Montpellier : le dilemme de Macron

Consensuel et bon gestionnaire. Voilà l’image qu’avait choisie Philippe Saurel pour sa rentrée 2018 afin de faire oublier cette tragique année 2017. Pas de bol, entre une « guerre des vœux » mal négociée et l’annonce d’un projet politique faible pour la fin de la mandature, le maire de Montpellier doit convaincre Emmanuel Macron qu’il reste un candidat sérieux pour les municipales de 2020.

Consensuel et bon gestionnaire. Voilà l’image qu’avait choisie Philippe Saurel pour sa rentrée 2018 afin de faire oublier cette tragique année 2017. Pas de bol, entre une « guerre des vœux » mal négociée et l’annonce d’un projet politique faible pour la fin de la mandature, le maire de Montpellier peine à redorer… sa blouse. L’enjeu est de taille : prouver à Emmanuel Macron qu’il reste un candidat solide à sa propre succession pour les prochaines municipales. Or, les impopularités cumulées du chef de l’Etat et de l’édile de Montpellier sont de mauvais augure pour le pouvoir en place, et font planer le risque d’une déconvenue pour La République En Marche dans une ville où Jean-Luc Mélenchon a réalisé l’un de ses meilleurs scores.

A la suite de son isolement en fin d’année 2017, Philippe Saurel devait organiser sa rentrée de janvier 2018 sous forme d’opération rattrapage de son image. Il apprend à la veille de la trêve des confiseurs que le recensement de l’INSEE fait passer de justesse la Ville de Montpellier de la huitième à la septième place du classement des plus grandes villes de France, doublant ainsi Strasbourg. D’après la rumeur, il aurait pris la décision de jeter à la poubelle les milliers de cartes de vœux qu’il venait d’imprimer pour les remplacer par une nouvelle carte qui vente la septième place de Montpellier. Vu de l’extérieur cette attitude fait sourire. Mais le calcul est de jouer sur le patriotisme des Montpelliérains (on peut le comprendre) ressort identitaire que le « grand » Georges Frêche maniait avec tant d’habileté. Il a donc axé, sur les conseils de son nouveau cabinet, ses différentes cérémonies de vœux sur un ton plus consensuel.

Ainsi lors des vœux de la Métropole, on pouvait voir les 31 maires alignés derrière lui pour l’écouter dérouler une longue litanie de plus d’une heure et quart sous forme de bilan de ses trois années à la tête de l’intercommunalité. De quoi contraster avec les dix-huit minutes du discours des vœux du président du conseil départemental ! Après avoir cité tous les élus et personnalités présentes (peut-être afin de masquer une certaine solitude politique), voilà le maire de « la septième ville de France » lancé dans une (trop) longue revue de détails microscopiques allant de la taille de telle rue à la couleur de tel drapeau.

Il s’est toutefois gardé de toute attaque explicite contre ses opposants. Ce fut la même tonalité lors des vœux de la mairie de Montpellier ou ceux du personnel de la mairie. Manifestement, il voulait que l’image du consensus soit de son coté et celle de la division du côté de son opposition interne. Ainsi, lors des vœux de la petite ville de Murviel-les-Montpellier lorsqu’Isabelle Touzard, maire de la ville, fait allusion aux divergences avec la métropole, sous une forme très retenue, la représentante de Philippe Saurel quitte ostensiblement la salle, et naturellement, le lendemain, la presse titre sur cet incident et parle de « guerre des vœux ». La même opération fut répétée lors des vœux du maire de Montaud, Joël Raymond, (député suppléant LREM), lorsque ce dernier eut l’imprudence de dénoncer « la chasse à l’homme à la métropole » faisant partir avec fracas le représentant de Philippe Saurel (maire de Saint Bres, Laurent Jaoul).

Mais avec les quatre autres cérémonies de vœux des opposants, la même opération ne put se répéter. Ainsi, à Grabels et à Lattes, devant un public très nombreux, et en présence de nombreuses personnalités de tous horizons, les deux maires René Revol et Cyril Meunier firent des discours fermes sur le fond mais courtois dans la forme, tout en humour, interdisant par la même aux représentants de Philippe Saurel de réitérer la technique de l’incident. Bref, au terme de cet exercice très français de vœux multiples, la guerre des vœux se solde au 22 janvier par un match nul.

