l’annexion des régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijjia, ainsi que des autoproclamées « Républiques » de Donetsk et de Louhansk. Et il a prévenu que la Russie protègerait ses terres « en utilisant toutes [ses] forces ».
par Laurent Geslin
Journal
Le renseignement de sources ouvertes, nouvel art de la guerre d’Ukraine
La collecte et l’analyse des traces numériques laissées par les combats qui font rage en Ukraine peuvent-elles avoir une incidence sur le déroulement du conflit ? La guerre du Golfe avait consacré la toute-puissance de la télévision, celle d’Ukraine confirme l’émergence de l’Open Source Intelligence (OSINT).
par Laurent Geslin
Journal — Migrations
Sur TikTok, les passeurs font miroiter l’Angleterre à des Albanais, qui s’entassent à Calais
Depuis le début de l’année, les Albanais sont particulièrement nombreux à tenter la traversée de la Manche pour rejoindre l’Angleterre, poussés par des réseaux de passeurs dont la propagande abreuve les réseaux sociaux. Une fois dans le nord de la France, beaucoup déchantent.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol
Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff
Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho