Affaires sous contrôle

Les gouvernants cherchent immanquablement à garder sous leur contrôle les populations, qui elles-mêmes sont habituées à rendre des comptes aux figures d'autorité sans jamais leur en demander. C'est consubstantiel à l'exercice centralisé du pouvoir, aux profils dominateurs (parfois à outrance) des personnes qui ont voué leur existence à la poursuite des postes les plus élevés, et aux caractéristiques plus ou moins serviles de ceux qui acceptent ces rapports extrêmement hiérarchisés. Et il semble que nous soyons désensibilisés à l'abus de fichages en tous genres dont nous sommes l'objet, au point de laisser passer en ce moment même une loi d'extrême droite, la loi sur le renseignement, sans trop de réactions à la base malgré la forte mobilisation d'associations, de syndicats, de politiques, de professionnels etc.

Comme si le fait d'être surveillés n'allait pas porter à conséquence, comme si le fait que la loi légalise toutes les pratiques abusives passées des services de renseignements et en permette une systématisation massive, en écartant tout contrôle judiciaire au profit du seul premier ministre, n'était pas un sabordage impensable de nos libertés dans un pays qui se dit démocratique.

Nous pensons n'avoir rien de bien grave à nous reprocher. Aurions-nous donc gardé l'illusion infantile que l'autorité sait forcément ce qui est bien et ce qui est mal, que cette autorité serait au-dessus de tout soupçon, qu'elle serait naturellement pondérée et juste ? D'une part c'est croire que le respect de la vie privée concerne l'individu sans incidences sociales, ce qui est faux. Il doit nous importer de faire respecter non seulement notre droit personnel à l'intimité, mais celui de nos concitoyens de toutes sortes qui peuvent être journalistes, avocats, magistrats, médecins, patients, membres d'une minorité quelle qu'elle soit, dissidents de tous bords, lanceurs d'alerte, etc... D'autre part c'est faire bien peu de cas de l'histoire et des expériences récentes et récurrentes que les pouvoirs en place ne cessent de nous faire connaître, du moins tant qu'il y a des journalistes indépendants et une protection du secret de leurs sources, qui protège le droit des citoyens à être informés.

Sans protection du secret des sources, toutes les sales affaires qui ont éclaté au fil des ans auraient pu être classées avant même d'avoir vu le jour, et nous pourrions nous imaginer naïvement que tout va pour le mieux dans « le meilleur des mondes ». En réalité bien évidemment les malversations et la corruption seraient encore plus énormes, et leurs effets concrets d'autant plus pesants sur la société.

En 1973 éclate le scandale des plombiers ou des « micros » du Canard Enchaîné. A l'époque ces écoutes étaient scandaleuses. Avec la loi sur le renseignement elles seront légitimées puisque le seul premier ministre va en décider.

En 1981 c'est le ministre du budget Papon qui tente de museler le Canard en déclenchant un contrôle fiscal.

En 1985 sous Mitterrand les services secrets font couler le Rainbow warrior, le navire de Greenpeace prêt à appareiller pour protester contre les expériences nucléaires à Mururoa. Un mort : le photographe. Sous M. Sarkozy le président de l'association sera placé sous écoute.

Charlie Hebdo aussi a été écouté. Ce sont quelques exemples parmi tant d'autres. Tout ce qui dérange peu ou prou non pas les citoyens, mais le pouvoir, sera écouté.

Il n'est que de regarder d'un peu plus près certaines affaires pour être édifié sur la confiance aveugle que méritent les puissants. Ce pourraient être les affaires des diamants de Bokassa, du sang contaminé, Urba, des frégates de Taïwan ou d'Arabie saoudite, des HLM de Paris, des ventes
d'armes à l'Angola ou ailleurs, Elf, Tibéri, Clearstream, Tapie, Karachi, du Médiator, Bettencourt, Kadhafi, Cahuzac...

Malgré un dossier très étayé et des faits connus, dans cette dernière affaire le mensonge a failli l'emporter et Médiapart a été traîné en justice avant toute vérification sur le bien fondé de ses allégations. Il ne s'agit pas seulement d'un ministre du budget grand moralisateur fraudant le fisc depuis des années, il s'agit de corruption, de curieux comportements de complaisance réciproque entre l'ancien ministre du budget M. Woerth et l'ex nouveau ministre au même poste M. Cahuzac, en lien avec une société de gestion spécialiste de l'évasion fiscale.

M. Hollande avait promis une loi sur la protection des sources. Le projet a été préparé depuis longtemps par Mmes Taubira et Filipetti quand elle était ministre de la culture, mais sa présentation au Parlement n'a jamais été autorisée par M. Valls. On pourrait imaginer de plus que les journalistes français aient, comme ceux des USA, un droit d'accès reconnu par la loi aux documents administratifs intéressants la vie publique. Ce serait une grande avancée démocratique, quoique loin de suffire à caractériser ce que devrait être une véritable démocratie, où le pouvoir est exercé par le peuple et pour le peuple, et non pas contre lui.

 

                                      Gdalia Roulin, lundi 22 juin 2015.

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