Cela ne devait pas plaire à Philippe Saurel, et les choses se corsèrent lors du conseil métropolitain suivant. D’abord, le président de la Métropole fixe ce conseil en même temps, à la même heure, où la présidente de Région présente ses vœux à Montpellier. L’absence du maire de Montpellier aux vœux régionaux dans la ville de Montpellier est une grande première et apparaît comme une provocation un peu puérile. Ensuite, lors de ce conseil métropolitain, Philippe Saurel décide de cibler le sénateur Jean-Pierre Grand, lui coupant sans cesse la parole, par des interpellations et des allusions que même un observateur aguerri ne comprend pas toujours. Grand cherche à mettre en lumière le fait que les annonces du président Saurel sont mal ficelées et non-financées, et ce dernier lui répond en le présentant comme le futur candidat aux élections municipales, afin de décrédibiliser son propos. Enfin, il se trouve par contre un peu moins loquace lors de l’intervention du maire de Grabels, René Revol, qui se situe sur un plan politique national pour attaquer le rapport d’orientation budgétaire métropolitain comme étant une application du projet de loi de finance de la majorité macronienne. Mais ce qui fera le plus de bruit dans cette intervention, c’est sa conclusion où il fustige les dépenses ostentatoires de communication de Philippe Saurel aux frais du contribuable.

Bref, un mois de janvier sans grand relief qui confirme notre hypothèse de l’isolement politique de Philippe Saurel, comme le manifeste par exemple sa non présence dans la structure qui suit la mise en œuvre de la ligne à grande vitesse Nîmes-Montpellier-Perpignan.

Quel projet d’avenir dans l’action de la Métropole de Montpellier ?

Deux dossiers sont d’ores et déjà sur les rails, l’aménagement d’un musée d’art contemporain (MoCo) dans la demeure du parc Montcalm, et la construction d’un nouveau conservatoire de musique à portée régionale. Le premier remplace le musée de la présence française en Algérie que Georges Frêche avait promis aux rapatriés (ceux-ci sont donc un peu fâchés). Ce projet dédié à l’art contemporain a relativement fait consensus dans Montpellier, mais est-ce une préoccupation majeure des habitants ? La deuxième réalisation répond à un besoin urgent car Montpellier est l’une des villes de France les plus en retard en termes de capacité d’accueil de son conservatoire. En décembre 2017, Philippe Saurel en a posé la première pierre. Pourtant, lorsque on étudie de près le dossier, si le MoCo risque d’être réalisé avant la fin du mandat, ce ne sera pas le cas pour le conservatoire puisque nous apprenons que doit s’engager une modification du PLU avant le début des travaux. Ces derniers ne commenceront pas avant le courant de l’année 2019, et le conservatoire ne pourra ouvrir ses portes au mieux que fin 2020.

Bref, deux investissements majeurs qui ne concernent que la ville de Montpellier, fort utile mais programmés un peu tard. Quant à ses autres annonces, lors de ses vœux, il faut les détailler pour en comprendre le caractère quelque peu illusoire. Premièrement, concernant la mobilité, il y a deux annonces : la ligne 5 et le contournement ouest de Montpellier. Mes lecteurs étrangers à cette ville doivent bien comprendre le problème que rencontre Montpellier. L’absence quasi-totale de rocade extérieure et la faiblesse des transports en commun, en dehors de Montpellier intramuros (où le réseau est par contre très dense) provoquent une congestion quotidienne qui exaspère les habitants et nuit à l’attractivité de la ville. Ce n’est pas par hasard que Montpellier a été classée 3e ville de France pour les embouteillages. La réalisation d’un contournement ouest est donc urgente. Philippe Saurel annonce s’engager dans le contournement ouest aux côtés de l’Etat qui en aura la maîtrise d’ouvrage. Les renseignements pris auprès des services de l’Etat démontrent que cet investissement n’est pas pour demain, et qu’on en est seulement au lancement des études préalables. On parle, par exemple, d’un contournement ouest achevé en… 2030 ! Quant à la ligne 5 du tram, qui à l’origine devait relier Prades Le Lez, au nord-est, à Lavérune, à l’ouest, elle s’est vue réduite comme peau de chagrin. Il ne s’agit maintenant plus que d’une branche de la ligne 1 qu’on appelle pompeusement ligne 5 et qui rejoindra la station de l’université à Agropolis, sans sortir de Montpellier. Quant à la branche ouest de la ligne 5, comme on se doit de modifier la Déclaration d’Utilité Publique, on en verra pas le bout avant la fin de la décennie prochaine. Cette question de la mobilité risque de pourrir la fin du mandat de Philippe Saurel. On attend donc avec curiosité la sortie du Schéma Directeur de Mobilité dont le principe avait été voté en juin 2014 mais qui n’a toujours pas vu le jour.

