Triste récit d'une France qui s'abîme

Triste récit d'une France qui s'abîme entre déversement de haine et lâcheté. L'hystérie des uns et le mutisme des autres en disent long sur l'état d'une société qui s'hystérise au point de faire le jeu de ses ennemis, et c'est la France qui s'en trouve blessée.

   Samedi 3 février dernier, parmi les multiples artistes en devenir qui ont illustré leurs talents dans l’émission The Voice diffusée par TF1, une grâce particulière est venue conquérir jury et téléspectateurs. Cette grâce découlait de la formidable interprétation de l’iconique titre de Leonard Cohen, Hallelujah, en français et en arabe par une jeune femme répondant au doux nom de Mennel, qui a chanté de tout son cœur cet ode à l’espoir, avec une profondeur à en crever l’écran. Dès son passage, et avant même la fin du programme télévisé, Mennel suscitait déjà des tombereaux d’injures de la part de ceux qui voyaient en elle l’expression de ce fantasque grand remplacement, de cette prétendue islamisation souterraine de l’Europe, de l’entrisme fantasmé des terroristes dans les programmes de divertissement. Tout cela pour une seule raison, qu’il n’est même pas besoin de rappeler ici tant cela est évident.

Cette meute que certains appellent la fachosphère, ulcérée de constater qu’une musulmane (visible) puisse donner une bonne image d’elle-même (et par ricochet de la religion qu’ils ont en aversion), se met alors à sonder tout ce que le magma des réseaux sociaux peut contenir sur cette jeune fille. Elle en arrive à exhumer plusieurs des messages qu’elle a partagé sur son compte Facebook, datant d’une époque où elle n’était qu’une anonyme parmi tant d’autres. Comme la majeure partie des internautes de sa génération, en raison de l’instantanéité à laquelle nous pressent les réseaux sociaux, Mennel s’est laissée aller, sous le coup de la colère, de l’émotion, à partager une réaction mal pensée, mal formulée, insuffisamment  développée à propos de l’attentat de Nice et plus tard sur le Gouvernement. L’équivocité de ces propos, qui peuvent être entendus d’innombrables façons selon que l’on est bienveillant ou malveillant, pouvait alors servir de terreau à la campagne calomnieuse initiée contre elle. Les accusations les plus extrêmes (et certaines complotistes) sont immédiatement portées : apologie du terrorisme, négationnisme, révisionnisme, agent infiltrée des réseaux « islamistes », etc... Et comme, dans notre société de l’information en réseaux, un mensonge répété mille fois passe pour une vérité, se répand comme une traînée de poudre sous l’effet de ce détestable lobbying l’injuste étiquette d’une personne qui se serait gargarisée d’un attentat, voire qui aurait nié sa réalité. Ces « fake news » intoxiquent alors la toile, puis les esprits, et enfin les représentations.

Il s’agit bien de « fake news » car rien, absolument rien, dans ces messages ne permet de caractériser juridiquement l’infraction d’apologie du terrorisme. Des millions de Français, à la suite des attentats du 7 janvier 2015 et de celui du 14 juillet 2016, n’ont pas compris qu’une personne décidée à commettre un massacre n’omette de prendre avec elle ses documents d’identité. Cette interrogation a traversé l’esprit de millions de Français, et un récent sondage IFOP énonce que près de 80 % d’entre nous auraient déjà souscrit au moins une fois à une thèse de complot. Ce qui n’est même pas explicitement le cas dans cette affaire. Faut-il la blâmer pour si peu, d’autant plus qu’une partie de sa propre famille se trouvait en ce douloureux soir de fête nationale sur la Promenade des Anglais ? Le second message, dans une formulation laconique propre aux élans soudains de l’émotion, désigne le gouvernement comme « les vrais terroristes ». Là encore, cette expression est bien trop peu développée pour être univoque. Cette saillie pouvait aussi bien être une réaction impulsive à l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray commis le 26 juillet 2016, reprochant au Gouvernement d’avoir failli à empêcher un homme placé sous contrôle judiciaire (et muni d’un bracelet électronique) d’assassiner le père Hamel, ou bien un cri du cœur en réaction à la bavure commise en Syrie le 20 juillet 2016 par la coalition internationale (à laquelle notre Gouvernement participe) ayant entraîné la mort d’au moins 56 civils, dont 11 enfants selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH)[1]. Qui peut savoir ce à quoi cela correspondait vraiment ? Personne. Personne ne peut le savoir sans faire de procès d’intentions, d’autant plus que, consciente de ses maladresses passées, Mennel s’en est dignement repentie, et seuls les esprits mal tournés auront l’indécence de ne pas croire en sa sincérité.

Exaltés par la perspective de pouvoir renforcer le préjugé malheureusement trop répandu qui fait de chaque musulman visible un ennemi en puissance, les sycophantes qui la poursuivent instrumentalisent l’émotion née du massacre niçois pour retourner cet immense émoi contre elle. La manœuvre fonctionne, et sur certains plateaux de télévision ou de radio, c’est à qui se montrera le plus dur dans la condamnation de cette jeune femme. Certains voulant sans doute jouer, à peu de frais, les « résistants » de pacotille en s’acharnant sur une jeune fille innocente des ignominies dont on l’a accusé[2].

