« Cause arménienne » et réseaux Soral : réplique au collectif VAN (2)

Voici la deuxième partie de ma réponse à la réaction, aussi tardive que peu rigoureuse, du très vindicatif collectif VAN à une analyse que j’avais publiée sur ce blog l’an dernier.

« Le plus grand outrage qu’on puisse faire à la vérité est de la connaître, et en même temps de l’abandonner ou de l’affaiblir. »

Jacques Bénigne Bossuet

 

La première partie, qui était prioritaire, traitait du cœur du sujet : Jean Varoujan Sirapian et ses liens avec les autres cadres du nationalisme arménien en France d’une part, leurs amis d’autres part, et  notamment — mais pas seulement — avec Jean-Marc « Ara » Toranian, coprésident du Conseil de coordination des associations arméniennes de France, contre qui j’ai porté plainte pour injure et diffamation (le procès a eu lieu le 17 octobre ; le jugement sera prononcé le 28 novembre). La deuxième répond aux tentatives faites par le collectif VAN pour sortir du sujet. Par principe, je préfère ne pas les laisser sans réponse.

 

Pierre Vidal-Naquet

Ne voulant pas m’accuser directement de négationnisme (Jean-Marc « Ara » Toranian et Samuel Tilbian se sont retrouvés sur le banc des prévenus pour cela), le collectif VAN, par un détour particulièrement peu subtil, observe que je travaille pour le Center for Eurasian Studies (AVIM) d’Ankara et cite ensuite quelques phrases virulentes de Pierre Vidal-Naquet, historien spécialiste de la Grèce ancienne, contre l’historiographie turque concernant 1915. Il pourrait suffire d’observer que ces phrases ont été écrites en 1984, donc avant ma naissance, et que leur auteur est décédé en 2006, quatre ans et demi avant mon installation à Ankara, deux ans avant la création même de l’AVIM. Mais allons plus loin.

En 1984, quand il écrivait le passage cité par le collectif VAN, Pierre Vidal-Naquet était d’une ignorance absolue de la question arménienne ; il n’en connaissait ni les archives (même françaises et britanniques), ni la bibliographie. Le court extrait (ou le reste du texte, d’ailleurs) ne contient d’ailleurs pas le moindre argument, le plus petit exemple de falsification qu’aurait commise un historien turc, par exemple Türkkaya Ataöv, Yusuf Hikmet Bayur, Kâmuran Gürün ou Salâhi Sonyel[1], et le collectif VAN lui-même est obligé de corriger une grossière confusion entre Ankara et İstanbul. Autre exemple de cuistrerie, toujours dans le même texte cité (sans donner la référence) par mes adversaires : Vidal-Naquet n’a pas craint de se référer, sans fournir de source, à une déclaration attribuée à Kemal Atatürk[2], et cela, deux ans après que le fort peu turcophile James Tashjian eut démontré que cette attribution était erronée — que le maintien d’une telle légende ne pouvait que faire du mal à son camp[3]. Pire : Vidal-Naquet croyait que cette phrase avait été prononcée par Atatürk lors d’une déposition faite en janvier 1919 devant une cour martiale stambouliote, or, en janvier 1919, les procès en question[4] n’avaient pas encore commencé, et, comme le sait toute personne ayant lu ne serait-ce qu’une seule biographie du fondateur de la Turquie moderne, il n’a jamais témoigné devant ces tribunaux iniques.

Mais il y a encore plus grave : le collectif VAN occulte l’évolution de Pierre Vidal-Naquet sur ce sujet. Dans Le Monde du 3 décembre 1999, l’antiquisant a en effet défendu Gilles Veinstein après l’élection de ce dernier comme professeur d’histoire ottomane au Collège de France, contre le chirurgien urologue Yves Ternon, récusant l’accusation de « négationnisme » portée par M. Ternon à l’égard du regretté Veinstein (décédé en 2013, d’une leucémie en partie provoquée par le stress des années de haine, de menaces et de dénigrement). En 2005, Vidal-Naquet a rejoint l’association Liberté pour l’histoire, dont le président de l’époque, René Rémond, constatait l’existence d’un désaccord entre historiens sur 1915. D’une manière encore plus spectaculaire, dans son ultime article, coécrit avec Gilbert Meynier, Pierre Vidal-Naquet a renoncé à la qualification de « génocide arménien », parlant plus prudemment de « massacre ».

 

Nazisme et deux poids, deux mesures

Le collectif VAN ne craint pas d’écrire : « la Turquie d’aujourd’hui, Le pays où Mein Kampf est roi, comme le décrit Antoine Vitkine dans un livre édifiant, et de s'interroger sur la complaisance de Maxime Gauin à cet égard. » Or, il ne cite pas une seule ligne de M. Vitkine permettant de soutenir une affirmation aussi extrême que « Mein Kampf est roi en Turquie ». On y lit simplement que le seul livre publié par Hitler de son vivant s’est vendu à quelques dizaines de milliers d’exemplaires, sur plusieurs années, dans un pays de plus de soixante-dix millions d’habitants. M. Vitkine est un journaliste sans aucune formation de turcologue, n’a jamais vécu en Turquie et n’a mené aucune enquête auprès d’un échantillon représentatif des lecteurs. De toute manière, son entretien avec les responsables de l’éditeur montre qu’il s’agissait d’une initiative commerciale, et non idéologique. Or, qui peut sérieusement prétendre qu’une édition en format compact de Mon Combat ne se vendrait pas à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en France ?

J’habite en Turquie depuis 2011. Jamais je n’y ai entendu quelqu’un faire l’éloge d’Hitler (ce que j’ai entendu en France, de la bouche d’un représentant de commerce venu sonner à ma porte) ; jamais je n’ai constaté, dans une librairie, une mise en valeur particulière de Mein Kampf, ouvrage qui est d’ailleurs loin d’être disponible dans toutes.

Contrairement à ce que semble croire M. Vitkine, et que reprend complaisamment le collectif VAN, les partisans du nazisme en Turquie — principalement Cevat Rıfat Atilhan (1892-1967) et ses militants — étaient en nombre insignifiant et n’ont eu aucune postérité notable dans la droite de type Parti d’action nationaliste (MHP) et Foyers idéalistes (« les Loups gris »)[5]. La seule figure d’extrême droite qui était déjà active pendant la période 1933-1944 et qui ait gardé une certaine influence posthume, c’est-à-dire Nihal Atsız (1905-1975), n’avait aucun lien avec les services du Troisième Reich, n’a jamais produit de doctrine totalitaire (il était assez indifférent à la forme de l’État) [6], n’avait que du mépris et de l’hostilité pour Mussolini, n’a jamais parlé d’une prétendue « supériorité de la race aryenne », et, après 1945, sa position vis-à-vis des Juifs s’est renversée : très admiratif du sionisme, il y voyait désormais « des modèles pour le monde », rien de moins[7]. Quant à citer un dirigeant — un de trop, mais un seul — du Parti de la grande unité nationale (BBP, mêlant conservatisme religieux et nationalisme) qui aurait recommandé, voici maintenant plusieurs années, la lecture de Mein Kampf, il convient de préciser — ce que ne fait pas le collectif VAN — que cette formation politique a obtenu 0,54 % des suffrages exprimés aux dernières élections législatives[8] (et 0,73 % à celles de juin 2011).

