Paris paradis ?

Le paradis fiscal est un pays qui attire les capitaux étrangers par son niveau d'imposition très bas sur les personnes physiques ou les entreprises, ou les deux. Ses dépenses publiques sont réduites et les lois d'autres États peuvent y être contournées dans l'impunité. Ce qui ressemble à s'y méprendre à la feuille de route de M. Macron.

Dès avant sa démission du gouvernement Hollande, M. Macron s'en fut à Londres et Las Vegas faire part de son soutien appuyé aux milieux d'affaires, et y trouver des soutiens financiers de poids pour son mouvement et sa campagne présidentiels. Ayant conforté les industriels « français » qui y échappent à l'impôt, que paient les ménages et salariés « ordinaires » et assimilés, il poursuit une énergique offensive de charme pour attirer ces affairistes et leurs comparses de toutes nationalités à Paris. Car les banquiers de la City ont besoin d'un pied-à-terre en UE, pour garder malgré le Brexit les facilités de transaction qui ont cours entre pays européens. (Ce sont d'ailleurs essentiellement les aménagements des intérêts de la finance qui font traîner la concrétisation du Brexit). La délocalisation de l’activité de la City ne concernera qu'environ le quart de celle-ci, mais la concurrence est rude avec Francfort entre autres.

Et au fait qu'est-ce que la City ?

La City, cœur historique et géographique de Londres, jouit d'un statut spécial de cité et de comté indépendants dans le « Grand Londres ». Première place financière du monde, son volume d'affaires dépasse la somme de ceux de New York, Francfort et Paris, et il est supérieur au PNB du pays de façon incontrôlée et délirante. La City concentre 550 banques, la moitié des plus grands assureurs du globe, 80 % des hedges-founds de l'UE, effectue la moitié des entrées en bourse internationales...

Gouvernée par un lord-maire élu par les corporations marchandes, bien plus puissant que le maire de Londres, et un parlement (installé plusieurs siècles avant celui du pays) où peuvent voter les résidents, les entreprises implantées et les citoyens d'honneur comme Goldman Sachs, les apparatchiks chinois, Poutine, G. Bush etc, elle a un représentant permanent à la chambre des communes, qui siège à côté de son président et peut intervenir en séance, et qui a un accès direct au ministre, lequel est tenu de lui répondre dans les 24 heures. Un genre de super-lobbying institutionnalisé...

L'histoire de la City commence par un statut d'exception au Moyen-âge l'exemptant de taxe de passage de moutons, qui continue aujourd'hui en forme de non-imposition et de secret bancaire. La définition même des paradis fiscaux. Paradis apparus entre les deux guerres mondiales, dont la City crée une multitude fin des années 50 aux quatre coins de la terre, quand l'empire britannique se démembre.

La dérégulation financière des années 80 et la libre circulation à vitesse supersonique des capitaux devenus à plus de 95 % spéculatifs, déconnectés de l'économie réelle, ont accru monstrueusement les volumes financiers offshore : non plus des milliards mais des milliers de milliards ! Il était question en 2011 de 20.000 milliards $. Ce qui suffirait amplement à régler la crise économique actuelle.

Les paradis fiscaux blanchissent les profits colossaux du crime et de la corruption, et ils servent d'abord les plus puissantes des banques, entreprises et « élites ». Camoufler des flux financiers aux États est devenu leur sport favori. Les profits sont privatisés et les pertes socialisées, comme l'a montré à l'évidence la recapitalisation des banques en 2008. Les Britanniques réglant la plus lourde ardoise : 1.800 milliards .

Le secret bancaire, entretenu légalement, est la clé de ces circuits. Hors de toute fiscalité, l'argent recyclé ressort avec les apparences de la plus grande respectabilité entre les mains des honorés cols blancs de la City.

En France, la fraude fiscale des riches coûte l'équivalent chaque année du déficit du budget de l’État. Qu'à cela ne tienne. Il n'y aura plus de fraude, car M. Macron et consorts vont défiscaliser les grosses fortunes et les grosses entreprises, y compris d'une taxe apportant 11 milliards à la Sécu. M. Macron prétend fonder la prospérité française sur la prospérité de la finance. Recette éculée ! « Nous sommes prêts à faire le nécessaire pour rendre la France plus attractive, que ce soit en matière sociale ou fiscale » (M. Le Maire devant les représentants de Wall Street à New-York). Le gouvernement envisage un statut d’exception légale permettant aux Sociétés de la City qui viendraient à Paris de rester sous protection de la loi anglaise avec procédures en langue anglaise. Partisan des traités bilatéraux, lesquels évitent diverses impositions aux grosses firmes et leur permettent d'imposer leur loi, M. Macron va aussi faire entrer les dispositions de l'état d'urgence dans la loi ordinaire - les opposants étant criminalisés à outrance – afin de faire régner la stabilité politique recherchée par les firmes, que ce soit de gré ou de force. La casse du droit du travail et le plafonnement des indemnités prud'homales pour licenciement abusif répond à la volonté du secteur financier anglo-américain et sert les mêmes intérêts, tout comme les « zones franches » qui créent des enclaves de non-droit dans un pays, où les capitaux circulent sans frein et où la législation du travail ou autres protections sociales ne s'appliquent plus.

Sous prétexte de « dérapage des comptes publics », le gouvernement s'en prend aux salariés et retraités, aux fonctionnaires et aux services publics déjà fragilisés, et projette 10 milliards de privatisations, comme si les citoyens ne payaient pas le privé beaucoup plus cher que le public pour un service détérioré. Le gouvernement Macron reprend l'antienne d'une « urgence budgétaire » en réalité totalement arbitraire, comme si les « caisses de l’État » étaient aussi vides que le compte du Français lampda précarisé. En réalité le système bancaire fonctionne tout autrement, créant la monnaie à partir de rien. Les banques octroient des crédits ex-nihilo sur des fonds inexistants, qui sont dès lors inscrits en dépôts que l'emprunteur doit rembourser avec intérêts. C'est ainsi que le pouvoir trouve toujours l'argent des subventions aux grands actionnaires, monnaie dont il argue manquer concernant le social.

C'est ainsi que « la main invisible du marché », la « concurrence libre et non faussée » fait ruisseler la richesse des classes privilégiées à « ceux qui ne sont rien » !

Gdalia Roulin, lundi 17 juillet 2017.

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