La deuxième grande annonce est assez rocambolesque. C’est la création d’un nouveau temple pour le football, le long de l’autoroute, en pleine nature, dont Philippe Saurel annonce la première pierre pour 2019. Or, non seulement les terrains ne sont pas disponibles, non seulement les études de faisabilité ne sont pas faites, mais surtout, le montage financier n’est même pas amorcé. Cet investissement de 100 à 200 millions d’euros qu’on envisage de faire en partenariat avec le grand patron des casinos Partouche ne risque pas de sortir de terre sous peu. Si on regarde la création des stades des grandes métropoles françaises, par exemple comme à Lyon, le poids en a été porté par l’investisseur privé, et on voit mal comment les Montpelliérains pourraient accepter une telle charge. Il y a par ailleurs une dimension symbolique et identitaire avec laquelle Philippe Saurel cherche à jouer. Il annonce déjà le nom de ce stade virtuel : il portera le nom du truculant patron du foot montpelliérain, Louis Nicollin, décédé en 2017. Il croit ainsi s’attirer les faveurs du public populaire amateur de foot. Naturellement, le fils de Louis Nicollin, qui par ailleurs n’a pas le charisme et l’autorité de son père, s’est empressé d’accepter ce cadeau de 100 à 200 millions d’euros, financé partiellement par des fonds publics. Il n’est en revanche pas sûr que les 45 000 habitants du quartier de la Paillade, que toute la France connait grâce au foot, acceptent de gaîté de cœur qu’on rase le stade de la Mosson où Louis Nicollin a construit l’histoire mythique du club. Pas sûr que ce dernier eut soutenu l’initiative. Philippe Saurel avance l’argument que l’actuel stade de la Mosson est inondable. Il suffirait d’une digue de 2 millions d’euros et d’investissement internes au stade de 4 à 5 millions d’euros pour en faire un lieu exemplaire, capable d’accueillir les compétitions nationales et internationales, si, bien sûr, le club reste à son niveau actuel.

Bref, à part ça, aucune annonce, aucune perspective, Philippe Saurel ne fait plus rêver. Il faudra étudier aussi d’autres dossiers pour bien s’en rendre compte : l’urbanisation (un SCoT en rade et un PLUI reporté après les élections municipales), les problèmes liés à la faiblesse des relocalisations des activités agricoles et industrielles, l’avenir de l’université et de la recherche… Montpellier est en panne ! Mais toute cette inertie n’est pas seulement déplorable pour les montpelliérains, elle est aussi un risque politique pour le chef de l’Etat. En effet, « la septième ville de France » ne peut pas être négligée par celui qui veut profiter des élections municipales pour se donner une assise locale. Vu le score de Jean-Luc Mélenchon aux dernières élections dans la ville de Montpellier, cette dernière est sous la menace de la France insoumise.

Car en effet, bien qu’il s’en défende, René Revol, maire de Grabels évoqué plus haut, est largement présenté dans la presse locale comme un sérieux concurrent pour la conquête de la cité des treize vents. Le duel avec Philippe Saurel s’est noué lors des législatives de juin 2017 dans la deuxième circonscription de l’Hérault, la seule exclusivement montpelliéraine, qui rassemble 65% des électeurs de la ville. La candidate insoumise, Muriel Ressiguier, qui avait pour suppléant le même René Revol, a battu au second tour la candidate LREM, Stéphanie Janin, adjointe au maire de Montpellier et pour laquelle Philippe Saurel s’est dépensé sans compter. Dès le lendemain de cette défaite, en évinçant René Revol de l’exécutif de la Métropole, Philippe Saurel l’a désigné comme son principal opposant. Son bilan à la mairie de Grabels, à la Métropole, à la Régie de l’eau, son parcours d’intellectuel et son profil d’expert en font l’antithèse de l’actuel maire de Montpellier. Toutefois, on voit mal avec qui il pourrait gouverner la ville, tant la France Insoumise en est encore au stade d’embryon politique.

