Lors la campagne anti casseurs de l’été 2010 j’ai constaté une forte demande d’autorité. Celle-ci traversait toutes les couches d’âge et toutes les couches socio professionnelles jusqu’à rendre inopérant le clivage traditionnel droite/gauche. Les sondages le confirmaient. Les conseillers-marketing du gouvernement très certainement aussi en initiant la politique gouvernementale clivante en ce domaine en juillet et aout 2010.
La crainte paranoïaque de l’islamisme depuis fonde largement l’utilisation contagieuse des mêmes ressorts comme ci-après.
Cette demande conduit d’ailleurs à une approbation tacite ou expresse de mesures fermes, voire violentes et permet en conséquence l’absolution d’atteinte à quelques règles protégeant les libertés publiques, état d’urgence compris. Aujourd’hui à Aulnay Sous Bois des policiers dénoncent enfin et sans machiavélisme politique ce que nous pressentions : des minorités de nos gardiens de la paix sont laissés agir violemment par leur hiérarchie et leurs syndicats. Comble paroxysmique de dévoiement de l’autorité républicaine.
Nous ne traiterons pas des motivations idéologiques ou origines économique. D’autre l’ont déjà fait.
Il reste intéressant de collecter les facteurs subjectifs motivant un tel courant transversal d’opinion. C’est notamment vrai si l’on veut le contrebattre. Les connaître peut permettre principalement :
· D’éviter par maladresse d’alimenter la demande,
· D’anticiper l’exploitation qui peut en être faite par des groupes aux projets critiquables
· D’ajuster avec empathie l’attitude à adopter avec ceux qui se laissent entraîner à hurler avec la meute.
· De décrypter et relativiser les situations observées, les messages politiques et les présentations tendancieuses.
Facteurs subjectifs motivants la demande d’autorité et au-delà.
J’ai retenu quatre familles non exhaustives pour faciliter l’exposé. C’est notamment dans l’observation des réactions de radio - trottoirs et les courriers des lecteurs que j’ai relevé l’expression de ces facteurs. Chacun découvrira les corrélations et interpénétrations entre ces familles à travers ses propres exemples. Il s’agit :
· Des cicatrices et renvois du passé personnel ou culturel
· Des craintes pour l’avenir
· Des atteintes aux valeurs
· Des atteintes à l’image de soi
Facteurs relevant des cicatrices et renvois au passé personnel ou culturel
Les rappels aux grandes peurs de la libération, de 1968 et 1981
Le rappel de situations vécues douloureusement, même indirectement, réveille des angoisses. Pour être soulagées celles-ci engendrent une demande de suppression rapide de leur cause. Les grèves, manifestations, émeutes, dégradation, menacent de pénurie font partie de ces ré-activateurs.
« Assurez nous que vous aurez la poigne suffisante pour empêcher ce retour du passé ! »
Les mythes : péril jaune, peur du rouge, islamisme, l’invasion par la misère du monde
Les manifestations sous les banderoles rouges des syndicats et de partis de gauche rassemblent un vaste éventail pluriethnique de la population française. Elles renvoient les observateurs à des mythes familiaux inquiétants. La combinaison de ces mythes potentialise et la détestation consciente ou inconsciente, plus ou moins ouvertement avouée du spectacle, de ceux qui le composent et l’effet anxiogène.
« Ne nous laissez pas envahir, soyez ferme ! »
Les effets tardifs de la décolonisation
On en a peu parlé mais elle a laissé des traces de mépris pour les peuples et ethnies alors infériorisés. Elle a aussi laissé parfois des séquelles douloureuses de pertes matérielles et/ou humaines. Les mouvements de gauche en ont été rendus coupables. Le pluri-ethnisme des manifestations renforce le paradigme décrit au paragraphe précédent.
« Ces gens nous ont fait assez de mal, ne les laissez pas recommencer ! »
Facteurs relevant des craintes pour l’avenir
La citadelle assiégée, la mondialisation
Une bonne partie des difficultés économiques et sociales actuelles sont mises sur le compte de la mondialisation économique. Pourtant, c'est son caractère financier et prévaricateur qui est en cause. Mais on en parle trop peu. Aussi l’Europe mais aussi et surtout pour la plupart, la France, sont en guerre. Tout désordre est présenté comme portant atteinte à sa puissance, sa crédibilité internationale et à sa compétitivité économique.
« Partant, les fauteurs de désordre ne sont pas loin de la désertion, du sabotage ou de la trahison. Il faut sévir !»