Bref, c’est à une vérification falsification de la réalité qu’a procédé le collectif VAN en osant prétendre, sans la moindre base factuelle, que « Mein Kampf est roi en Turquie ». Mais puisqu’ils ont osé m’accuser de complaisance pour des faits qui n’existent que dans leur imagination enfiévrée, je vais parler de leur mutisme sur une réalité incontestable : l’héritage idéologique de Garéguine Nejdeh et Drastamat « Dro » Kanayan dans l’Arménie contemporaine et en diaspora. J’en parlais justement dans ma tribune pour Haaretz, qui a suscité tant de réactions hostiles (par exemple celles qui sont suscité mes plaintes de janvier 2015 contre Jean-Marc « Ara » Toranian et Samuel Tilbian) ; j’y suis revenu, de façon plus détaillée, cette année, pour la revue Caucasus International. Dans aucun des deux cas, je n’ai eu droit à une quelconque réponse sur le fond, surtout pas du collectif VAN.

Théoricien du nazisme à l’arménienne, Garéguine Nejdeh fut chargé par son parti, la Fédération révolutionnaire arménienne, de créer le mouvement de jeunesse aux États-Unis, en 1933. Nejdeh lui donna le nom de Tseghagron, ce qui signifie littéralement « religion de la race », et peut se rendre par « Union des adorateurs de la race ». Le groupe était l’équivalent des Hitlerjungend[9], et dans l’Hairenik Weekly du 10 avril 1936, c’est sans détour que Nejdeh réitéra ses vues : « Aujourd’hui, l’Allemagne et l’Italie sont des nations fortes car elles vivent et respirent en termes de race. » Au moment où il s’exprimait ainsi, le régime nazi avait fait adopter les lois de Nuremberg, déterminant qui était « aryen », juif, etc.[10], et si l’Italie n’avait pas encore adopté de législation antisémite, le tournant raciste du régime mussolinien (contre les Noirs, pour commencer) était déjà pris, à la suite de l’invasion de l’Éthiopie, en 1935[11]. C’est donc très logiquement qu’en 1942, Nejdeh s’est retrouvé membre du Conseil national arménien, créé sous l’égide d’Alfred Rosenberg[12], ministre du Troisième Reich pour les territoires de l’est, c’est-à-dire les parties occupées de l’URSS[13].

Or, dès 1991, c’est-à-dire sous la présidence du « modéré » Levon Ter Petrossian (1990-1998), le nom de Nejdeh fut donné à la deuxième plus vaste place d’Erevan, ainsi qu’à une de ses stations de métro. L’unique référence doctrinale qui soit nommément désignée dans la déclaration de principe du Parti républicain (au pouvoir en Arménie depuis 1998), c’est Nejdeh[14]. De même, à l’automne 2014, quand le conseil municipal d’Erevan a décidé d’ériger une seconde statue du nazi Nejdeh, l’unique controverse que ce vote souleva, entre la majorité et l’opposition, ce fut… à propos de l’emplacement[15]. Je n’ai pas trouvé davantage de polémique, en diaspora, sur le fait que le Tsegagron, qui existe  encore, sous le nom plus sobre d’Armenian Youth Federation, se revendique toujours de son fondateur, qualifié de « héros ». Quant à Drastamat « Dro » Kanayan, autre dirigeant, encore plus haut placé que Nejdeh, de la Fédération révolutionnaire arménienne, il commanda le 812e bataillon arménien de la Wermacht, à partir de 1941[16]. Mort dans son lit, à Boston, en 1956 (il s’était mis au service du renseignement militaire américain, puis de la CIA, pour ne pas être livré aux Soviétiques[17]), Dro repose depuis 2000 dans un mausolée, à côté d’Erevan[18]. Avant la fusion récente des sections de la FRA Nor Seround (mouvement de jeunesse du parti) dans l’agglomération lyonnaise, la section de Décines-Charpieu s’appelait Dro.

Rien n’autorise à considérer Nejdeh comme un cas isolé, ou « Dro » Kanayan comme un simple opportuniste[19]. En effet, leur parti, la FRA, s’est rapproché de l’Italie fasciste dès 1928[20], et, en 1937, Lauro Mainardi, spécialiste du Caucase pour le régime mussolinien, soulignait la proximité idéologique entre le Parti national fasciste d’une part, la FRA d’autre part[21]. Dès la fin des années 1920 aussi, la création d’une « confédération aryenne » (Arméniens, Kurdes, Persans) contre la Turquie kémaliste et l’URSS[22] était devenue un objectif prioritaire pour ce parti, dans la continuité du tournant raciste-aryaniste impulsé dans les années 1910 par Mikaël Varandian[23], idéologue de la FRA de 1905 à sa mort, en 1934.

Et le collectif VAN, arbitre autoproclamé des élégances, dans tout cela ? Il revendique d’avoir « une antenne à Erevan » ; or, jamais les références obsessionnelles à Nejdeh, par le Parti républicain et une grande partie de ses opposants ne lui ont arraché la moindre critique. L’unique référence à ce raciste déclaré sur le site dudit collectif concerne l’engagement ce dernier dans l’armée bulgare, en 1912 ; elle est vaguement positive, et ne contient rien sur son engagement nazi, ultérieur. De même, quand ce groupuscule évoque Drastamat « Dro » Kanayan, c’est d’une manière plutôt favorable, et sans rien dire sur son nazisme. Mais il y a pire que le silence : le collectif VAN n’a jamais été gêné de faire manifestation commune avec la FRA, ne lui a jamais demandé de « regarder son passé en face ». Quant à Jean-Marc « Ara » Toranian, qui a inspiré la création du collectif VAN en 2004, il codirige, depuis 2010, le Conseil de coordination des associations arméniennes de France avec la FRA… qu’il avait pourtant traitée, dans sa jeunesse, d’organisation « totalitaire », présentant « toutes les caractéristiques d’un parti fasciste », sauf l’efficacité[24] .

