Le Covid-19, un trou noir ?

Le virus aspirerait tout autre sujet d’information, nuisant à la diversité qui enrichissait jadis les médias. Cette diversité existait-elle ? Et a-t-elle disparu ? Ce billet médite ainsi sur le dernier discours d’Édouard Philippe et la pratique qui consiste à jeter l’opprobre sur les prises de paroles inédites qu’on trouve dans les médias sociaux et le journalisme participatif.

Depuis maintenant plusieurs mois, le virus –graphiques et cartes à l’appui– s’est répandu sur les unes (et dans la plupart des pages) des journaux, se multipliant sous divers états (articles, éditoriaux, billets, entretiens) dans tous les canaux d’information, monopolisant journalistes, experts, politiques, etc.

Si dans les hôpitaux, les médecins sont allé.e.s jusqu’à affirmer qu’il avait fait disparaitre les autres maladies (notant ainsi la baisse exceptionnelle des cas d’AVC et autres urgences cardiovasculaires), Alain Damasio dans son récent billet publié sur Médiapart le 27 avril dernier (« Coronavigation en air trouble (1/3) ») reprochait ainsi une « visibilité massive » dans les médias et déplorait, citant Yves Citton, le déficit d’attention à d’autres causes, d’autres morts, pourtant eux aussi tout aussi ‘newsworthy’ : toujours d’actualité, mais cette fois dans un sens limité au temporel ( = qui appartient au moment présent). Ainsi d’autres ont parlé de la manière dont tel un trou noir dans notre voûte médiatique, le virus aspirait toute autre information, menaçant la diversité des sujets qui enrichissait habituellement la presse et journaux télévisés.

Mais qu’en est-il de cette diversité dont auraient jusqu’alors bénéficié les médias ? Quelle sorte de richesse aurait été la victime du rouleau compresseur de ce nouveau quotidien ? Cette diversité, cette richesse, existaient-elles vraiment ou ne souffrions-nous pas déjà d’une illusion de choix ?  

Dans Sur la télévision (1996), Bourdieu parlait ainsi de « circulation circulaire de l’information » pour dénoncer les mécanismes médiatiques qui participaient à l’homogénéisation des sujets et des informations : événements importants, thèmes à la mode – répétés d’un média à l’autre – tous contribuant à construire les grandes lignes de ces récits hégémoniques.

Deleuze et Foucault ont ainsi montré la part majeure que joue la dimension discursive dans notre construction sociale du sens : ce qui au final compte n’est plus tant ce dont on parle, mais comment on en parle, comment on organise l’information et la hiérarchise en fonction de l’importance accordée aux différents objets de nos intérêts, comment on se les raconte… aboutissant au final à une sorte de grand récit national (voire dans ce cas présent transnational).

À tous ces processus de sélection des sujets méritant de faire partie de l’information, il ne faudra pas oublier d’ajouter le travail de tri effectué par les logiciels des plateformes numériques – achevant de limiter ce choix des informations.

Pourtant, depuis ces derniers mois, certain.e.s -dont je fais partie- auront aussi entendu d’autres voix, lu les témoignages et analyses de ceux et celles qui avaient été peu visibles/audibles auparavant.

C’est à ce moment qu’Édouard Philippe a décidé d’évoquer ce qu’il pensait de ces « temps de démocratie médiatique » :

« Médias pas très sociaux »

Dans son discours du 28 avril dernier, Édouard Philippe a ainsi déploré l’incivilité des médias (pas très) sociaux et « commentateurs… du café du commerce » :

« J’ai été frappé par le nombre de commentateurs ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait fallu faire selon eux à chaque instant. La modernité les a souvent fait passer du café du commerce à certains plateaux de télévision. Les courbes d’audience y gagnent, ce que la convivialité des bistrots y perd, mais je ne crois pas que cela grandisse le débat public. »

Sans chercher à décrypter la référence ni à dévoiler les personnes visées par la boutade, il est apparu que cette crainte affirmée de voir descendre dans l’hémicycle une philosophie de comptoir cachait mal un mépris de classe, rappelant le constat sarcastique d’Yves Citton en 2014 :

« Tout l’enjeu de la “communication politique” serait de savoir comment faire passer des solutions (déjà trouvées) auprès de populations (peu futées), de façon à résoudre des problèmes (déjà découpés) en souffrance de traitement adéquat. »[i]

Fakes news, infobésité… et autres maux dont on accuse les nouveaux médias

La pique n’a semblé qu’ajouter aux sujets de discrédit visant les prises de parole inédites dans les médias sociaux et le journalisme participatif : fakes news, débordements d’agressivité, infobésité… La source de tant d'irratation à leur encontre serait-elle à trouver dans le fait que, si elles échappent aux règles de déontologie du journalisme, elles échappent aussi au contrôle que ceux et celles au pouvoir aimeraient exercer sur elles ?

 

Pour ne pas finir ici, on voudra se demander si en ce temps où le dernier mot est souvent laissé à la morbidité et au décompte des victimes du virus, n’est-il pas temps de célébrer la vitalité de cette polyphonie ?

 

 

[i] Yves Citton, Démocratie ou médiarchie ? Publié dans INA Global, revue de l’INA, n° 2, juin 2014

 

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