A Montpellier, Philippe Saurel se met en marge

Philippe Saurel, maire de Montpellier et président de Montpellier Méditerranée Métropole, tente de faire le ménage en éliminant ses alliés d'hier. Ce coup de force s'inscrit dans la droite ligne du changement de stratégie opéré par l'édile montpelliérain depuis cet été. C'est un pari risqué. Analyse.

Ça vaut le détour : regardez sur le site de la Métropole de Montpellier la séance du conseil du 27 septembre dernier. Dans une ambiance ahurissante, Philippe Saurel tente de faire le ménage en éliminant ses alliés d’hier. Il va chercher une opposante du maire de la deuxième ville de la Métropole, Lattes, pour en faire une nouvelle vice-présidente. Puis dans son élan, élimine de tous les organismes extérieurs, y compris les plus techniques, ses adversaires, pourtant maires et membres historiques de ces institutions. Ainsi, pour éliminer Cyril Meunier, maire de Lattes, commune qui reçoit les eaux de tout le bassin versant, il enlève la ville de Lattes des membres du syndicat de bassin. Pour éliminer René Revol, maire de Grabels et initiateur de la Régie publique des eaux, il enlève Grabels du Conseil d’administration de la Régie. Comment expliquer ce revirement et cet acharnement ? Ce coup de force, dont la légalité est discutable, s’inscrit dans la droite ligne du changement de stratégie opéré par Philippe Saurel depuis cet été. Retour sur un épisode estival passé (presque) inaperçu et qui devrait faire grincer les dents des habitants de la Métropole de Montpellier.

Le 5 juillet dernier, Philippe Saurel annonçait le renouvellement de l’exécutif métropolitain. Les vingt vice-présidents de la métropole sont invités à se positionner quant au changement de nom de l’exécutif métropolitain, passant de « Montpellier c’est vous » à « Montpellier la République en Marche et apparentés ». Naturellement, la manœuvre n’est pas anodine, elle vise à exclure de l’exécutif métropolitain les vice-présidents qui ne lui sont pas totalement soumis. Mais pour la comprendre, il nous faut encore revenir en arrière, et observer avec attention la séquence électorale qui la précède.

De l’été 2016 à janvier 2017, Philippe Saurel lance successivement des signaux de soutien à Jean-Luc Mélenchon, puis Alain Juppé, puis Manuel Valls avant de finalement rejoindre l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Dès lors, il n’aura de cesse d’entretenir une position ambigüe, cherchant à la fois à incarner la figure locale du macronisme tout en gardant de la distance vis-à-vis de celui-ci. Le fait qu’il intègre l’équipe de campagne du candidat centriste aux présidentielles, tout en martelant qu’il ne rejoindra pas le mouvement En Marche en est une des illustrations les plus significatives.

Dès lors que le soutien à Emmanuel Macron est acté, Philippe Saurel use de toute son influence pour offrir l’investiture En Marche à des fidèles de son conseil municipal. Là encore le maire de Montpellier ne manque pas d’audace, lui qui se présentait jusqu’alors comme le candidat suppléant de la député PS sortante Anne-Yvonne Le Dain.

C’est à partir de ce moment-là que les choses s’emballent pour Philippe Saurel. Au soir du premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon arrive en tête à Montpellier et réalise son meilleur score de toutes les grandes villes de France (31,46 %) devant Emmanuel Macron (24,69 %). Un mois plus tard, la candidate de La République En Marche aux législatives, Stéphanie Jannin, adjointe au maire, est battue par celle de la France insoumise, Murielle Ressiguier (épaulée par la notoriété de son suppléant René Revol), sur la circonscription Montpelliéraine.

Dès lors, Philippe Saurel se sent en danger, et lorsque l’on se sent en danger, on s’énerve et on commet des erreurs. L’erreur fondamentale de Philippe Saurel aura été d’avoir indexé sa gestion de la politique locale sur des considérations d’ordre national. S’il avait pris de la hauteur, du recul, Saurel aurait pu sortir grandi de cette séquence électorale. Au lieu de ça, il est entré dans un cercle vicieux mêlant autoritarisme et soutien aux politiques libérales. Le maire de Montpellier est donc retombé dans les travers des années Frêche, aliénant par la même tout ce qui constituait jusqu’alors son identité politique.