 

Le MHP et moi

Avec une remarquable capacité à persister dans l’ineptie à longueur de page, le collectif VAN écrit :

« Le doctorant Maxime Gauin - à droite sur cette photo - ne répugne pas à poser aux côtés de Gökçen Çatli, la fille de l'un des pires criminels fascistes turcs, Abdullah Çatli, affilié aux sinistres Loups Gris et suspecté - entre autres actions illégales - d'avoir voulu attenter à la vie… d'Ara Toranian [7]. »

Sans surprise, pas un mot n’est dit sur les causes et le contexte de cette photographie, qui ne sont pourtant pas difficiles à trouver : au pire, l’auteur anonyme de ce texte aurait pu vaincre sa timidité, en m’envoyant un courriel ; je lui aurais répondu. Tout a commencé fin 2014, quand l’université Aydın d’İstanbul (İstanbul Aydın Üniversitesi) m’a invité pour son colloque international de 2015 sur la question arménienne. D’ailleurs, sur cette même photographie, apparaissent aussi Michael M. Gunter, professeur de sciences politiques à l’université technique du Tennessee, ancien enseignant à l’université internationale de Vienne (Autriche) ; l’Israélien Tal Buenos, qui achève sa thèse en sciences politiques à l’université de l’Utah ; et Christopher Gunn, maître de conférences en histoire contemporaine à la Coastal Carolina University. Gökçen Çatlı, maître de conférences en sociologie à l’université Aydın faisait partie du comité d’organisation — c’est-à-dire de ceux qui réservaient les hôtels et le restaurant, qui accueillaient à l’aéroport les participants venus en avion, etc. J’ignorais jusqu’à son existence avant d’être invité. La photo a été prise juste avant le dîner qui clôturait le colloque. Ni pendant ce dîner, ni avant, ni après, je n’ai entendu (ou lu) de Mme Çatlı la moindre apparence de propos raciste, antisémite ou antidémocratique. Le collectif VAN lui-même est incapable d’en citer un seul.

Là encore, ces gens évitent de me répondre sur le fond : ils n’ont jamais publié quoi que ce fût en réplique à ma communication à ce colloque, communication publiée avec les autres dès 2015. Ce n’est pas très difficile de comprendre pourquoi : comme le titre « Victimes de leurs nationalistes : Arméniens et Grecs en Anatolie occidentale, 1905-1922 » l’indique, ce texte, qui s’appuie sur de soixante documents inédits (sans compter les documents publiés et les sources imprimées), distingue les masses des extrémistes, ce qui est un démenti aux calomnies fielleuses de certains militants qui n’ont jamais touché un carton d’archives de leur vie. Toutefois, l’esquive touche à l’ignoble quand le collectif VAN ose citer le père de Mme Çatlı, laquelle n’avait qu’une vingtaine d’années quand il est mort, en 1996. Ah, mais ne rétorquera-t-on peut-être, ce n’est pas de la culpabilité héréditaire : elle a écrit deux livres sur son père (le deuxième ayant paru après le colloque à l’université Aydın, soit dit en passant). Si le collectif VAN a parfaitement le droit, comme tout le monde, de ne pas être d’accord avec ces deux ouvrages, la seule attitude raisonnable consiste à les lire, puis à présenter ses propres arguments : or, dans la logorrhée à laquelle je réponds, ces ouvrages ne sont même pas cités — pas une ligne, rien.

La carence de fond étant décidément une marque de fabrique du texte auquel je réponds ici, le collectif VAN, pour justifier une accusation aussi lourde que « l’un des pires criminels fascistes turcs » donne… un unique exemple de « suspicion », celle qui concerne les deux tentatives d’assassinat contre Jean-Marc « Ara » Toranian, en 1983. Et pour cela, il renvoie à un livre qui ne donne pas sa source. Or, dans les années 1980, M. Toranian lui-même donnait une toute autre explication à ces deux tentatives d’assassinat : il mettait en cause Hagop Hagopian[25], chef de l’ASALA, avec qui il s’était brouillé à l’été 1983. Cette explication est beaucoup plus vraisemblable, pour plusieurs raisons. D’abord, lors de la seconde tentative d’assassinat (5 décembre 1983), M. Toranian était inculpé pour recel de malfaiteur, et la partie civile (Turkish Airlines) espérait obtenir une jonction et un renvoi aux assises, avec le malfaiteur en question, Soner Nayir, finalement condamné, en 1985, à quinze ans de réclusion criminelle pour complicité dans l’attentat d’Orly, et Waroujan Garbidjian, condamné à perpétuité. Quel intérêt, dans ce contexte, de recourir à une méthode aussi extrême que l’assassinat, méthode susceptible d’irriter une police française dont la collaboration était ardemment souhaitée à Ankara ?

Ensuite, la méthode même des deux tentatives (bombe de mauvaise qualité sous le véhicule) ressemble à celle de l’ASALA, auteur de plusieurs attentats à l’explosif qui furent partiellement ou totalement ratés, à cause de la piètre qualité des artificiers — l’exemple le plus éclatant, si j’ose écrire, étant la mort accidentelle de Pierre Gullumian, tué par sa propre bombe, près de Paris, en 1982. Sauf à y être obligés par des circonstances particulières, les services secrets et leurs auxiliaires préfèrent l’assassinat par arme à feu, plus sûr, et le faux accident de la circulation, plus discret[26]. Or, en 1983, M. Toranian habitait au 14, rue de la Folie-Regnault (Paris XIe)[27], c’est-à-dire juste à côté du 14 bis, bâtiment dont l’entrée principale est une porte cochère ; et son inculpation sous contrôle judiciaire l’obligeait à se rendre dans un commissariat plusieurs fois par jour (la dernière fois à 23h), faisant de lui, selon ses propres déclarations, une cible facile. Quoi de plus simple, dans ces conditions, que de placer un tueur avec un pistolet muni d’un silencieux dans l’entrée du 14 bis, dissimulé par la porte cochère, et un guetteur dans la rue, pour attendre la sortie vespérale de Jean-Marc « Ara » Toranian, se rendant au commissariat (ou son retour) ? Décidément, seuls les médiocres terroristes de l’ASALA auraient pu le rater.

Précisons, pour en finir sur ce point, que mon propos n’est pas de défendre Abdullah Çatlı, mais de souligner la vacuité argumentative du collectif VAN. La vacuité se retrouve encore lorsque le groupuscule allègue que « que Madame Çatli, membre du Parti d’Action Nationaliste (MHP) et proche des islamo-nationalistes du Parti de la Grande Unité (BBP) ». Or, si elle a effectivement été candidate du MHP en 2015, rien ne prouve une quelconque proximité avec le BBP, et le collectif VAN, malgré la longueur de son texte, n’esquisse pas la moindre indication positive en ce sens, pas plus d’ailleurs que pour justifier cette autre élucubration :

 

« Mais cela ne rebute pas le moins du monde Maxime Gauin qui soutient fermement le MHP, parti d’extrême droite de Turquie prônant la synthèse entre l’islamisme et le nationalisme le plus virulent, avec deux constantes que l’on retrouve sur l’échiquier politique turc, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite : l’antisémitisme et l’antisionisme. Mais ça non plus, ça ne dérange pas M. Gauin. »

Les « constantes » n’existent que dans l’imagination de l’auteur[28]. Quant à dire que je soutiendrais, qui plus est « fermement », le MHP, c’est, là encore, faux, et s’il y avait la moindre déclaration de ma part en ce sens, le collectif VAN en ce sens n’auraient pas attendu l’automne 2017 pour la citer — rectifier des contrevérités flagrantes sur un parti n’est pas, ipso facto, le soutenir, encore moins « fermement ». Mais le délire continue :

