Dans le secret

«Qu'on me donne 6 lignes écrites de la main du plus honnête homme, j'y trouverai de quoi le faire pendre». Richelieu.

Les tueurs de Charlie Hebdo étaient connus et suivis des services de renseignement. Mais le gouvernement utilise l'émotion soulevée par ces meurtres pour faire voter en urgence une loi qui va tous nous muer en individus passibles d'une surveillance extrême, considérés non en citoyens libres et responsables mais en suspects perpétuels, épiés, fichés à vie de toute part. Les moyens techniques actuels pour collecter tout ce qui est «branché » sont hallucinants. Et bien sûr, un fichier reste. Il est consulté, utilisé, diffusé, piraté...

Des responsables au sujet des droits de l'homme à l'ONU et au Conseil de l'UE s'inquiètent. La CGT Police pointe les risques de dérives. Pour la lutte antiterroriste des syndicats de policiers réclament des formations, des anthropologues et linguistes, une meilleure coordination. Le juge antiterroriste Marc Trévidic dénonce les pouvoirs exorbitants remis aux services de renseignements sans contrôle judiciaire. Le Syndicat de la Magistrature, celui des avocats, la Commission de réflexion sur le droit et les libertés de l'Assemblée Nationale entre autres, le président de la Nationale des Interceptions de Contrôle de Sécurité ainsi que M. Toubon, Défenseur des Droits, la Ligue des Droits de l'Homme, Reporter Sans Frontières, l'Union Syndicale de la Magistrature, Amnesty International, La Quadrature Du Net et nombre d'acteurs du net protestent que cette loi n'ajoute rien à la lutte contre le terrorisme et menace les libertés publiques. Comme son nom l'indique c'est une loi sur le renseignement, qui donne tous pouvoirs aux services de renseignement et au sommet de l'État, et le secret défense pourra être opposé à toute demande d'explication.       Débattue en quelques jours et votée le 5 mai par des députés qui n'ont pas pu évaluer l'impact du texte et qui ont surtout appliqué la discipline de parti (curieuse notion en démocratie), elle sera discutée au Sénat à partir du 20 mai. Alors que les USA reviennent sur le Patriot Act qui n'a fait régresser que les libertés, le Times regrette que la France confère « aux autorités les plus grands pouvoirs intrusifs jamais obtenus ».

Je n'ai rien à cacher, esquivez-vous ? Sans pudeur ? Que diriez-vous si des inconnus fouillaient votre vie intime, vos tiroirs, lisaient vos lettres, vous photographiaient et vous enregistraient quand vous vous croyez seuls chez vous ou en famille, se gaussaient en bande de vos petites manies, et plus si... ? N'est-ce pas du viol ? Les micros et caméras invisibles que les SR vont pouvoir poser dans les domiciles et véhicules, sous l'arbitraire du premier ministre et sans recours réel, n'est-ce pas étouffant ? Les juges sont absents du circuit. Leur autorisation pour ces intrusions visant jusque là des suspects sur qui pèsent des éléments à charge est supprimée, et la CNCTR ne donnera que des avis, parfois a posteriori. Toute la population sera soumise à cet espionnage constant, car tout ce qui est connecté sera capté, y compris les sources des journalistes. On nous rassure : la surveillance sera l'œuvre de machines et des algorithmes feront le tri. Mais en pratique, pour remplir leur fonction, il faut que ceux-ci examinent tous les contenus. Devons-nous faire confiance au pouvoir qui choisira seul quels critères retenir ? En 1940 on voit lesquels ils auraient été.

La loi indique des objectifs sujets à interprétation.

« Les intérêts majeurs de la politique étrangère », et dans la première version « l'exécution des engagements européens et internationaux », cela signifie-t-il qu'on ne peut que se féliciter des actes de guerre français, et qu'il nous faut trouver bels et bons les traités de l'UE, le TAFTA etc ?

« Les intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la France », ques aco ? Nous ne pourrons plus critiquer les multinationales siégeant en France sans passer pour des ennemis publics, ni dénoncer les ventes d'armes et de centrales nucléaires ?

« La prévention [...] de la délinquance organisée ». Exit les faucheurs d'OGM et autres désobéisseurs...

« Prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions ». Devrons-nous renoncerà réfléchir à une organisation plus juste et plus démocratique de la société, nous interdire de contester aucune institution, et surtout les pouvoirs que la Vème République (aban)donne à l'exécutif? Les partis politiques, d'opposition mais pas que, les syndicats et associations, les lanceurs d'alerte, les manifestants de tout bord et ceux qui croiseront leur route, tous ceux qui bougent ont du souci à se faire.

Sous prétexte de nous protéger ce gouvernement détruit méthodiquement nos droits et libertés, réalisant ainsi lui-même les buts du terrorisme, installant des outils d'oppression redoutables. L’État concentre de plus en plus les pouvoirs aux mains de l'exécutif, forçant le passage des lois au Parlement et réduisant le champ d'action du pouvoir judiciaire. Il nous place sous contrôle, alors que ce devrait être au peuple de contrôler les hommes d'État et de vérifier qu'ils respectent leur mandat.

 

                                                                    Gdalia Roulin, mardi 19 mai 2015.

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