Risque zéro

Une philosophie lénifiante se répand sous les auspices de ceux qui font « l'opinion », et revient sans cesse à la charge, celle de l'assurance tous risques, aussi illusoire que séduisante. La confusion est entretenue qui criminalise tant des intentions (qui les prouve ?) et des paroles que les actes délictueux. On promeut des politiques dites préventives prétendant éviter le délit avant qu'il soit réalisé, en arrêtant des supposés coupables qui n'auront donc pas commis le méfait pour lequel on les poursuit. Chacun n'est-il donc pas présumé innocent tant qu'il n'a pas été condamné en conclusion d'un jugement équitable ? Et comment juger ce qui n'a pas eu lieu ? A quand la boule de cristal ? Certains voudraient prédire la criminalité des futurs adultes en étiquetant les enfants dès la maternelle, comme si l'humain était une mécanique, le fichage est généralisé, la mode est à l'ingérence, et même les guerres deviennent « préventives », voire « humanitaires » ! Au vu des résultats en Irak, en Libye, en Syrie etc, on peut se permettre d'être effleuré par le doute.

Cette confusion manipulatoire ouvre la porte aux abus les plus graves. Une société d'hommes libres devrait garantir la liberté de penser et de s'exprimer sans contrainte, et se rappeler qu'on doit juger quelqu'un à ses actes. Qui n'a jamais été suffisamment en colère pour souhaiterl'espace  d'un instant la mort d'un persécuteur ? Tue-t-on l'odieux personnage pour autant ? Non, tout ce que l'on peut ressentir, dire et penser ne se traduit pas toujours en actions, car nous sommes des êtres complexes capables de toutes sortes d'émotions dont la colère, mais aussi de recul, de réflexion, de compréhension. Et c'est d'ailleurs en expérimentant, en s'exprimant, et dans l'échange avec autrui que nous mûrissons et devenons plus raisonnables et plus ouverts.

Cependant une sorte d'escalade semble à l'œuvre dans les milieux dirigeants qui place de plus en plus totalement la société entière sous un contrôle centralisé. A peine avons-nous dénoncé tel fichier bafouant nos libertés fondamentales qu'il en sort d'autres plus ou moins secrets, et que des techniques de pointe s'ajoutent aux précédentes pour nous tracer comme du bétail. Certes l'interception de tout ce que nous disons ou écrivons sur un support branché est pratiquée depuis longtemps par la NSA et Google (qui garde y compris ce que nous avions tapé sur nos claviers puis effacé) ainsi qu'Edward Snowden et d'autres l'ont révélé. Nos données sont piratées par les multinationales qui nous inondent de publicités de préférence ciblées alors que des informations honnêtes seraient plus utiles, et les fichiers pullulent. Et il semble que s'installent et se généralisent des infrastructures totalitaires plus étouffantes que tout ce qui a jamais existé. Outre la manie de sonder et celle de gloser sur les petites phrases d'autrui au lieu que chacun puisse parler et préciser lui-même ce qu'il a à dire, outre les appels aux émotions immédiates plutôt qu'aux analyses informées, outre les appels à dénonciation, nous sommes cernés par l'électronique, par les écoutes et caméras diverses, par les puces et GPS, les IMSI catchers, pourquoi pas bientôt par des drones, et une législation se développe qui réduit les pouvoirs du judiciaire au profit soit de tribunaux privés à la botte des multinationales avec les traités de libre-échanges tels le TAFTA, soit qui donne tout pouvoir à l'exécutif et octroie aux services de renseignement une puissance sans frein, puisqu'il leur suffira de la notion d'urgence pour agir sans autorisation préalable, ne devant allégeance qu'au premier ministre. Bien entendu les services français collaboreront avec ceux des USA, comme si ceux-ci n'étaient pas encore assez hégémoniques. Si le Sénat confirme le vote de la loi sur le renseignement par l'Assemblée Nationale, cette loi va non pas garantir le droit à la sûreté des citoyens, au contraire elle protégera les agents de renseignement de tout risque pénal vis-à-vis d'abus passés et à venir. Cette loi n'ajoute rien à la lutte antiterroriste, laquelle est déjà couverte par 16 lois votées depuis 1986. C'est un outil de surveillance de masse politique et d'espionnage économique, dans un contexte où sont déjà calomniées et réprimées les résistances. La fortune des ex fournisseurs français d'outils d'oppression numérique à Ben Ali & El Assad est assurée, mais où est le profit du citoyen ? Allons-nous accepter de vivre dans une suspicion à l'œuvre à chaque instant, allons-nous nous autocensurer de peur de contrôles intempestifs de ces sortes d'yeux et oreilles divines gérées par des mégalomaniaques ?

Ou allons-nous décider que d'autres choix s'offrent à nous pour vivre nos vies de façon plus digne et heureuse, en appuyant notre sécurité sur une organisation sociale honnête et juste, où la solidarité du partage et le respect des droits de chacun serait un bien plus sûr garant de paix sociale que la coercition du puissant sur le plus faible et démuni.

 

                                                                                                                           Gdalia Roulin, 23 mai 2015.

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