 

« Excusez du peu, le MHP - auprès duquel le Front National passerait pour un mouvement humaniste et droit-de-l’hommiste - chapeaute les assassins Loups Gris [6], l’un des pires groupuscules violents turcs, actif y compris hors des frontières de la Turquie (l'opinion européenne avait découvert son existence en 1981 avec la tentative d'assassinat de Jean-Paul II par Mehmet Ali Agca). »

L’information judiciaire sur la tentative d’assassinat contre Jean-Paul II n’a jamais mis en cause les Foyers idéalistes (vrai nom des « Loups gris ») en tant que tels, encore moins le MHP. Pour le reste, le collectif VAN est incapable de citer ne serait-ce qu’un seul membre du MHP ou des Foyers idéalistes qui aurait été condamné, dans un pays de l’Union européenne, aux États-Unis ou au Canada, pour assassinat, agression physique, propos racistes, menaces ou même pour diffamation ou injure envers un particulier. Il est exact, en revanche, qu’un certain nombre de membres des Foyers idéalistes ont voulu se faire justice eux-mêmes sur le sol turc — ce qui est absolument inexcusable et condamnable —, à la fin des années 1970, après l’assassinat de milliers des leurs par des groupes d’extrême gauche[29]. Mais le coup d’État militaire de 1980 et la répression qui s’en est suivie, contre tous les auteurs d’infractions à caractère terroriste, sans distinction d’opinions politiques[30], puis l’exclusion des éléments extrémistes encore restants, par Devlet Bahçeli, après son accession à la tête des Foyers idéalistes (milieu des années 1980), ont fermé cette parenthèse.

De fait, en 2014 et 2015, c’est-à-dire pendant les actes de guérilla urbaine, puis la vague d’attentats, par le PKK (groupe terroriste, séparatiste kurde et raciste aryaniste) Devlet Bahçeli, devenu président du MHP en 1997 (il l’est toujours), a bien insisté sur la nécessité de distinguer les masses kurdes du PKK, et de faire preuve de retenue. Ce faisant, le terrorisme du PKK n’a pas provoqué, en 2014-2016, une spirale de la violence comme celle des années 1977-1980. Toujours en 2014, Altan Tan, bien que député du HDP (la vitrine politique du PKK) a critiqué son propre parti, et regretté qu’on n’y fasse pas preuve du même sang-froid qu’au MHP, dont il ne partage pourtant pas les idées.

Et comme si toutes les sottises analysées jusqu’à présent n’étaient pas suffisantes :

 

« M. Gauin […] nous a écrit à propos de ce MHP (Milliyetçi Hareket Partisi en turc), qui est pourtant réputé pour sa propagande antisémite et xénophobe : « J’ai dit, je persiste et je signe : le MHP n’est ni d’extrême droite, ni à plus forte raison antisémite. »

Nous présentons dans nos notes de bas de page, quelques éléments d'information au sujet du fondateur du MHP, Alparslan Türkes, qui serait même un « philosémite » selon M. Gauin. Un qualificatif qui ne nous viendrait pas spontanément à l’esprit en découvrant celui attribué par les agents de la Gestapo à Alparslan Türkes, qu’ils dénommaient de manière élogieuse le « Führer du panturquisme » [3] [4] [5] [6]. »

Le MHP est tellement « réputé pour sa propagande antisémite et xénophobe » que le collectif VAN ne cite pas un seul tract, pas une seule affiche, pas un seul communiqué en ce sens : affirmations gratuites, là encore. Quant à la prétendue citation venant d’un agent nazi, elle est tirée d’un article totalement indigne de l’Encyclopædia Universalis, qui ne cite aucune référence, et n’a pas de bibliographie à la fin ; un article rédigé par… Christophe Chiclet, ce qui nous ramène au sujet initial de cette controverse, puisque M. Chiclet est l’un des contributeurs les plus réguliers d’Europe & Orient, la revue de Jean Varoujan Sirpian. Mais le collectif VAN nous expliquera peut-être qu’il n’en savait rien… Quant à Anne-Marie Duranton-Crabol, qui allègue une « aversion » de Türkeş pour les Juifs, elle ne cite strictement aucune source à l’appui. Mme Duranton-Crabol est une spécialiste respectée de l’extrême droite française, mais, si sa présentation de la violence politique en Turquie dans les années 1970 n’est pas caricaturale (elle cite la violence d’extrême gauche, ce que ne fait jamais le collectif VAN), elle ne connaît pas le MHP, ni les Foyers idéalistes, dont elle situe d’ailleurs l’émergence dans les années 1970, alors qu’ils ont été créés en 1968[31].

Vérifions maintenant dans des sources sérieuses. Le politiste israélien Jacob Landau, le meilleur spécialiste (hors de Turquie) du MHP, ne cite pas la moindre trace d’antisémitisme dans ses études sur ce parti et son fondateur, même en 1944 (c’est-à-dire vingt-cinq ans avant le congrès fondateur du MHP) : la procédure qui fut ouverte contre lui cette année-là visait des faits d’insubordination (il était encore officier), et non d’intelligence avec une puissance étrangère ou des propos racistes, contrairement à ce qu’écrit Christophe Chiclet (Türkeş fut du reste acquitté en appel)[32]. De même, dans les livres de Bernard Lewis où ces accusations auraient pu être citées, si elles avaient eu la moindre valeur à ses yeux, Alparslan Türkeş n’est jamais nommé[33]. C’est en vain également qu’on cherchera dans le travail pionnier de Lewis Thomas, qui fut professeur à l’université de Princeton[34].

Les preuves négatives pouvant être jugées insuffisantes, voyons les preuves positives, et d’abord le témoignage de l’homme d’affaires Jak Kamhi, l’une des plus grandes figures juives de Turquie dans la deuxième moitié du XXe siècle et au début du XXIe :

« Alparslan Türkeş était un homme politique respecté, qui estimait avec rigueur les intérêts de la Turquie, et qui avait un sens aigu pour distinguer les amis de la Turquie et les ennemis de celle-ci. Or, dans beaucoup de pays étrangers, il était principalement connu comme le chef d’un parti ultra-nationaliste.

Durant l’une de ses visites aux États-Unis, j’ai organisé des réunions publiques et des discours pour lui, afin de montrer quelles étaient les véritables valeurs de M. Türkeş, et ce en quoi il croyait. Ses discours pour la recherche d’un monde meilleur et sa maîtrise de l’anglais furent admirés. Ce succès fut la base d’une solide amitié[35]. »

Voilà qui est clair et concis. Cependant, les gestes et les actes sont plus probants que les mots. Or, en 1991, Alparslan Türkeş fut le seul homme politique turc à assister au premier colloque entre universitaires israéliens et turcs, sur les relations entre les deux pays. L’année suivante, il participa à la cérémonie de réouverture de la synagogue de Balat, à İstanbul (photo ci-dessous), qui avait été fermée pendant les travaux de restauration.

