Blancs ou Noirs ?

Le Patriot Act voté en 2001 aux USA a totalement échoué vis à vis de son objectif affiché : la guerre au terrorisme. Le directeur de la NSA et un rapport du FBI reconnaissent qu'il n'a aidé à déceler aucun attentat terroriste, et que par contre il a servi à l'espionnage économique et politique, en premier lieu contre les écologistes et les contestataires, permettant en outre l'installation de Guantanamo et la légalisation de la torture. Les Américains viennent donc de voter le « Freedom Act » qui revient partiellement sur le Patriot Act.

La loi sur le renseignement que le gouvernement français fait passer en force ces jours-ci correspond point par point au Patriot Act tant dans les dispositions prises (hormis Guantanamo et la torture) que dans les méthodes employées pour faire pression sur les parlementaires, accusant les opposants au projet d'être des amateurs laxistes, antipatriotes, etc., sans permettre un débat honnête et argumenté. Est-ce à dire que le gouvernement est incapable de tenir compte des 15 ans d'expérimentation du modèle américain ? N'est-ce pas plutôt que le résultat obtenu est exactement celui qui est recherché ?

C'est bien ce que prévoit le texte, qui n'est qu'accessoirement quoique ostensiblement antiterroriste. (De ce point de vue il sera contre productif, car mathématiquement le tri algorithmique sélectionnera quelques millions de faux positifs (et négligera quelques faux négatifs), et un tel flux provoquera l'engorgement de services qui suivent présentement, de l'aveu du ministère, 3000 individus réputés dangereux). Vingt lois se sont accumulées en 25 ans sur le sujet jusqu'en 2014, et déjà en 2009 un rapport du PS disait : « La France dispose d’un arsenal de lois et de procédures antiterroristes complet ». Le projet de loi actuel, essentiellement, attribue des pouvoirs exorbitants à l'exécutif et aux services de renseignements, voués à devenir, ce qu'ils ne sont déjà que trop, une véritable police politique. Et les champs d'application de cette loi ne sont pas
tant flous qu'extrêmement larges, au point de couvrir tous les domaines de la vie publique. Quant à l'interprétation qui pourra être faite d'expressions trop vagues, il n'est que de regarder les actes posés dès le début par ce gouvernement : répression violente contre des manifestants pacifiques, causant des blessures parfois graves à Notre Dame des Landes, et à Sivens la mort de Rémi Fraisse, répression de mouvements ouvriers et démolition de bidonvilles. L'association Greenpeace vient d'être interdite en Inde, accusée de nuire aux intérêts économiques du pays. Sera-t-elle bientôt interdite en France ? Qu'en sera-t-il des lanceurs d'alerte et autres dissidents ? Une grève générale sera-t-elle considérée comme une menace aux institutions ? Ce n'est pas moi seule qui m'en inquiète, mais par ex M. Caillé, secrétaire général du syndicat CGT-Police Paris.

Les politiques au pouvoir cherchent toujours à le garder et à l'amplifier. La concentration des pouvoirs dans les mêmes mains est éminemment dangereuse, l'histoire le prouve amplement. Sans contre-pouvoirs les abus surviennent immanquablement. Pourquoi ferions-nous confiance à un
gouvernement qui a renié les minces promesses du candidat Hollande dès son investiture, quand il a couru signer sous la pluie le pacte de stabilité qu'il s'était engagé à renégocier, et qui mène sans discontinuer une politique inverse de celle pour laquelle il a été élu, agrémentée de détails en
trompe-l'œil ?

Certes les services secrets déjouent des attentats, mais devrions-nous croire qu'ils sont des pépinières d'angelots ? Rappelons-nous le scandale des Irlandais de Vincennes, où les services avaient fabriqué les « preuves ». Rappelons-nous le scandale des écoutes de l'Élysée, celui des fadettes du journal « Le Monde », les barbouzeries... Avec cette loi la République aura les mains blanches, les services verront toutes leurs bavures passées et à venir légalisées et leur toute puissance entérinée.

Les « socialistes » qui gouvernent sont en train de tuer l'État de droit qui devrait encadrer et limiter les différents pouvoirs, pour nous imposer un régime pré-totalitaire, où l'ensemble du peuple devient suspect, un genre « d'ennemi intérieur », à surveiller de près avec une panoplie de moyens indétectables tous plus intrusifs les uns que les autres, tandis que l'exécutif aura de moins en moins de comptes à rendre. Et ils oseront prétendre que nous sommes encore en démocratie !

C'est le PS qui écrivait en 2009 : « Néolibéral et conservateur à la fois, Nicolas Sarkozy rhabille l'État, défaillant en matière de protection sociale et économique, avec les oripeaux de l'État sécuritaire [...] Nicolas Sarkozy a ainsi achevé la mutation d'une politique de sécurité publique vers une politique de surveillance des publics [...] Ces deux éléments (exclusion et prédiction) constituent désormais les piliers de la politique de sûreté, promue par Nicolas Sarkozy ». Eh bien, pouvait mieux faire ! Et M. Hollande le fait.

 

                                                 Gdalia Roulin, lundi 8 juin 2015.

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