Médine ? Don't panik !

Alors que Brassens se vantait en son temps d'être « le polisson de la chanson », il semble qu'en notre époque il faille rouler droit, sans faire le moindre écart sous peine que certains milieux invitent l'Etat à bafouer la liberté d'expression, la liberté de réunion, la liberté du commerce. Qu'à cela ne tienne, prenons prétexte de cette pauvre actualité pour rappeler des choses « simples, basiques ».

« Mesdames et messieurs, bienvenue dans l’industrie du spectacle, où les disques de rap ne servent qu’à caler les armoires bancales ». C’est par cette phrase que débute l’un des derniers titres de Médine intitulé Bataclan, et qui image le mépris dont le rap, en tant que genre musical, continue à faire l’objet. Ce mépris est généralement le parent d’une totale ignorance, il s’agit donc, comme l’a si bien dit un autre rappeur normand, de « dire des trucs simples » parce que beaucoup sont « trop cons ».

Médine et Sofiane Pamart - Bataclan - Live acoustique (Din Records) © Médine

Le rap est par essence un genre musical contestataire. De ses premiers pas outre-Atlantique à son arrivée en France à la fin des années 1980, cette musique porte la parole de ceux qui se sentent déconsidérés, oubliés, laissés pour compte : elle est très souvent revendicative, ou à tout le moins vindicative. Le rap est par conséquent originellement « conscient » du contexte social et tire de lui sa justification et son inspiration. Bien qu’une part grandissante des rappeurs contemporains (notamment parmi les plus célèbres) produise aujourd’hui un rap fait pour le divertissement, faisant des rappeurs les nouveaux acteurs de la variété française, d’autres sont restés fidèles à la fonction originelle du rap, et Médine en fait partie.

Parce qu’il est l’un des moyens d’expression d’une population jeune et marginalisée, le rap est souvent traversé par une fougue effrontée qui se moque éperdument des conventions qui ont cours dans les autres genres musicaux, et dans la société en générale. Insolence, inconvenance, outrecuidance et cynisme participent de l’identité même du rap. C’est là ce qui unit les rappeurs qui revendiquent encore faire un rap « conscient », mais au-delà de ce noyau commun, la diversité s’épanouit pleinement. Car à l’inverse de ce que beaucoup pensent, le rap n’est pas monolithique et tous les rappeurs ne se ressemblent pas. Chacun a sa propre sensibilité, son propre parcours, ses propres convictions, son propre rapport au monde et dans ce paysage, Médine tient une place singulière.

Pochette de l'album Prose Elite (Médine/Din Records) Pochette de l'album Prose Elite (Médine/Din Records)

Dans le rap français, Médine est une sacrée gueule, une figure charismatique à la carrure imposante, au timbre de voix poignant et à la plume acérée. Progressivement devenu un emblème du rap « conscient », Médine a réussi à s’imposer sur la scène du rap français à l’aube des années 2000 à une époque où, déjà, le mot terrorisme était dans toutes les bouches. Excellent parolier, Médine aime jouer avec les représentations de l’opinion commune pour mieux les renverser, il reprend donc à son compte les préjugés pour mieux les désamorcer, il va dans le sens des certitudes pour finir par mieux les ébranler. A titre d’exemple, en 2004, voulant railler les milieux qui considéraient que la communauté musulmane était le champ d’horizon exclusif du combat féministe, Médine en arrive à la conclusion que Bertrand Cantat était Musulman. Manière habile de signifier que les violences conjugales n’épargnait aucune classe sociale, notamment les plus aisées :

  • « Et pour l’exemple on expulse un imam qui dit qu’être croyant c’est battre sa femme, Bertrand Cantat était musulman, il écoutait les cassettes de Tariq Ramadan ! » (11-Sep, 11 septembre, récit du 11ème jour, 2004, Médine/Din Records)
  • « J'ai l'étiquette du responsable de l'écroulement des tours, ma femme a celle de l'épouse qu'on enchaîne à double tour » (Anéanti, L'album blanc, 2006, Médine/Din Records)

Ainsi ses albums « 11 septembre, récit du onzième jour », ou encore « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même » révèlent-ils sur leurs pochettes cette volonté d’interpeller en usant de symboles sulfureux dans l’intention de porter à réfléchir. Avec un certain sarcasme, Médine associe une épée avec le mot "jihad" pour mieux tourner en dérision cette association entre Islam et violence, rappelant dès le sous-titre la noble et première assertion qu’a ce mot pour les Musulmans.

