Montpellier, fer de lance de la révolte étudiante

Le mouvement étudiant montpelliérain du printemps 2018, par son ampleur et ses nombreuses péripéties, restera dans les mémoires. Face à ce mouvement social inédit, l’attitude du maire de Montpellier, Philippe Saurel, laisse perplexe.

Le mouvement étudiant montpelliérain du printemps 2018, par son ampleur et ses nombreuses péripéties, restera dans les mémoires pour encore un bon moment. Né de la contestation des étudiants de l’UM3 Paul Valéry contre la réforme du bac et de l’accès à l’université (loi ORE), l’écho de ce mouvement social, rythmé et entretenu par une succession d'événements toujours plus spectaculaires, s’est diffusé au sein des différentes couches de la population et a acté la transformation de Montpellier en bastion de la gronde étudiante anti-Macron.

Après quelques mois d’un mouvement social quelque peu timoré, c’est à partir du mois de février que la faculté de lettres Paul Valéry a vu ses assemblées générales (AG) rassembler de plus en plus d’étudiants opposés à la loi introduisant la sélection à l’entrée de l’université. Montpellier devient la ville moyenne où les manifestations sont parmi les plus importantes : on y trouve dès lors étudiants, lycéens, personnels, professeurs, parents d’élèves ainsi que des militants des différents mouvements politiques de gauche.

Cette contestation prend une ampleur considérable à partir de l’événement le plus honteux des dernières années de la ville : l’attaque d’étudiants à la faculté de droit et de science politique par des personnes armées et cagoulées, avec la participation de professeurs et d’une partie de la direction de l’établissement. Pire, les auteurs de ces violences ont été défendus par une partie du corps professoral avec des arguments indignes de la part de professeurs de droit. Défendre l’usage d’une force illégitime pour déloger des étudiants « en lutte » est non seulement extrêmement grave et ne peut malheureusement qu’être mis en relation avec les pratiques de l’extrême droite d’antan, mais cela révèle également une conception de l’ordre complètement ridicule de personnes qui ne sont jamais sorties de l’école et dont les névroses personnelles constituent la pierre angulaire d’un rapport à l’autorité fondamentalement opposé aux valeurs républicaines d’un ordre juste et légitime.

L’indignation générale à laquelle a donné lieu cet évènement tragique pour la réputation de la fac de droit de Montpellier a pérennisé la situation de révolte estudiantine. Le lundi 26 mars, trois jours après l’attaque de la fac de droit, une AG rassemblant entre 2000 et 3000 personnes dans la pelouse de Paul Valéry sonne le glas de tout espoir que les partiels se tiennent normalement au cours des semaines à venir : l’université est bloquée par les étudiants, avec le soutien du personnel et des enseignants. De manifestations en AG, le mouvement suit sont cours au rythme des facs de France qui entre « en lutte » les unes après les autres, à tel point que les partiels seront organisés sous forme de visioconférences pour les uns, de devoirs-maison à rendre par mail sur la plateforme de l’université pour les autres. Pas de bol, quelques imbéciles ont eu la bonne idée de couper les câbles du local technique de l’université afin d’empêcher la tenue de ces partiels dématérialisés. Heureusement pour les étudiants des solutions ont été trouvées, malheureusement pour les lycéens de terminale on ne sait pas encore si les fichiers contenant leurs candidatures ont été anéantis.

Tout cela met le maire de Montpellier dans un bel embarras. En effet, Philippe Saurel cherche depuis des mois à s’attirer les grâces du chef de l’Etat afin d’obtenir son soutien pour les prochaines élections municipales qui se tiendront dans deux ans. Sans ce soutien, il sera impossible pour l’édile montpelliérain de justifier le fait d’avoir renié les principes sur lesquels il avait été élu en 2014 – candidat « citoyen » sans-étiquette devenu maire LREM (le parti politique présidentiel), candidat socialiste et écologiste devenu maire centriste.

De même que le Président de la République perd peu à peu le soutien d’une partie de son électorat, c’est-à-dire la petite bourgeoisie qui croyait avoir élu un progressiste moderne et qui ne se retrouve finalement qu’avec un jeune homme de droite, le maire de Montpellier connaît la même situation de baisse de popularité et d’érosion de son socle électoral. La seule différence, et pas des moindres, est qu’il reste à Macron près de quatre ans de mandat et qu’il jouit déjà d’un bilan assez étoffé, alors que Philippe Saurel n’a pour l’instant rien fait de concret et qu’il ne lui reste ni le temps ni l’argent de se constituer un véritable bilan.

En outre, la stratégie du maire de Montpellier laisse perplexe. A l’heure où la quasi-totalité du champ politique s’entoure de conseillers jeunes et innovants (pourquoi pas disruptifs), Philippe Saurel réorganise son équipe en nommant directrice de cabinet Sophie Salelles, l’ancienne directrice de cabinet de Jean-Pierre Moure, ancien président socialiste de l’Agglomération de Montpellier et candidat malheureux aux élections municipales de 2014. Mais pourquoi Philippe Saurel va-t-il donc chercher une perdante pour diriger son équipe ? La raison en est simple.