 

Alparslan Türkeş à la synagogue de Balat, en 1992. Alparslan Türkeş à la synagogue de Balat, en 1992.

 

Parlant à l’université Bilkent d’Ankara en 1994, il a pris plus d’un quart d’heure pour répondre à une question sur son rapprochement avec les institutions juives de Turquie et des États-Unis d’une part, Israël d’autre part, justifiant ce choix par des considérations historiques (l’Empire ottoman a accueilli plusieurs vagues d’immigration juive et n’a eu qu’à s’en féliciter) et stratégiques (Israël est un État fort, qui réussit dans le domaine des sciences et techniques).

Quant à citer, comme le fait le collectif VAN, les « visées stratégiques » de Türkeş (nul besoin d’une source secondaire : l’intéressé ne s’en est jamais caché), cela ne change strictement rien à l’affaire. Aucun des dirigeants politiques qui ont bâti ou soutenu l’alliance de leur pays avec Israël, pas même Guy Mollet, ne l’a fait pour des raisons exclusivement sentimentales et humanitaires : les considérations d’intérêt national et les vues géopolitiques s’y sont toujours ajoutées[36].

Enfin, sur la question du rapport à la démocratie entretenu par le président fondateur du MHP, la formule du professeur Landau est la meilleure, en l’état actuel de nos connaissances : « Bien que Türkeş ait été suspecté dans la première partie de sa carrière politique (années 1960 et 1970) de vouloir remettre en cause la démocratie en Turquie, ses activités ultérieures (dans les années 1980 et 1990) fournissent des preuves considérables qu’il a agi pour la consolidation de cette démocratie. Il a ainsi tiré son parti vers le centre droit [après 1980], pour agir selon les règles du jeu politique en Turquie[37]. »

 

Pierre Loti

Ne craignant pas de se contredire d’un paragraphe à l’autre, le collectif VAN écrit : « contrairement à ce que le jeune homme se plaît à penser, nous ne scrutons pas 24 heures sur 24 ses publications si tristement prévisibles en termes "d'analyses" » ; puis, il m’oppose… un commentaire de quelques lignes que j’ai publié en bas d’un article, en janvier 2011. Ce commentaire portait sur Pierre Loti et les extrapolations tendancieuses réalisées à partir d’une infime partie de sa production littéraire — les quelques pages de Jérusalem répétant des poncifs stupides à l’égard des Juifs.

Ce n’est pas la première fois — ils l’expliquent d’ailleurs eux-mêmes dans le texte auquel je réponds — que le collectif VAN se sert de Loti comme d’un contrefeu, avec toute la sincérité qu’on peut attendre de ce groupuscule, qui commémore, comme expliqué plus haut, le criminel nazi Drastamat « Dro » Kanayan. Du reste, ce n’est pas très étonnant : tant qu’on épilogue sur quelques pages de Loti, on ne s’intéresse pas aux fait que les trois pionniers, pour la diffusion de la propagande nationaliste arménienne dans la presse française à fort tirage, c’est-à-dire Édouard Drumont, Henri Rochefort[38] et Urbain Gohier, furent aussi les trois pires antisémites de leur temps, dans leur pays[39].

La question « Loti et les Juifs » n’a pas attendu le collectif VAN pour être étudiée par les spécialistes de cet écrivain, qui ont analysé le problème avec minutie[40] :

  • Les pires passages ne figurent pas dans le Journal intime, dont le roman est pourtant tiré. Ils ne reflètent donc pas sa pensée profonde, et sont des ajouts, faits pour complaire à son amie Juliette Adam, directrice de la revue dans laquelle le roman était paru en feuilleton, et probablement à une partie de son lectorat. À noter que Juliette Adam ne partageait nullement la turcophilie de Loti, et qu’elle a pris parti pour la Grèce durant les guerres balkaniques (1912-1913), puis durant la guerre d’indépendance turque (1919-1922)[41];
  • Ayizadé, le roman le plus connu de Loti, contient un personnage juif très positif, et si des poncifs se retrouvent dans le premier épisode d’Au Maroc traitant des israélites marocains, le second, en revanche, qui est tiré de faits réels, en donne une vision beaucoup plus sympathique, et le compte-rendu fait par cette famille juive, qui a reçu Loti, confirme le caractère très cordial de cet épisode ;
  • Loti s’est soigneusement tenu à l’écart de l’affaire Dreyfus, une prudence qui lui a valu d’être qualifié de « dreyfusant » par Juliette Adam, et ce n’était pas un compliment de sa part.

Certains Juifs ne s’y sont pas trompés, comme en témoigne sa correspondance. Par exemple, durant les guerres balkaniques, une Ottomane israélite lui adresse une lettre de soutien, que Loti publie dans Turquie agonisante, Paris, Calmann-Lévy, 1913, pp. 77-78, et la fait suivre de ce commentaire : « Que pourrais-je dire, après ce spontané témoignage, que pourrais-je y ajouter qui ne l’amoindrisse ? Cette lettre fait honneur à la race juive. » Et pp. 89-90, il reproduit la lettre d’un commerçant français sur les crimes de l’armée grecque contre les Juifs de Salonique. De même, dans son œuvre maîtresse de défense des Turcs, La Mort de notre chère France en Orient, Paris, Calmann-Lévy, 1920, p. 43, Loti remarque :

« L'Espagne a eu l'Inquisition ; elle a cruellement persécuté et expulsé les juifs, qui du reste se sont réfugiés en Turquie, où, ne faisant point de mal, ils ont été accueillis avec la plus absolue tolérance et sont devenus de dévoués patriotes ottomans. »

Qui peut dire — de bonne foi — que de telles remarques puissent être le fait d’un antisémite ?

 

Recep Tayyip Erdgoğan, les Juifs — et votre serviteur

J’ai délibérément gardé le plus ridicule pour la fin : la dispute fut âpre, mais remportée haut la main.

 

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« L’antisémitisme en Turquie est pourtant porté au plus haut niveau de l'État, par le président Erdogan lui-même dont les vociférations récurrentes à l'encontre de ses présumés opposants soulignent régulièrement leur judéité réelle ou fantasmée. Des articles ou commentaires antisémites sont repris quotidiennement dans la presse de caniveau qui tient lieu de caisse de résonance à la "pensée" erdoganienne. Là encore, sans que cela donne l'occasion à M. Gauin d'exprimer ses préoccupations.