Perte de crédibilité des hiérarchies intermédiaires
Les syndromes décrits ci-dessus demandent à être traités. Or, les cadres des entreprises, les dirigeants politiques, les syndicats, les ordres et corporations, les intellectuels, la justice et la presse, la police même souffrent d’une perte de crédibilité, à tort ou à raison peu importe ici. Il n’y plus de père protecteur. Or tous le promettent …
« Celui qui m’assurera d’être enfin ferme aura mon suffrage ! »
Les troubles à l’ordre des choses
Appelés par excès troubles à l’ordre public : grèves de transport, scolaires, pénuries de carburant, vêtement, artistes, marginaux … renforcent les symptômes décrits précédemment. Les rythmes et rituels quotidiens sont perturbés. La plupart des médias grand public soulignent comme à plaisir, quotidiennement, des situations dramatiques. Ces irritants angoissants et les fatigues induites échappent au contrôle du quidam. On parle d’abus de droit faute de pourvoir défendre soi même son aspiration à une vie paisible jusqu'alors protégée par un état bienveillant et un travail abondant.
« Celui qui remettra au travail, au besoin par la coercition, ceux qui me contraignent aujourd’hui sera bienvenu ! »
La peur du manque et de l'avenir
Certains ont vu stocker ou stocké eux même pâtes, riz, farine, huile, charbon et carburant. Comme une sensibilisation aux allergènes, toute évocation de trouble social ou international déclenche des réactions immunologiques. L'ensemble vaut pour le présent chez les plus démunis mais aussi au sein des classes moyennes pour l'avenir. Ceci vaut à droite comme à gauche. On dékoulakisa bien en URSS au prétexte de rétention de denrées alimentaires pour faire grimper les prix.
« Celui qui réquisitionnera ces nantis de la SNCF, des ports, des raffineries, de la fonction publique aura mon suffrage ! »
« Tous pourris : politiques, bobos, syndicalistes, banquiers, salariés, retraités, étrangers, policiers, noirs, beurs, blanc-becs, nantis assistés. Tous accapareurs de tous ces biens devenus rares : logement, travail, paix sociale, confiance, espoir … »
Sensation d’isolement, d’impuissance quête du père - protecteur
Rien n’a changé : César contre les menaces extérieures, Bonaparte contre les troubles internes de la Révolution, Franco contre l’athéisme bolchevik, De Gaulle contre les séditieux et le communisme, Sarkozy contre les banlieues et leur faune inquiétante. L’individu isolé, apeuré, se sentant impuissant implore la venue d’un sauveur. Nous n’évoquerons pas plus ici le déluge, les sept plaies d’Egypte et autres interventions quasi divines d’un quelconque petit père des peuples, grand timonier voire führer.
« Celui qui apaisera mes craintes pourra prendre les pleins pouvoirs et suspendre les libertés des autres, fauteurs de troubles ! »
Facteurs relevant des atteintes aux valeurs, à la culture
Ici encore nous ne serons pas exhaustifs mais évoquerons quelques motivations peu souvent traitées.
La belle langue, la bienséance
Combien de fois ais-je entendu : « Ils ne parlent même pas correctement ». C’en était fait. Quoi qu’il soit dit ou écrit ensuite était déconsidéré, inaudible, pire : potentiellement dangereux. Ecorcher syntaxe et grammaire disqualifie à la fois celui qui s’exprime et ce qu’il exprime.
Faut-il une preuve : la gêne de l’électorat de droite à l’énoncé du français parfois "curieux" de son champion Sarkozy. S’en prendre à la langue provoque une réaction de rejet chez la plupart des lettrés et chez ceux qui ont souffert toute une scolarité pour parvenir à cet éden. Maltraiter la langue, c’est les maltraiter eux même. Que dire alors des immigrés et réfugiés !
« Comment ! Donner la parole, tendre le micro à ces ignares ! Qu’ils prouvent d’abord qu’ils sont de bons français ! Qu’on les fasse taire, ils m’insupportent ! »
Multiculturalisme
Les mythiques gaulois apprenaient encore dans les années 60 qu’ils avaient une mission civilisatrice par rapport aux peuples d’outre mer. Le scoutisme, l’armée et le PC diffusaient le même discours quasi messianique faisant des gens d’Afrique, d’Océanie, du Moyen Orient et d’Asie des gens considérés avec au mieux une bienveillante condescendance. Le tout avec une naïve (?) confusion entre l’ethnie et la culture.
« Voilà que ces gens noirs, mulâtres, bariolés défilent dans nos rues en criant, réclamant, contestant. Certains même portent la barbe … Moi je bosse. Eux défilent et cassent. Il faut les remettre à leur place. ! »
Bien d'autres éléments culturels sont tout aussi prégnants. nous n'y insisrerons pas : religieux, alimentaires, technologiques, musicaux, vestimentaires. Il y eut maints débat à leur sujet (cf : Zemmour, Finkelkraut et d'autres parmi le personel politique depuis les odeurs de Chirac y puisèrent leurs outils de marketing). L'ensemble fait partie des plaisanteries grasses des fins de banquets, à l'heure où les pulsions xénophobes s'illustrent clairement.