Emmanuel Macron est donc certainement en plein doute quant à la stratégie à adopter pour garder Montpellier dans le giron des « marcheurs » : soutenir un maire sortant dont la popularité s’étiole mais qui s’est rallié à lui au moment de l’élection présidentielle (ceux-ci n’étant pas si nombreux) ou bien tenter une candidature LREM au risque de ne passer le second tour qu’au prix d’une fusion avec le même Philippe Saurel.

Des signaux contradictoires ont été lancés. D’une part, en recevant à l’Élysée le groupe des opposants éliminés par Philippe Saurel à la métropole de Montpellier et en laissant dire qu’il appuyait leur démarche, le Président de la République a donné le sentiment de lâcher Philippe Saurel. D’autre part, en envoyant sur place certains de ses ministres aux côtés du maire de Montpellier, il laisse penser qu’il lui accorde son soutien. La visite du ministre de l’intérieur Gérard Collomb a été sur ce point significative : d’un côté, Gérard Collomb a publiquement affiché son soutien au maire de Montpellier, et d’un autre, nous avons appris qu’il a reçu en préfecture deux parlementaires (que nous n’avons pas pu identifier, mais nous supposons qu’il y avait un sénateur, certainement Jean-Pierre Grand, et un député LREM) qui ont dressé au ministre un tableau sinistre du bilan de Philippe Saurel.

Macron affirme sa volonté de se constituer un réseau d’élus locaux qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut. Pour les élections municipales prochaines de 2020, il se partage selon les villes entre le choix de listes nouvelles LREM ou le choix de soutenir des notables locaux sortants. À Montpellier, il ne semble pas avoir tranché, car les deux branches de l’alternative sont risquées. Si LREM présente une liste indépendante de Philippe Saurel, même ralliée à une partie des centristes et de la droite, ce n’est pas une aventure facile. D’une part, il faut trouver une personnalité nouvelle et ne pas tarder à la faire connaître. Enfin, l’électorat de Saurel et de LREM étant le même, cette division risque de faire l’affaire de René Revol. L’autre hypothèse consistant à soutenir que le renouvellement du mandat de Saurel ne va pas non plus de soi. D’une part, il faudra faire avaler la pilule aux macronistes locaux qui sont pour la plupart vent debout contre le maire de Montpellier, et compte tenu du caractère de ce dernier, on le voit mal leur faire des concessions. D’autre part, est-ce que le soutien de Macron serait un véritable gain pour le maire de Montpellier dans une élection de mi-mandat toujours très politique dans les grandes villes où le pouvoir central risque d’être sanctionné ? Et là aussi, cela peut faire l’affaire de leur adversaire.

L’attitude des chefs de file locaux de LREM manifeste clairement cette hésitation. La plus en vue dans ce domaine est la députée de la 3e circonscription, Coralie Dubost. D’une part, celle-ci laisse publier dans le Figaro l’hypothèse qu’elle serait candidate en 2020 pour gagner Montpellier au profit de LREM comme l’une des cinq grandes villes visées. Elle soutient également régulièrement son suppléant, maire de Montaud, Joël Raymond, très engagé dans le groupe d’opposition à Philippe Saurel à la métropole. Mais par ailleurs, elle affirme dans une interview au journal local qu’elle n’a aucune ambition municipale. Or, tout comme René Revol, la candidature de Coralie Dubost est tout à fait crédible. A 35 ans, juriste de formation, référente du mouvement En Marche ! dans l’Hérault au cours de la campagne présidentielle, vice-présidente de l’Assemblée nationale chargée des relations avec le gouvernement, cette proche de Richard Ferrand a tout pour s’attirer les faveurs du chef de l’Etat.

Entre un parti socialiste inaudible, et une droite partagée entre soutien et opposition à Philippe Saurel, la tentation est grande de proposer aux montpelliérains une liste estampillée du sceau présidentiel.
Bref, à Montpellier, Macron est face à un vrai dilemme.

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