L'un des derniers exemples en la matière est la terrible campagne orchestrée contre le philanthrope turc, notre cher ami Osman Kavala, arrêté le 18 octobre dernier, placé en détention ce 1er novembre en Turquie sous les charges ubuesques de « tentative de renverser le gouvernement et violation de la constitution », inculpé selon les articles 312 et 309 du code pénal turc qui peuvent lui faire encourir une peine de prison à perpétuité. Osman Kavala est vilipendé comme étant le "Soros rouge", ou le « Soros turc » selon Erdogan, le "sioniste", le "Yahudi". Là encore, nous n’avons pas lu de communiqué outragé de Maxime Gauin pour, d’une part, pourfendre de sa plume acerbe cet antisémitisme-là, et d’autre part, afficher son soutien à l’une des plus belles personnes de la société civile turque, injustement incarcérée. »

Et le collectif VAN ne cite pas une seule — pas la moindre — déclaration de M. Erdoğan où il parlerait de la « judéité » d’un adversaire. On voit mal, d’ailleurs, en quoi la judéité serait une caractéristique péjorative pour lui : il s’entendait très bien avec Ariel Sharon ; il a signé avec ce dernier, en 2005, un traité bilatéral d’alliance renforçant celui de 1996 (signé par un Premier ministre nommé Necmettin Erbakan, c’est-à-dire la principale figure de l’islam politique en Turquie, de 1970 à 2001)[42]. Même pendant la brouille de 2010-2015, il n’a pas manqué de faire des gestes en direction d’Israël, par exemple en permettant à ce dernier de devenir membre de l’Organisation pour le développement et la coopération économique (2012), puis en levant son veto à la candidature d’Israël comme observateur à l’OTAN (début 2015) ; et en ne touchant, ni à la coopération contre l’immigration clandestine, ni à la coopération antiterroriste, ni aux relations économiques, lesquelles ont continué de prospérer. De même, les difficultés politiques (maintenant terminées) n’ont en rien empêché les travaux de restauration de la grande synagogue d’Edirne (rouverte en grande pompe début 2015 ; j’ai eu l’honneur de participer à la cérémonie d’ouverture, qui n’a pas suscité la moindre hostilité sur place, au contraire), ni l’accroissement de la participation de la Turquie aux commémorations de la Shoah.

 

Réouverture de la synagogue d'Edirne, après travaux (photographie personnelle, 2015). Réouverture de la synagogue d'Edirne, après travaux (photographie personnelle, 2015).

 

D’ailleurs, le caricaturiste Carlos Latuff, qui mêle un antisémitisme obsessionnel à une turcophobie à peine moins récurrente (il défend le PKK aussi bien que le Hamas), ne s’y est pas trompé. Avec la lucidité de la haine, il a croqué M. Erdoğan en soutien de fait d’Israël (pendant la brouille), puis, juste après la réconciliation de fin 2015, il l’a même représenté portant une kippa.

Quant à la comparaison entre Osman Kaval et George Soros, à propos de laquelle j’attends d’ailleurs ne serait-ce qu’une source, je recommande au collectif VAN de se renseigner sur ce que peuvent écrire à propos de M. Soros les partisans de la droite israélienne : cela vaut largement les critiques formulées par ceux du Fidesz hongrois et de l’AKP en Turquie. Si la critique dégénère en attaque personnelle et raciste, là, bien entendu, c’est condamnable, mais une fois de plus, le collectif VAN ne s’élève pas au-dessus de l’affirmation gratuite.

Enfin, sur M. Kaval lui-même, je pense que mes contradicteurs, en le louant ainsi, ont déjà donné une idée de la méfiance qu’il convient d’avoir sur ce personnage — du moins si, à la différence du collectif VAN, on considère l’ASALA et le PKK comme des organisations terroristes.

 

« Le fait que le prédicateur islamiste, Fethullah Gülen, désigné par Erdogan comme étant à l'origine du coup d'État raté de juillet 2016, ait été présenté dans les médias turcs et sur les réseaux sociaux comme étant moitié-juif et moitié-arménien, n’est pas dû au hasard, cette « révélation » donnant aussitôt libre cours sur internet et les médias turcs aux déversements haineux et racistes habituels. »

À ma connaissance, l’unique figure un tant soit peu connue qui ait soutenu la thèse — complètement absurde — selon laquelle Fetullah Gülen serait le fils d’un Arménien et d’une Juive, c’est Kadir Mısıroğlu, qui n’est pris au sérieux par personne, sauf par les franges les moins instruites des islamistes. Il s’est ridiculisé plusieurs fois, notamment ces dernières années, par exemple en affirmant que William Shakespeare était musulman. Réduire « les » médias turcs à ce personnage, c’est de la calomnie délirante ; et si le collectif VAN avait ne serait-ce qu’un seul autre exemple à nous donner, je pense qu’il l’aurait déjà fait.

 

« Rappelons d'autre part les propos de janvier 2016 du président turc Erdogan, favorable à l'extension de ses prérogatives, et citant l'Allemagne nazie d'Hitler comme exemple de régime présidentiel efficace... Maxime Gauin a-t-il réagi ? Et si oui, était-ce pour voler au secours de la présidence turque qui a déclaré que "La métaphore d'Erdogan sur l'Allemagne d'Hitler a été déformée par certaines sources d'information et utilisée dans un sens contraire" au message qu'il comptait adresser" ? »

J’ai vérifié à l’époque, et j’ai pu constater, comme d’ailleurs un ami franco-turc particulièrement hostile à l’AKP, que le sens des propos de M. Erdoğan avait été inversé, par incompétence ou malveillance : il avait effectivement parlé de l’Allemagne, mais ce n’était pas pour louer « l’efficacité » du nazisme ; c’était pour montrer que la sauvegarde de la démocratie dépend de la capacité du régime (parlementaire ou présidentiel) à résister, à s’adapter ; or, la République de Weimar, conçue pour éviter les dérives autoritaires, et donc conçue sur un modèle parlementaire, a conduit, contre la volonté de ses concepteurs, à la pire des dictatures.

 

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« Nous n’avons pas plus souvenir des réactions de M. Gauin aux violentes diatribes anti-israéliennes du président turc qui valent à ce dernier l’adhésion de la rue turque. On se souvient du retour triomphal de Recep Tayyip Erdogan après le clash de Davos, où il avait eu, en 2009, un accrochage avec le président israélien Shimon Peres, ce qui lui avait valu les félicitations du Hamas »

Si l’accrochage à Davos est qualifié de « diatribe anti-israélienne », je ne vois pas très bien quels termes vont rester pour qualifier l’état des relations entre M. Obama et son équipe d’une part, le gouvernement israélien d’autre part, de 2012 à 2016. Le vocabulaire employé côté américain était en effet bien pire — sans conséquences pour les relations commerciales, ni pour l’aide militaire, de même que, je le répète, les quelques minutes tendues à Davos n’ont pesé en rien sur les échanges économiques, ou même politiques entre la Turquie et Israël (politiquement, cela ne s’est dégradé qu’après l’affaire du Mavi Marmara, en 2010, affaire soldée par des réparations qu’a payées Israël). On pourrait également penser à Nicolas Sarkozy, très critiqué — souvent à juste titre, me semble-t-il —, mais qui ne saurait être suspecté d’antisémitisme ou d’antisionisme.