Médine est un Musulman, et contrairement à ce que préconise un vieil homme en décalage avec la réalité à qui l’on entend pourtant encore confier des responsabilités, il n’entend pas se faire « discret », bien au contraire. Il entend plutôt dire haut et fort, avec fierté ce qu’il est dans une société qui confond de plus en plus principe d’égalité avec principe d’identité. Porte-voix d’une mémoire singulière, que certains voudraient voir devenir une histoire morte, Médine cultive le souvenir de grandes figures historiques, qui, si elles ne suscitent que l’indifférence dans l’opinion commune, sont encore aujourd’hui célébrées par les plus démunis : Frantz Fanon, Patrice Lumumba, Steven Biko et bien d’autres sont au creuset de l’inspiration du rappeur havrais. Dans son titre Du Panjshir à Harlem, Médine rend ainsi un vibrant hommage croisé à Malcolm X et au commandant Ahmed Chah Massoud, lequel a été le premier à s’élever contre le régime politique instauré par les Talibans à la fin des années 1990 en Afghanistan.

Médine - Du Panjshir à Harlem (Official Lyric Video) © Dinrecords

Médine relate aussi des événements historiques qui, là encore, ne susciteront pas le moins du monde l’attention de Marine Le Pen ou de Brice Hortefeux, mais qui n'en sont pas moins importants. C’est par exemple le cas de la tuerie du 17 octobre 1961. Dans son titre 17-Oct, Médine commémore ce massacre que certains aimeraient voir à jamais tu. Dans Boulevard Auriol, Médine chante avec une splendide fureur son indignation du mal logement et des discriminations qui ont conduit à la mort de 17 personnes dans l’incendie le 25 août 2005 de l’immeuble du 20 boulevard Vincent Auriol dans le 20ème arrondissement de Paris.

Médine - Boulevard Auriol (Official Audio) © Dinrecords

Médine verbalise encore le ressentiment qui habite de façon aussi sourde que profonde les consciences de tant de jeunes Français des quartiers populaires à travers RER D. Cette chanson relate un court mais violent épisode d’embrasement médiatique, de matraquage politique, de stigmatisation à outrance de ces « jeunes de banlieues » sur le fondement d’un mensonge. Parler, mettre des mots sur les maux, c’est déjà apaiser l’ire légitime qu’a pu faire naître cet épisode dans le cœur d’innombrables jeunes Français à qui personne (absolument personne, pas même l’auteure du mensonge) n’a demandé pardon, comme si leur honneur ne valait rien et qu’on pouvait fouler au pied leur dignité sans être obligé à aucune contrition ! Ces quelques jours de l’été 2004, qui ne sont plus rien pour la plupart des gens, ont pourtant été douloureux pour beaucoup d’entre nos concitoyens. Médine a chanté pour mieux les dénoncer ces hystéries qui font le jeu des semeurs de violence de tous bords.

Médine - RER D (Official Audio) © Medine

Plus récemment, Médine a consacré un magnifique morceau à la mémoire de Zakaria Ahed Bakr, Ahed Atef Bakr, Mohammed Ramez Bakr et Ismaïl Mohammed Bakr, enfants âgées de 9 à 11 ans exécutés par l’armée israélienne alors qu’ils jouaient au football sur une plage de Gaza.