Facteurs relevant des atteintes a l’image de soi
L’humiliation de la défaite, la peur de la régression
Il y a au moins double défaite pour une partie de l’opinion :
· Ceux pour qui j’ai voté ont échoué. Ils n’ont pas réduit mes inquiétudes. J’ai été trompé. Certains me disent « tous pourris ».
· Mon pays, mon entreprise, mes enfants, mon métier, moi-même sommes au bord de l’échec dans la compétition internationale. J’ai peur d’une régression, d’ailleurs elle est là, voire l’emploi, les retraites, les élus locaux qui disent ne plus avoir les moyens suffisants …
Cette situation a été vécue après chaque période troublée avec un appel subséquent à l’autorité : les Bonaparte après les révolutions, Lénine après la défaite de 1917, Pétain et les pleins pouvoirs en 40, De Gaulle en 58 et tants d’autres ailleurs. Nous sommes dans la même situation mais la révolution est en France économique, culturelle et ethnique. En outre elle est régressive, subie et teintée de désespoir, à l’opposé de la révolution économique du temps du redressement industriel d’après guerre.
« Il faudrait quelqu’un à poigne ! Tant pis s'il y a des bavures !»
Nous sommes mal représentés, il faut quelqu’un comme nous.
Bien que décriées comme oppressante, l’autorité a des aspects rassurants. Détenue par des représentants de castes du savoir (clergé, noblesse, dynasties industrielles), de la compétence (les ingénieurs, les cadres, les officiers), de l’expérience (les anciens), de la formation (les maîtres, les diplômés, les clercs, les fonctionnaires) elle dispensait d’assumer la responsabilité et fournissait des coupables à châtier (rarement) en cas d’échec. Et puis vraiment, avant, c’était mieux car moins inquiétant que demain. Ah ! les lendemains qui chantent, la croissance, le progrès technique, la liberté d’enreprendre !
« Or ces gens sont désormais peu crédibles. Il faut des gens à poigne qui ne s’embarrassent plus de ces corps intermédiaires et de leurs lenteurs ni des scruples humanistes des bobos ».
C’est la pratique populiste et autoritaire au plus haut niveau aujourd’hui, en réponse à la demande que nous venons de parcourir.
Pourquoi l’autorité plutôt que le dialogue, l’écoute, la persuasion ?
Parce que l’invocation de l’autorité et de la violence d’état potentielle qui peut l’appuyer est en concordance avec le ressenti violent lui-même. C’est une variante de la loi archaïque du talion par état interposé.
« On me fait violence, l’état qui me représente peut faire de même ! »
Parce que le recours à la violence parait plus rapide, efficace. Comme en matière d’éducation, les parents et l’éducateur déséquilibrés, faute de temps, recherchent l’appel à l’autorité et cèdent parfois à la violence. Hélas on oublie que la violence engendre une contre-violence active ou passive.
« Il faut restaurer l’autorité, il n’y a que cela qui marche ! Et puis une bonne baffe n’a jamais fait de mal. »
Parce que c’est un quasi réflexe et un fait d'éducations pour les générations présoixantehuitardes. Lorsque l’on me frappe sur la joue droite, je réplique avec mon gauche. Toutes les valeurs remises en cause, les blessures réouvertes, les peurs exacerbées déclenchent des réflexes archaïques d’auto-défense. C’est la justice privée, la loi du talion qui guettent. L’appel à la violence d’état dispense toutefois de s’impliquer trop pour la plus grande masse . Mais les milices et pogroms fleurissent par les temps troublés.
« S’ils ne font rien, je finirai par le faire moi-même ! »
"J'ai é"crit au maire, à la police ... pour lui dire ...".
Mais alors : que faire considérant les risques encourus ?
C’est le débat d’importance car la pente est glissante. La demande d’autorité n’est pas théorique. Elle correspond à un ensemble de motivations qui sont bien réelles et prégnantes. Ce serait aux politiques d’y travailler s’ils avaient encore la volonté et la possibilité d’une action à long terme primant sur la gestion à court terme de leur carrière pour beaucoup.
Evoquons quelques pistes. Il conviendrait notamment :
· De proposer des perspectives de progrès plutôt que de désigner des coupables
· D’assurer dans la transparence un partage équitable de l’effort plus que des tripatouillages de la fiscalité, de l’évasion fiscale et du dévoiement de la loi.
· De canaliser l’énergie générée par les besoins de changements en actions constructives plus que coercitives
· De valoriser les succès au moins autant que les dysfonctionnements et comportements détestables.
· De mettre aux commandes des corps intermédiaires et du pouvoir central des individus libres et donc crédibles parce que non compromis et qui renoncent aux fréquentations douteuses. Ceci suppose transparence pour lutter contre les conflits d'intérêt et limitation des mandats.
« Vaste programme » comme aurait dit parait-il sur un autre thème le général de Gaulle.