Quant à citer les félicitations du Hamas, j’attends avec gourmandise les commentaires de mes adversaires sur celles adressées, en 2015 (bien plus récemment, donc), par ce même Hamas au HDP (vitrine politique du PKK), parti que ce même collectif VAN défend de manière inconditionnelle.

Pendant que nous y sommes, j’aimerais bien savoir ce que le collectif VAN a pensé de l’accueil triomphal fait par le Parlement arménien à Nabih Berri, président du parti Amal (islamiste chiite) et à son discours qui mérite, lui-même d’être qualifié de diatribe anti-israélienne, voire antisémite. Une université d’Erevan a ensuite remis à M. Berri le titre de docteur honoris causa.

 

« Ou faudrait-il aussi s’inquiéter du mutisme de M. Gauin lorsque Erdogan, alors Premier ministre, avait tenu en mai 2014 des propos antisémites en s’en prenant violemment à un contestataire, sur les lieux de la catastrophe minière de Soma ? «Où vas-tu, espèce de sperme d’Israël, viens par ici !» avait crié le chef du gouvernement turc comme on pouvait le constater dans une vidéo publiée sur le site internet des journaux d’opposition. »

Et voilà sans doute le paragraphe le plus bête. Murat Yetkin, directeur de l’Hürriyet Daily News (opposition) a écouté attentivement l’enregistrement, avec ses collaborateurs, et conclu que M. Erdoğan n’avait pas dit cela. J’ai vérifié auprès de mon ami Nuri Yıldırım, ancien ambassadeur de Turquie, retraité depuis 2008, et connu pour n’avoir aucune affinité (c’est une litote) avec M. Erdoğan : il m’a confirmé, par écrit, qu’à supposer même qu’on puisse identifier une telle phrase dans le brouhaha de cette altercation, ce n’est pas la voix du Premier ministre (et futur président) qu’on entend à ce moment-là ; or la voix de M. Erdoğan est bien reconnaissable, et il n’est pas nécessaire de comprendre le turc pour s’en rendre compte.

 

Maxime Gauin

 

[1] Türkkaya Ataöv, « The Armenian Question », Encounter, mai 1982, pp. 91-94 ; Yusuf Hikmet Bayur, Türk İnkılâbı Tarihi, Ankara, TTK, volume II-3, 1951, p. 18-100, et III-3, 1957, p. 35-59 ; Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984; Salâhi R. Sonyel, « Armenian Deportations: A Reappraisal in the Light of New Documents », Belleten, XXXVI/141, janvier 1972, pp. 51-69 ; du même auteur : Le Déplacement des Arméniens : documents, Ankara, TTK, 1978.

[2] Pierre Vidal-Naquet, préface à Un crime de silence. Le génocide des Arméniens, Paris, Flammarion, 1984, p. 11.

[3] James H. Tashjian, « Letter to the Editor », The Armenian Weekly, 20 mars 1982 ; « On a ‘Statement’ Condemning the Armenian Genocide of 1915-1918, Attributed in Error to Mustafa Kemal, Later ‘The Ataturk’ », Armenian Review, XXXV-3/139, automne 1982, pp. 227-244. Voir aussi Türkkaya Ataöv, Une déclaration faussement attribuée à Mustafa Kemâl Atatürk, Ankara, Sistem Ofset, 1984. L’ouvrage préfacé par Pierre Vidal-Naquet s’appuie aussi sur une autre déclaration, totalement fabriquée celle-là, attribuée à Kemal Atatürk : Gerard Libaridian, « L’idéologie du mouvement Jeunes Turcs [sic] », dans Le Crime de silence…, p. 74. Sur cette fausse citation : Türkkaya Ataöv, Une autre falsification : la « déclaration » (1926) faussement attribué à Atatürk, Ankara, Sistem Ofset, 1986.

[4] À leur sujet, voir : Ferudun Ata, İşgal İstanbul'unda Tehcir Yargılamaları, Ankara, TTK, 2005 ; Maxime Gauin, « “Proving” a “Crime against Humanity”? »Journal of Muslim Minority Affairs, XXV-1, mars 2015, pp. 147-149 (version en français) ; Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey, Salt Lake City, 2005, pp. 73-82.

[5] Erdem Güven et Mehmet Yılmazata, « Milli İnkılap and the Thrace Incidents of 1934 », Journal of Modern Jewish Studies, XIII-2, juillet 2014, pp. 190-211. Détail piquant : Atilhan semble avoir été dépourvu de préjugés à l’égard des Arméniens. Son associé en affaires s’appelait Panos Der Mangasaryan, qui lui ouvrit des partenariats commerciaux avec des Arméniens de la diaspora (ibid., p. 194).

[6] Umut Uzer, « Racism in Turkey: The Case of Huseyin Nihal Atsiz », Journal of Muslim Minority Affairs, XXII-1, 2002, pp. 120 et 126.

[7] « Les Juifs travaillent à récupérer la terre qu’ils avaient perdue il y a deux mille ans, à reconstituer, comme langue vivante, l’hébreu qui n’existait plus que dans les livres, et ce faisant, ils sont des modèles pour le monde. » Nihal Atsız, « Kızıl Elma », 31 octobre 1947. Et encore, en 1971 : « Si la qualité était fonction de la quantité, cent millions d’Arabes n’auraient pas été défaits par deux millions et demi de Juifs. »

[8] http://www.ysk.gov.tr/ysk/content/conn/YSKUCM/path/Contribution%20Folders/SecmenIslemleri/Secimler/2015MVES/96-D.pdf

[9] John Roy Carlson (Arthur Derounian), Under Cover. My Four Years in the Nazi Underworld of America, New York, E. P. Dutton & Co, 1943, pp. 81-82 ; Gaïdz Minassian, Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Paris, Autrement, 2007, p. 59-60.

[10] Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Gallimard, 2006, tome I, pp. 121-142.

[11] Ken Ishida, « Racisms compared: Fascist Italy and ultra-nationalist Japan », Journal of Modern Italian Studies, VII-3, 2002, pp. 380-391. Voir aussi Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, PUF, 2012 (1re édition, 2007).

[12] « Document Reveals Dashnag Collaboration With Nazis », Congressional Record, 1er novembre 1945, pp. A4840-A4841 ; Yves Ternon (mais oui), La Cause arménienne, Paris, Le Seuil, 1983, p. 132.

[13] Sur Rosenberg et le Troisième Reich en général face au Caucase : Georges Mamoulia, « Le Caucase dans les plans stratégiques de l’Allemagne (1941-1945) », Cahiers du Centre d’études d’histoire de la défense, n° 29, 2006, pp. 43-90.

[14] Turgut Kerem Tuncel, Armenian Diaspora, Ankara, Terazi, 2014, pp. 309-311 (traduction intégrale de la déclaration de principes). Cet ouvrage est la version publiée d’une thèse de doctorat soutenue à l’université de Trente (Italie). Dans le jury, se trouvait le fort peu turcophile Simon Payaslian, professeur à l’université de Boston.