Philippe Saurel a été élu en 2014 par un électorat de gauche, suffisamment dégoûté des années Frêche pour éjecter l’équipe sortante emmenée par Moure (et donc dirigées par Mme Salelles). Mais depuis l’été 2017 et la décision de Philippe Saurel de politiser la métropole en indexant la participation à l’exécutif au soutien à Emmanuel Macron, la popularité du maire de Montpellier semble se détériorer au point d’être détesté d’une partie croissante de la population. Résultat : Philippe Saurel, concurrencé sur sa gauche par la menace insoumise et dans une certaine mesure par les fantômes du PS, cherche à s’attirer les grâces de la droite, en témoigne l’incessant lobbying pro-Saurel du conseiller municipal montpelliérain et président de l’ex-groupe d’union de la droite, le chirurgien Jacques Domergue. Philippe Saurel cherche donc à décaler son socle électoral vers la droite « et en même temps » à remobiliser les réseaux de l’époque frêchiste, d’où la nomination de Mme Salelles. Mais cette stratégie peut s’avérer risquée.

Un nouvel événement est venu enrichir l’actualité montpelliéraine. Le 14 avril dernier, une manifestation nationale de « convergence des luttes » organisée par le Comité National de Luttes (CNL) et la syndicat Solidaire a dégénéré en saccage des devantures des boutiques de la rue du Jeu de Paume (une des principales rues commerçantes de Montpellier). Non déclarée en préfecture, la manifestation qui regroupait des étudiants montpelliérains et des casseurs de l’ultra-gauche a été bloquée par la police. Muriel Ressiguier, députée France Insoumise de l’Hérault élue en juin dernier au nez et à la barbe de Philippe Saurel, a dès lors engagé une « négociation » avec la police afin que celle-ci libère le passage aux manifestants, engageant sa responsabilité quant à la bonne tenue de la manifestation… Sans succès, puisque les policiers sont restés de marbre face aux garanties apportées par la députée, et que les quelque 200 casseurs venus de toute la France s’en sont donnés à cœur joie pour mettre à sac les commerces de l’avenue montpelliéraine.

Philippe Saurel a vu dans ces évènements une opportunité pour ternir l’image des insoumis de la capitale héraultaise en mobilisant tous ses proches dans les médias locaux et les réseaux sociaux pour dénoncer l’attitude irresponsable de la députée insoumise et rejouer une nouvelle fois le match des législatives. Bien qu’elle ait commis une erreur considérable qui témoigne d’un certain manque de maturité politique, Mme Ressiguier n’est évidemment pas responsable de l’attitude des casseurs d’extrême-gauche, comme l’a rappelé le préfet de l’Hérault, Pierre Plouëssel, dans les colonnes du MidiLibre : « les manifestations de Montpellier et Nantes étaient organisées à l’initiative de l’ultra gauche violente, d’où ces dégâts. Alors qu’à Marseille, c’était Mélenchon. Que je sache, il n’est pas catalogué ultra-gauche, lui. ». Quant à l’attitude de Philippe Saurel, le représentant de l’Etat dans le département n’a pas mâché ses mots : « C’est presque une plaisanterie ».

Malheureusement pour le maire de Montpellier, un de ses principaux concurrents pour 2020, l’insoumis René Revol (et au fond la véritable cible de toute cette « plaisanterie ») était au même moment à la manifestation de Marseille aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier a d’ailleurs publiquement soutenu sa camarade du Palais Bourbon en dénonçant l’instrumentalisation des événements du 14 avril. Bien plus qu’un avertissement à Philippe Saurel, dont le poids politique national est faible, il s’agissait là d’une mise en garde à l’égard du chef de l’Etat, pour lui signifier, à la manière du Préfet, que la France insoumise n’est pas un mouvement d’extrême-gauche qui casse des vitres, mais un mouvement politique républicain au service d’un mouvement social qui, qu’on le soutienne ou non, existe.

L’erreur politique de Philippe Saurel est presque plus grave que celle de Mme Ressiguier. Voyez le tableau : lorsque des étudiants sont frappés et chassés d’une faculté par des hommes armés, le maire de Montpellier se contente d’un communiqué laconique où il « dénonce les violences » ; mais lorsque des devantures de boutiques sont taguées et des vitrines brisées, le même Philippe Saurel mobilise la terre entière pour ériger en ignominie un acte de vandalisme qui n’a fait aucun blessé. Outre le fait de dénoncer bien plus fermement des violences envers des objets que celles envers des personnes, ce qui est déjà une honte, la nouvelle stratégie électorale de Philippe Saurel semble lui faire oublier par qui il a été élu.

Montpellier est une ville jeune, où plus de 100 000 étudiants sont inscrits à la fac et font vivre les rues de Montpellier les soirs de semaine et les weekends. Montpellier est une ville pauvre où 27% de la population est en dessous du seuil de pauvreté et où le chômage, qui oscille autour des 20% depuis maintenant une décennie, ne cesse d’augmenter. Montpellier est une ville de progrès où sont nées la Gay Pride et la mobilisation en faveur du mariage pour tous. Montpellier est une ville indépendante où le « NON » au référendum européen l’a largement emporté en 2005 et où la construction européenne est vécue plus comme un défi que comme une fin en soi. Montpellier est de fait une ville clairement de gauche et ne sera probablement jamais une ville de droite. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Philippe Saurel de 2014 a réussi son pari en devenant maire contre toute attente.

Mais le Philippe Saurel de 2018, par ses prises de position politique en faveur d’Emmanuel Macron et son comportement de maire autoritaire, semble s’éloigner de plus en plus de l’idéal montpelliérain d’une vie politique au service de la société (et pas l’inverse). Gare à ceux qui veulent instrumentaliser le peuple en oubliant que c’est de lui qu’ils tiennent leur légitimité. Encore une fois, n’est pas Frêche qui veut, n’est pas Jupiter qui veut. Au total, le plus sage eut été de rester soi-même.

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