Parmi tous ces commentateurs bavards, parmi tous ces procureurs braillards, parmi tous ces moralisateurs du dimanche qui ont pris pour argent comptant les mensonges de la fachosphère, combien ont pris le temps de prendre un peu de recul et de savoir qui est vraiment Mennel ? Combien sont allés voir et écouter les magnifiques reprises de chansons qu’elle partage depuis plusieurs années sur son compte Youtube ou Instagram ? Combien d’entre eux ont-ils pris le temps de découvrir cette jeune femme radieuse, passionnée par les voyages, la belle photographie et la musique ? Combien ? Aucun, hélas. Fallait-il la clouer au pilori pour seulement 2 ou 3 messages emportés parmi les milliers qu’elle a sans doute partagés dans l’insouciance de son âge, et l’insignifiance de son « mur » Facebook  ? Faut-il désigner coupable ad vitam aeternam une personne pour si peu, pour ce qui n’est même pas une infraction pénale alors que bien des personnes condamnées (en bonne et due forme) apparaissent quotidiennement sur la scène artistique ou politique ? Bien sûr que non, sinon nous serions presque tous coupables et à interdire de visibilité dans l’espace public.

   En cette semaine où se mêlaient des actualités aussi variées que l’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver et la visite présidentielle en Corse, les enjeux que recouvrent cette hideuse campagne de calomnies sont restés marginalisés. Pourtant, pour des centaines de milliers de jeunes Français, notamment celles et ceux qui sont les plus en mesure de s’identifier à Mennel, cette affaire est de celles qui pétrifient, qui frappent les esprits, qui marquent les consciences au fer rouge. Elle est de celles qui, avec une violence symbolique décuplée, tendent à faire croire que la réalisation de soi dans ce pays, quand on est visiblement musulman et/ou d’origine étrangère, plus généralement différent, est une voie sans issue. Le traitement injuste réservé à Mennel est un pain béni pour les groupes terroristes qui nous menacent, en ce qu’il agit comme une bombe à fragmentation répandant lentement mais sûrement le ressentiment et la colère, indispensables pour attirer dans leurs filets de nouveaux membres.

C’est pourquoi j’en veux à tous ces grands orateurs, membres de la classe politique ou non, qui se complaisent à discuter dans les studios et les salons parisiens de la meilleure façon de lutter contre le terrorisme mais qui se taisent alors qu’un de ces déchirements tant souhaités par Daesh se noue face à eux.

J’en veux aux médias, qui se complaisent à mettre en avant leur rôle de vigies démocratiques contre la menace terroriste, mais qui se sont contentés de relayer cette polémique en reprenant les mêmes termes que la fachosphère et sans jamais aucune analyse de fond, lorsqu’il ne s’en sont pas totalement désintéressés. Et même si certains chevaliers blancs ont finalement réagi, ils l’ont fait bien après la « bataille », alors que lasse des injures Mennel avait déjà décidé de jeter l’éponge.

J’en veux aux prétendus grands défenseurs de la liberté d’expression, à tous ceux qui ont rappelé, à raison, l’importance d’être « Charlie » mais qui n’ont pas esquissé le moindre geste pour s’insurger que l’on reproche à Mennel un délit d’opinion basé sur le partage d’une vidéo de Tariq Ramadan (invité récurrent des médias pendant de longues années) ou sur sa sensibilité au sort des Palestiniens, et qui après avoir tant loué l’irrévérence de Charlie Hebdo à l’égard du Gouvernement, ne daignent défendre le droit à une critique virulemment et émotionnellement exprimée de la part d’une jeune anonyme (qui en plus regrette ses mots).

J’en veux à ces antiracistes déclarés, qui se sont justement indignés de la flopée d’insultes racistes ayant visé Anne Sinclair il y a quelques jours, mais qui se taisent quand des milliers d’injures tout aussi racistes s’abattent sur cette jeune femme à travers les réseaux sociaux. Tous les êtres humains ne sont-ils donc pas d’égale dignité, quels que soient leurs titres ?

Par leur lâcheté, par leur attachement à géométrie variable aux principes que nous devrions tous partager, nombreux sont ceux à avoir contribué à façonner par leur silence le noir dessein poursuivi par les terroristes et les milieux racistes : celui d’une France où la majorité des Musulmans se sentirait mal.

   Dans ce funeste tourbillon d’hystérie, une France, anonyme, diverse, indignée, a louablement réagi face à ce déferlement pour témoigner son soutien à l’une des siens. Issue de tous horizons, de tous âges, de tous milieux, une France solidaire, douée d’empathie et profondément bienveillante s’est manifestée sur les réseaux sociaux.

Cette France nous fait honneur. Cette vraie France que l’on chérit, qu’on nous envie, se retrouve dans le sourire et les yeux azur de Mennel. Car elle est assurément le visage de cette France qui sait reconnaître ses erreurs passées, s’en repentir, rester digne, promouvoir l’amour et la tolérance en portant un regard serein vers l’avenir.

À n’en pas douter, par sa voix et sa personnalité, cette jeune artiste est de la trempe des plus grands !

 

[1] http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2016/07/20/en-syrie-la-pire-bavure-de-la-coalition-anti-ei_4972195_1618247.html

 

[2] http://www.telerama.fr/television/mennel-quitte-the-voice,-isabelle-morini-bosc-reste-a-touche-pas-a-mon-poste,n5478289.php

 

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