[15] « Hero’s Statue: Location chosen for GareginNjdeh’s monument in Yerevan sparks controversy », Armenianow.com, 30 octobre 2014, http://armenianow.com/society/58107/armenia_garegin_njdeh_statue_yerevan

[16] Lettre de Dennis A. Flinn, directeur de la Sécurité au Département d’État, à John Edgar Hoover, directeur du FBI, 30 décembre 1955, National Archives and Record Administration (NARA), College Park, RG 65, IWG Records, carton 156, chemise Kanayan ; Christopher Walker, Armenia. The Survival of a Nation, Londres-New York, Routledge, 1990, p. 357.

[17] Le dossier de la CIA sur Dro est dans NARA, RG 263, ZZ-18, CIA Name Files, carton 64. Voir, par exemple, la note du 2 décembre 1948 et le mémo du 19 janvier 1954.

[18]  “General Dro Reburied in Armenia”, Armenian International Magazine, juin 2000, p. 26.

[19] Ce que tente maladroitement de faire Levon Thomassian dans Summer of 42. A Study of German-Armenian Relations During the Second World War, Atglen, Schiffer Military History, 2012.

[20] Jordi Tejel Gorgas, Le Mouvement kurde de Turquie en exil : continuités et discontinuités du nationalisme kurde sous le mandat français en Syrie et au Liban (1925-1946), Berne, Peter Lang, 2007, p. 225 ; Dépêche de l’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, 10 février 1928, Archives du ministère des Affaires étrangères, La Courneuve, microfilm P 16678.

[21] Georges Mamoulia, « L’histoire du groupe Caucase (1934-1939) », Cahiers du Monde russe, XLVIII-1, janvier-mars 2007, p. 57.

[22] Jordi Tejel Gorgas, Le Mouvement kurde…, pp. 226-228 et 253.

[23] Mikaël Varandian, L’Arménie et la Question arménienne, Laval, Imprimerie moderne, 1917, pp. 23 et suivantes.

[24] « Non à la terreur du parti Dachnak », Hay Baykar, février-mars 1979, p. 3.

[25] « Nouveau “comité” : Hagopian avance ses pions », Hay Baykar, 15 décembre 1984, p. 7. C’est aussi l’explication retenue dans Francis P. Hyland, Armenian Terrorism: The Past, the Present, the Prospects, Boulder-Oxford, Westview Press, 1991, pp. 207 et 214.

[26] De fait, Nubar Yelemyan, terroriste du TİKKO passé à l’ASALA fut abattu aux Pays-Bas, le 5 novembre 1982, par des inconnus ; Levon Ouzounian, riche Arménien de Chypre et soutien financier de l’ASALA, fut mortellement renversé, le 21 octobre 1984, par une voiture dont nul n’a jamais retrouvé le conducteur : Michael M. Gunter, « Pursuing the Just Cause of their People ». A Study of Contemporary Armenian Terrorism, Westport-New York-Londres, Greenwood Press, 1986, pp. 125-126.

[27] Note des Renseignements généraux de la préfecture de police de Paris, 27 septembre 1982, Archives de la préfecture de police de Paris (APP), Le Pré Saint-Gervais, BA 2327.

[28] Stanford Jay Shaw, The Jews of the Ottoman Empire and the Turkish Republic, New York-Londres, New York University Press, 1992.

[29] Andrew Mango, Turkey and the War on Terror, Londres-New York, Routledge, 2005, pp. 13-23.

[30] Turan İtil, « Terrorism in Turkey With Special Consideration for Armenian Terrorism », dans Tarık Somer (dir.), International Terrorism and the Drug Connection, Ankara, Ankara University Press, 1984, pp. 29-47.

[31] Anne-Marie Duranton-Crabol, L’Europe de l'extrême droite de 1945 à nos jours, Bruxelles, Complexe, 1991, pp. 155-156.

[32] Jacob Landau, « The Nationalist Action Party in Turkey », Journal of Contemporary History, XVII-4, octobre 1982, pp. 587-606; Pan-Turkism. From Irredentism to Collaboration, Londres, C. Hurst & C°, 1995, pp. 153-157; « Atsız and Türkeş: A Note on Pan-Turkism in Turkey » et « Alparslan Türkeş: A Colonel Turned », repris dans Exploring Ottoman and Turkish History, Londres, C. Hurst & C°, 2004, pp. 58-61 et 189-208.

[33] Bernard Lewis, Juifs en terre d’Islam, Paris, Calmann-Lévy, 1986, repris dans Islam, Paris, Gallimard, 2005 ; Sémites et antisémites, Paris, Fayard, 1987 ; Islam et Laïcité. L’émergence de la Turquie moderne, Paris, Fayard, 1988 ; The Multiple Identities of the Middle East, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1998.

[34] Lewis Thomas et Richard N. Frye, The United States and Turkey and Iran, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1952.

[35] Jak V. Kamhi, What I’ve Seen, What I’ve Experienced, İstanbul, Bahçeşehir University Press, 2013, p. 311.

[36] François Lafon, Guy Mollet, Paris, Fayard, 2006, pp. 553-593 ; Denis Lefebvre, Les Secrets de l’expédition de Suez, Paris, Perrin, 2010.

[37] Jacob Landau, « Alparslan Türkeş… », p. 189.

[38] Hans Barth, Le Droit du croissant, Paris, H. C. Wolf, 1898, p. 7 ; Edmond Khayadjian, Archag Tchobanian et le mouvement arménophile en France, Marseille, CNDP, 1986, pp. 44-46 ; Rapport de la préfecture de police de Paris, 29 décembre 1895, APP, BA 2146.

[39] Voir, entre autres, Michel Winock, Édouard Drumont & Cie. Antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, 1982 ; du même auteur, « Rochefort : la Commune contre Dreyfus », Mil neuf cent, n°11, 1993, pp. 82-86 ; et Zeev Sternhel, La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, 1885-1914, Paris, Gallimard, 1997.

[40] Pierre-Édouard Briquet, Pierre Loti et l’Orient, Neuchâtel, éditions de la Baconnière, 1945 ; Guy Dugas, « Loti, le monde arabe et les juifs », dans Loti en son temps. Colloque de Paimpol, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1994, pp. 155-168 ; Alain Quella-Villéger, La Politique méditerranéenne de la France. Un témoin, Pierre Loti. 1870-1923, Paris, L’Harmattan, 1992, pp. 40-41.

[41] Lettres de Pierre Loti à Madame Juliette Adam (1880-1922), Paris, Plon, 1924, pp. 220-221 et 244.

[42] Élise Ganem, L’Axe Turquie-Israël, Paris, L’Harmattan, 2006 ; Alexander Murinson, Turkey’s Entente with Israel and Azerbaijan, Londres-New York, Routledge, 2009.

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