Médine - Gaza Soccer Beach (Official Lyric Video English/Arabic) © Dinrecords

En somme, Médine porte une mémoire qui gène. Qui gène ceux qui aimeraient ne retenir du 8 mai 1945 que les scènes de joie et d’allégresse dans les rues de Paris et pas le massacre de milliers d’Algériens par l’armée française à Sétif et ses environs. Qui gène ceux qui aimeraient se souvenir du « bon vieux temps des colonies » en occultant les exactions du quotidien. Qui gène ceux qui évoquent « le rôle positif » de la présence coloniale française, désignant au soutien de leurs dires quelques ponts et chemins de fer, mais qui voudraient que soit oublié le chantier de mort de la ligne Congo-Océan. Qui gène ceux qui fustigent la prétendue posture victimaire des membres des minorités qui ne seraient victimes de rien, et qui veulent faire oublier la réalité du racisme qu’ils contribuent à entretenir.

S’agissant de l’Islam, en plus de vouloir détromper ceux qui se forgent des conceptions préconçues des Musulmans, Médine a œuvré, à son humble niveau, à prévenir toute conception simpliste de la religion musulmane par les Musulmans eux-mêmes ! Il a contribué à faire comprendre à ses auditeurs que s’engager socialement avec conviction pouvait se faire sans violence. En ce sens, plus d’une décennie avant Dounia Bouzar, et sûrement avec bien plus d’efficacité (ce n’est que mon postulat), Médine a œuvré à prévenir la radicalisation violente d’une partie de la jeunesse désœuvrée des quartiers populaires. Il est donc pour le moins cocasse de le voir accusé de faire l’apologie du terrorisme. Mais pleinement au fait des vicissitudes de son temps, Médine affirmait déjà en 2004 :

  • « Et vous verrez on ne retiendra que ce morceau, on dira de nous que nous sommes fous dans les journaux, d’avoir écrit et fait l’apologie du crime, de se servir de la violence uniquement pour la frime ! [...] Dans nos ghettos on nous applaudira, pour avoir hurler ce que tout le monde pense tout bas, mais ils croiront que Ben Laden est un héros, un foulard palestinien sur les roues de leurs motos ! Et malgré tout les miens et moi on y croit, on dépose cette pierre, alimente le débat ! Et pour le dire un album c’est trop court, 11-09 ou le récit du onzième jour ! » (11-Sep, 11 septembre récit du onzième jour).

Venons-en à Don’t Laïk1 et à la ridicule polémique que tentent de faire naître des opportunistes à l’émotion feinte. Lorsque l’on est de bonne conscience, et pourvu d’un minimum d’intelligence, on ne peut qu’avoir de la peine à comprendre comment certains ont pu prendre au premier degré les paroles de cette chanson. En effet, ce titre mélange satire, provocation et caricature sur le thème du laïcisme et non de la laïcité, une nuance qui a son importance ! Médine y dénonce les laïcistes de combat, dont on sait pertinemment qu’ils pervertissent la laïcité et se soucient non pas de la neutralité de la l’Etat mais d’imposer une sécularisation à marche forcée des religieux, et notamment des Musulmans.

Le titre même de la chanson est une caricature de ceux qui n’ont à la bouche que « laïc », « pas laïc », et qui font montre d’un prosélytisme aussi borné que celui des religieux les plus dogmatiques. Le texte de Don’t Laïk regorge d’allusions à ce laïcisme en évoquant le fameux apéro saucisson-pinard, l’interdiction illégale du burkini ou la très française obsession du foulard. S’amusant à effrayer ceux dont il caricature le discours, il se met en scène comme leur pire cauchemar uniquement pour mieux les ulcérer : "islamo-racaille", "je mets des fatwas sur la tête des cons", "si j’applique la Charia les voleurs ne pourront plus faire de main courante", autant d'expression dont le second degré est patent pour qui prend un minimum de distance. Et le plus drôle est que l’effet recherché a été obtenu, Alain Finkielkraut par exemple se livrant sans imaginer son ridicule à une analyse textuelle horrifiée2. D’autres passages de ce texte relèvent d’une volonté de tourner en dérision le discours laïciste, d’autres encore sont des traits d’humour moqueurs ("Nietzsche est mort signé Dieu", "je suis une Djellaba à la journée de la jupe", etc ...). Et pour finir sa chanson, Médine demande à ce que "le mal qui habite le corps de Dame laïcité prononce son nom", comme pour symboliquement exorciser la laïcité de l’emprise du laïcisme. Finalement, il n’y a rien de répréhensible dans ce texte au pays du mot clé #Jesuischarlie, où l’on a célébré par millions le droit à la satire et à la provocation comme participant pleinement du droit à la liberté d’expression, sauf à considérer que Médine ne devrait pas jouir des mêmes droits fondamentaux qu’autrui.