Son identité politique, c’était son seul atout. Elu en 2014 sur une liste citoyenne et écologiste, Philippe Saurel a bénéficié de « la volonté de renouvellement » qui a emporté sur son passage le Parti socialiste montpelliérain, aux affaires depuis 1977. Avec un tel CV, le maire de Montpellier aurait pu jouer l’homme au-dessus de la mêlée durant cette séquence électorale. Son image d’homme nouveau, divers-gauche, hors des partis, lui permettait de se situer entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Ambigüité qu’il n’aurait eu aucun mal à entretenir. Or, il a choisi, et il s’est trompé.

Face à ces revers électoraux majeurs, Philippe Saurel ne pouvait pas attendre que l’orage passe. Il lui fallait agir vite et fort, afin de faire apparaitre son mauvais pari national comme le début d’un changement de stratégie locale. Il n’y a même pas un mois qui sépare le moment où Philippe Saurel perd les législatives et celui où il transforme l’exécutif métropolitain en officine du parti du président de la République (exécutif qui se trouve désormais privé des représentants des deux plus grandes villes de la périphérie de Montpellier). Le jour de la rentrée, il explique « pourquoi [il a] fait le grand ménage » à la Métropole dans la presse locale. Seul argument : la supposée ambition de certains vice-présidents, en qui il dit ne plus avoir confiance.

En opérant ce revirement stratégique, Philippe Saurel commet une triple erreur, et réduit par la même ses chances de victoire pour 2020.

D’abord, au niveau politique, Philippe Saurel s’est employé à bafouer tous les principes qui constituaient son identité politique. Elu en 2014 sur une liste citoyenne et écologiste, en rupture avec le PS, Philippe Saurel s’était présenté comme celui qui ferait vaciller l’establishment montpelliérain, en rompant avec les pratiques politiciennes des années Frêche, et en se consacrant uniquement à son engagement montpelliérain. Raté. Depuis 2014 : sénatoriales, départementales, régionales, présidentielle, législatives, sans oublier son accession à la présidence de l’Agglomération en 2014 (il s’était engagé à être « maire à plein temps »). De plus, un maire écologiste se serait opposé publiquement à la construction de la gare de la Mogère en périphérie de Montpellier, que d’aucun qualifie de grand projet inutile ; un maire démocrate ou citoyen n’exclurait pas les vice-présidents de la métropole pour des raisons partisanes ; un maire de gauche ne pourrait pas décemment justifier publiquement un gouvernement qui baisse les dotations aux collectivités, qui supprime les emplois-aidés ; un maire d’une ville étudiante ne peut pas négliger la baisse des APL en disant « 5 euros ce n’est pas 50 euros »…

Ensuite, en termes de gestion, Philippe Saurel fragilise les institutions qu’il a mis en place, à commencer par la Métropole. Cette Métropole, instituée démocratiquement (à la différence des autres dont la création relevait d’une obligation légale) avait tout pour prospérer. Elle était gouvernée par une équipe paritaire, représentative du territoire et de tout l’arc politique républicain. Aujourd’hui, il manque les deux plus grandes villes de la périphérie montpelliéraine, Lattes et Castelnau-le-Lez, elle est gouvernée par un groupe LREM illégitime, puisque la grande majorité des macronistes de l'Hérault ne soutient pas Saurel. Comme si cela ne suffisait pas, Philippe Saurel a donc récemment décidé de polémiquer autour de la Régie de l’Eau, alors même qu’elle constitue une des rares réalisations de son programme électoral qui fait référence dans la France entière. Ce qu’il ne comprend pas, c’est qu’en dénonçant le recrutement du personnel de la Régie, c’est lui qui passe soit pour un incompétent ne sachant pas gérer l’institution qu’il a lui-même créée, soit pour un maire dilettante qui laisse le soin à d’autres de faire son job (voire pour un hypocrite qui dénonce un recrutement six mois après en avoir vanté les mérites). Peut-être les trois…

