Quelle réalité le 8 mai ?

On a mal à y croire. A 618.608 voix près parfois obtenues de façon tordue, tout un pays basculerait d'une perspective humaniste au fascisme ! Et on se révolte : le chantage ne marchera plus, pas question de voter pour un Macron suppôt de la politique qui fait le lit du FN. Mais faute de déposer en nombre suffisant un bulletin Macron dans l'urne le 8 mai, nous aurons le fascisme dur au pouvoir.

L'élection présidentielle en cours montre de façon éclatante à quel point le jeu électoral est pervers : selon la prophétie auto-réalisatrice des sondeurs, l'affiche du 2ème tour est Macron-Le Pen, laissant sur le carreau les plus nombreux, ceux qui ne veulent ni du fascisme ni de la continuation de la politique menée par les Sarkozy, Hollande et leurs prédécesseurs au service de l'oligarchie.

Si l'organisation de notre société prévoyait que nous votions pour décider des choses à réaliser, au lieu de désigner des « décideurs », il serait beaucoup plus facile de devenir raisonnables, coopératifs, d'apprendre de nos expériences et d'agir pour le mieux.

Mais la réalité, aussi dure soit-elle à avaler, alors que nous sommes passés à deux doigts d'un changement profond, humaniste, démocratique, écologique et social, est celle-là : « ni Le Pen, ni Macron » au deuxième tour n'est plus qu'un vœux pieux. Ce sera Macron, ou Le Pen.

« Battre les deux candidats à la fois » ? C'était au premier tour. Malgré les fraudes ou irrégularités qui ont eu lieu, les résultats du premier tour ne sont pas invalidés. L'affiche correspond exactement aux vœux du pouvoir en place. Souhaiter que M. Macron passe de justesse pour lui rappeler que l'opposition existe, c'est jouer avec le feu, comme l'a fait le PS depuis M. Mitterrand en favorisant la montée du FN. Mieux vaudrait que M. Macron obtienne un score de république bananière, dont tout le monde saura parfaitement, quoiqu'il en soit dit, que ce vote n'aura eu pour but que d'éviter la montée du FN aux commandes du pays, de même que l'on sait que les 18,19 % des inscrits pour M. Macron au premier tour comprenaient déjà une grande part de votes soi-disant utiles.

La question qui se pose à présent est de savoir comment pouvoir construire une vraie force alternative pour l'écologie, la justice sociale et la paix dans le rapport de force qui sera institué le 7 mai. On ne peut que comprendre la répulsion des opposants à la loi El Khomri ou les zadistes qui se sont fait gazer et matraquer tant et plus, à voter pour le promoteur de cette politique. On se révolte : le chantage ne marchera plus, pas question d'élire un Macron, suppôt de la politique qui fait le lit du FN. On se refuse à être complice de cette non-perspective, à participer à ce piège, mais il est une fois de plus refermé. Que deviendraient nos vies avec un FN au pouvoir ? Dans une France en état d'urgence, avec une constitution quasi monarchique pouvant lui donner les pleins pouvoirs ? Qui peut croire qu'il n'userait pas d'une si belle occasion et qu'il aurait souci de respecter un fonctionnement démocratique ? Et qu'attendre de ses troupes chauffées à blanc par une telle victoire ? Qui veut voir des tabassages ou assassinats d'immigrés aux coins des rues, des pogroms, l'interdiction des mouvements d'opposition, la persécution des dissidents et des minorités, la prison pour les grévistes et syndicalistes ? La mort des associations sauf celles d'embrigadement à la gloire du FN ? La mise au pas des médias ? L'éducation des enfants aux mains d'idéologues négationnistes ? La culture aux ordres ? Etc… Nous n'entendrions plus parler des affaires pourtant graves attachées au FN, la justice serait sous contrôle et la peine de mort rétablie…

D'autres pays que la France tout aussi civilisés que nous ont basculé en très peu de temps dans le fascisme, la liste est longue. Des assassinats racistes n'ont pas tardé suite au Brexit réputé gagné par l'extrême droite, ce qui est contestable, et suite à l'élection de M. Trump.

Comme Mme Le Pen, Hitler accusait le capitalisme de prendre les nations on otage au bénéfice d'une classe de « rentiers cosmopolites et parasites ». Son « parti national-socialiste des travailleurs allemands » prétendait lutter contre le chômage et favoriser les classes populaires. En fait ils détruisirent les conquis sociaux du monde ouvrier. De même les votes des élus FN vont régulièrement à l'encontre des droits ou des libertés publiques. Jamais on n’a vu ses militants manifester pour défendre les droits des salariés ou des retraités.

Sitôt Hitler promu chancelier le 30 janvier 1933 (grâce aux défections des voix de gauche), le Reichstag lui vote les pleins pouvoirs, les communistes sont jetés en prison, les courants socialistes sont réprimés et interdits, et le parti nazi devient le parti unique, où sont recrutées des milices puis la Gestapo. Le culte du chef dans lequel il est si facile de tomber est bien gardé par la violence.

Le racisme nazi glorifiant une mythique race «aryenne», accusait les «sous-hommes» de tous les maux de la société, et les premiers camps de concentration se remplissent dès 1933, suivis de camps d'extermination où périront 6 millions d'êtres humains.

Les nazis voulaient bouter les étrangers hors d'Allemagne... La loi d'aryanisation de la fonction publique promulguée dès avril 1933, l'idéologie nazie fut enseignée à l'école et tous furent embrigadés (associations de jeunes, jeunes filles, femmes etc) chacun étant menacé par la délation entretenue y compris entre enfants et parents. La presse fut mise aux ordres, des livres brûlés en place publique.

Faute de déposer en nombre suffisant un bulletin Macron dans l'urne le 8 mai, nous aurons Le Pen en tête. Quelle que soit notre colère contre ceux qui nous mettent dans cette situation, la dangerosité du FN est telle que nous ne pouvons nous défausser aussi légèrement de notre responsabilité. Je voterai donc Macron pour ne pas voir le FN au pouvoir, et continuerai la lutte contre sa politique. Car sous le FN c'est la possibilité même de lutter qui serait écrasée. L'extrême-droite est redoutable pour sa violence envers l'étranger et l'opposant, elle ne l'est aucunement pour l'oligarchie dont elle a toujours été le dernier rempart. L'objectif, c'est qu'une vraie alternative sociale se développe. Les forces sont là. A nous de les fédérer pour avancer. Pour cela commençons par ne pas nous réduire nous-mêmes à l'impuissance.

Gdalia Roulin, 1er mai 2017.

 

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