Ce n’était même pas la première fois avec Don’t Laïk que Médine évoluait dans ce registre, puisqu’il avait déjà adopté une posture similaire en compagnie de plusieurs autres artistes avec Téléphone arabe en 2011 à la fin duquel il reconnait avoir commis un « attentat burlesque sur la planète Connerie ».

Médine Feat. Salif, Tunisiano, Mac Tyer, Keny Arkana ... - Téléphone Arabe (Official Audio) © Medine

Médine n’est pas non plus obsédé par le laïcisme, ses chansons témoignant de sujets d’intérêt multiples allant de la situation sociale des quartiers populaires au mal-logement ou à l’éducation, et bien d’autres thèmes dont l’évocation serait trop longue. Même l’accusation de communautarisme ne saurait faire mouche tant il a participé à mettre en garde contre l'ethnocentrisme, notamment aux côtés des rappeurs Kery James et Youssoupha.

Dans leur campagne de manipulation, certains milieux politiques et médiatiques tronquent les titres d’album, les paroles et les déclarations de Médine pour berner l’opinion publique3. S’appuyant sur la réaction que je crois profondément infondée d’une des associations de victimes des attentats du 13 novembre 2015, ils privatisent la mémoire des défunts et se pose en défenseurs de leur dignité. Allant jusqu’à oublier que le Bataclan, qui est depuis les années 1990 (avec l’Elysée Montmartre) l’une des scènes les plus emblématiques du rap français, a aussi été victime en tant que personne morale des attentats et qu’elle a librement choisi d’accueillir Médine pour son concert à l’automne prochain comme l’a si bien rappelé Alexis Lebrun ces derniers jours.

Et que faisait Médine après les attentats du 13 novembre 2015, le savez-vous ? Il communiait ! En effet, sur une idée originale d’Héloïse Letissier (Christine And The Queens) et Ken Samaras (Nekfeu), il participait avec des dizaines d’autres artistes à une véritable communion musicale regroupant des artistes de tous horizons à la Gaîté lyrique dans le cadre d’une web radio éphémère diffusée sur internet intitulée #GoodmorningParis. C’est avec ces quelques mots que Christine And The Queens a introduit cette parenthèse musicale :

  • "Il est 14 heures, nous sommes à Paris et je décide que c’est le matin, je décide d’allumer la radio, je vais laisser la musique venir à moi et avec un peu de chance il va y avoir un air que j’aime bien ! La musique ne change pas forcément le monde de façon immédiate mais j’ai comme l’impression qu’elle nous travaille lentement et le matin, avec la bonne chanson tout peut devenir une promesse. [...] Pendant 6 heures d’antenne nous allons à la rencontre de musiciens que je ne connais pas tous très bien moi-même, qui n’ont pas le même parcours que moi, qui pourraient surement tous me donner une définition différente de ce que c’est qu’être Français. On a pas la même façon d’être Français car on a pas eu les mêmes chances, les mêmes opportunités, mais en attendant d’être certains de savoir quoi dire, quoi faire, nous pouvons continuer à nous faire les passeurs de ces contradictions, de ces frictions, de ces destins très différents. Et moi j’ai décidé de continuer à aimer tous les autres artistes parce qu’ils tirent souvent de la violence de ce triste état des choses du son plus solide et plus généreux que le bruit des balles".

Que ces bons mots de Christine And The Queens puissent inspirer ceux qui ne savent pas quoi penser de cette pathétique affaire...

Good Morning Paris ! © Christine and the Queens

 

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