Enfin, d’un point de vue stratégique, Philippe Saurel affaiblit considérablement la position de Montpellier sur l’échiquier régional. Le passage à la nouvelle région allait de facto créer une concurrence entre les deux principales métropoles de la région, que Toulouse allait évidemment dominer. Mais l’intérêt pour Montpellier consistait à devenir la métropole méditerranéenne qui ferait le lien entre l’Occitanie, le Maghreb et l’Europe du sud. Or, la fragilisation de l’institution métropolitaine et l’incertitude politique quant à l’avenir de Montpellier ne sont pas de nature à stabiliser les relations interrégionales entre « la surdouée » et ses voisines du sud. En outre, le parti socialiste ne peut que se réjouir de cette marginalisation car, bien que mal en point sur Montpellier, les socialistes de la Région se félicitent de chacune des bourdes de l’édile montpelliérain. Un maire de gauche passant à droite en cours de mandat alors même qu’il n’a été élu qu’avec 37,5 % des suffrages au second tour en 2014 n’est plus un danger pour ses concurrents.

Au total, l’ambiance de fin de règne qui plane sur Montpellier est saisissante, tant au sein des institutions que dans le discours des habitants, alors même que nous ne sommes qu'à mi-mandat ! Tous les regards sont tournés vers 2020. Mais pour l'heure, il faut bien prendre conscience de la gravité de la situation. L'ambiance du Conseil métropolitain de mercredi soir était, sinon consternante, au moins inquiétante. Imaginez la scène. Philippe Saurel, prenant son air d’éternel enrhumé, annonce qu'il fait voter par sa majorité – cinquante montpelliérains pour la plupart sur quatre-vingt-douze – le remplacement du Conseil d'administration de la Régie publique de l'eau, qui gère le service public de l'eau sur 13 communes. Dans la salle, les conseillers métropolitains, c'est-à-dire les représentants élus des communes de la métropole, les uns après les autres, préviennent le maire-président qu'il n'a pas le droit de faire voter une telle décision, que cela est illégal. Réaction de Philippe Saurel : "Ah, c'est illégal ? Alors faites-moi un procès..."

Au-dessus du Conseil de Métropole, au 50 place Zeus (qu'on aurait pu rebaptiser place Jupiter pour l'occasion), plane le spectre de Georges Frêche...

Mais quel avenir politique à Montpellier ? Philippe Saurel s’attendait à voir ses opposants se diviser selon leur affiliation politique. Or, dans un conseil métropolitain habitué à la coopération intercommunale il en a été tout autrement. Un même groupe « pour la coopération intercommunale » s’est constitué, rassemblant le maire LR de Castelnau-Le-Lez Jean-Pierre Grand, le maire divers-gauche de Lattes Cyril Meunier, le maire de Grabels René Revol, député suppléant France insoumise de la 2eme circonscription de l’Hérault, le maire socialiste du Crès Pierre Bonnal, la maire de sensibilité écologiste de Murviel-lès-Montpellier Isabelle Thouzard, la maire divers-gauche de Pignan Michelle Cassar, le maire de la plus petite ville de la métropole, député suppléant LREM Joël Reymond, ainsi que d’autres maires sans étiquette. Laissant leurs membres libres de leurs engagements politiques, ils affirment vouloir poursuivre la coopération intercommunale qui était la règle depuis les trente dernières années. Leur initiative trouve un certain écho dans la ville-centre. L’avenir nous dira si ce regroupement pourra maintenir son unité. Mais il constitue indéniablement un obstacle majeur dans la gouvernance de Philippe Saurel. Dans une métropole dont la ville centre représente 66% des habitants et 50% des élus du conseil métropolitain, le juge de paix sera l’élection municipale de Montpellier, où, rappelons-le, Mélenchon est arrivé largement en tête. Quelle sera dans deux ans et demi la traduction municipale de ce rapport de force ?

La question n’est pas tranchée.

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