On n’espère plus grand-chose pour soi et désespère pour les autres.
Sénescence
Corps et esprit se dégradent. Corps social et esprit public aussi. Déjà on relève : difficulté à lever la main pour saisir un fruit sur une branche, ralentissement des processus intellectuels, mémoire immédiate à trous, ouïe sélective, vue rétrécie en long comme en large. Les échanges en sont parfois perturbés. Pointent alors les premiers renoncements à les poursuivre. D’autant que les mots eux-mêmes changent de sens ou sont poussés dehors par d’autres auxquels on n’accède qu’imparfaitement. Idem pour la chose publique : exclusion, marketing mensonger, éléments de langage, cynisme asumé, malheur au vaincu.
Le passé est rance
Alors le passé serait-il secourable ? Les souvenirs archaïques remontent comme des branches se tendent vainement à qui glisse sur la pente d’un abîme. Mais ils ont un goût de poussière et parfois aussi l’aspect de vieilles plaies mal refermées. C’est rébarbatif pour soi et les autres « il radote, ratiocine et rabâche ». Bien sûr, comme le sel, expérience et souvenirs rehaussent le parfum des choses et des gens. Ce n’est qu’un palliatif. Les sens s’émoussent. Les belles restent belles mais, bien qu’on s’en défende, on ne les désire plus. Question hormonale certes mais aussi car derrière la peau tendue, on sait la flétrissure. Il suffit de se regarder chaque matin à la toilette. Le rappel est prosaïque et commence par soi-même. Même constat à l’observation de nos politiques et dirigeants d’entreprise : derrière les cravates le temps nous a fait perdre confiance, quel que soit le bord, que l’entreprise soit publique ou privée.
Paliatifs éculés?
Dès lors, l’agitation des plus jeunes parait dérisoire, si elle reste légitime. Y céder pour soi-même devient ridicule car vain combat d’arrière-garde condamnée. Pire, ce serait bien souvent pactiser avec le diable. Même aveuglement progressif en matière publique : une caste nous vend croissance et innovations vaines comme l’on vendit expansion coloniale et jeux du cirque. Les leçons de l’histoire sont affaire de pisse-vinaigres dit-on. On nous sert de l’orviétan en contrepartie.
Resterait la mission de transmission d’expériences et de savoirs pour alimenter la flamme. Certains y cèdent, pathétiques vieillards académiciens de leur discipline érigée en panacée. On n'a pas l’orgueil de qui pense être exemplaire dans ses comportements. Notre part d’altruisme se réduit beaucoup à la détestation de la vue de la souffrance des autres. Notre tolérance n’est que tentative de troc : « laissez-nous libres puisque nous le faisons pour vous ». Notre patience est plus que contrebalancée par nos colères, même silencieuses. Le sens du collectif n’est plus de mise à l’heure de l’individualisme consommateur. On hésite : notre choix de convaincre plus que de recourir à la force n’est-il que lâcheté à l’heure des rodomontades autoritaires bellicistes et liberticides ?
Quant à la culture : Les pages des livres de notre bibliothèque et des recoins de notre cerveau, de concert, se couvrent de toiles d’araignées. Peu les consultent. Nos chants sont ceux du passé, nos musique élitiste, notre cuisine trop chargée, lente à faire, à absorber et dit-on à digérer pour ceux qui veulent être «performants ». Nos propos nuancés sont trop lents pour les rythmes contemporains. Notre vocabulaire est abscons à vouloir être précis.
Notre journal cède son ancienne qualité aux contraintes marketing et financières de l’à-peu-près et de l’individualisme néo libéral forcené. Nos ados, ce qui nous restait de futur, désespèrent de l’avenir et se grisent d’un quotidien fallacieux pour les fils du peuple ou de projets cyniques dans les grandes écoles pour les fils de nantis. Leur reste en commun l’alcool et les pétards car pour tous, qu’il soit matériel ou moral, l’avenir est au moins angoissant. Nous sommes incapables de les rassurer.
Car nos engagements du passé ont été si souvent instrumentalisés que ceux qui nous sollicitent aujourd’hui ne parviennent plus à nous faire surmonter lassitude et réticence. Quelques groupuscules se réclament encore d’un certain sens du collectif. Mais leurs comportements, à l’épreuve, s’avèrent souvent rédhibitoires tant y couvent soit ésotérisme, sectarisme, intégrisme ou intolérance, voire fourberie.
Rejetés aussi
En somme nous n'avons plus grand-chose à offrir qui intéresse, dans la forme comme dans le fond. Trop sceptiques, nous dérangeons populistes et militants. Trop inquiets, nous troublons les placides du troupeau et ceux qui brulent la chandelle par les deux bouts. Trop endettés d’accueils chaleureux et multiethniques ici et là nous nous attirons le regard suspicieux de nos nombreux concitoyens xénophobes. Pour avoir travaillé avec tant de groupes socio-professionnels, nous en savons vertus et travers de l’intérieur, y perdons de notre confiance et ils le sentent en retour, d’ailleurs, n'avons nous pas coopéré avec « ceux d’en face ? ».
Perspectives
Plus personnellement, reste le sujet essentiel et assuré. Ainsi, sans l’espérer, j’attends la mort chaque jour, partout. Car je vois s’approcher tant de détériorations intimes et collectives, cris, souffrances, perte des libertés. Outre les ricanements des castes dominantes et pillardes et de leurs mercenaires autoritaires, démagogues et mafieux ici et ailleurs. Restent pour oublier l’échéance et heureusement, des pans de nature innocente, des amitiés paisibles et des vestiges de belles œuvres humaines. Puisse la faucheuse ne pas être douloureuse et précédée de trop de dégradations aliénantes. Car je crains de ne pas être capable d’aller au-devant d’elle par moi-même avant de n’en être plus libre.