L’heure des comptes

Ce que la peur a fait, pourquoi pas la volonté de vie ? Pour les affaires sérieuses, il est coutume d’établir des audits. Plus que le bilan du système en place, que l’on sait catastrophique, l’audit des alternatives serait intéressant pour voir ce que nous pouvons réaliser ensemble sans attendre, produire et répartir en nous coordonnant, pour sortir de suite des circuits d’exploitation habituels.

Pour les affaires sérieuses il est coutume d’établir des audits, des inventaires et bilans. D’ailleurs les audits citoyens de dettes des États (cf. le CADTM) ont souvent montré leur caractère abusif et odieux. En cette sortie de confinement, essentiellement pour reprendre le collier du servage salarial, il serait bon que les citoyens réalisent un audit complet de l’état de la société et de son économie, de mettre à plat sans tricheries dans tous les domaines ce que nous produisons, pour quels services, quels résultats, quelles utilités, de dire ce que nous refusons et ce que nous voulons construire, comment, avec qui et et pour qui réorganiser notre travail.

Le gouvernement saupoudre pour calmer les esprits : miettes par-ci par-là pour travailleurs méritants, promesses de petits pas tels 15% d’agriculture bio (c’était déjà au programme)... Pourtant l’efficacité est à portée de mains, puisque l’échappée d’un seul virus a suffit à faire prendre des décisions inespérées : arrêt d’usines mortifères, des transports etc, diminuant d’1/3 la pollution scandaleusement habituelle engendrée par nos modes de vie.

Ce que la peur a fait, pourquoi pas la volonté de vie ?

Rien n’est à attendre de dirigeants complètement inféodés à la haute finance privée, à l’avidité consubstantielle à leur clan et à son mode de fonctionnement capitaliste, nous coinçant dans une division de plus en plus atomisée, tous compétitifs, concurrents, et sous contrôle de plus en plus fascisant quelle qu’en soit la manière légale ou abusive, insidieuse, robotisée, informatisée, et le consentement à la soumission. Le sacrifice des libertés contre une sécurité, fut-elle sanitaire, est un leurre, car c’est justement le système d’exploitation à outrance de toutes les «ressources» (dont les humains!) qui crée les conditions propices aux pandémies et nous fragilise (pollutions de l’air, des sols, des aliments, déséquilibres des écosystèmes, destruction de la biodiversité, mondialisation…), et qui se permet de décréter des états d’urgence l’un après l’autre et de nous assigner à résidence (surveillée !) tels des mineurs et présumés délinquants. Ce gouvernement l’a dit, il tient son cap (y compris le matraquage de manifestants humanistes). Est-ce le nôtre ?

Acceptons-nous que l’argent public, après avoir renfloué en 2008 un secteur bancaire en faillite, irrigue les entreprises du CAC40 sans que leur statut privé soit jamais remis en cause ? Comme si l’idée de collectif, de biens communs était pestiférée, quoique parfaitement compatible avec la démocratie, et comme si le mythe du capital privé créant activité et emplois (naturellement assujettis) était vrai, alors que c’est au contraire le travail et lui seul qui crée la valeur, sur lequel le capital prélève un coût exorbitant. Et la même sérénade recommence : baisse des salaires, licenciements, chômage, marché du travail, délocalisations etc.

Le travail devrait d’abord être utile. Et chacun pourrait toute sa vie avoir droit à une part du revenu national affecté à assurer les moyens de bien vivre à toute la population - ce qui est le but de tout travail sensé. Il ne s’agit pas d’aumône, mais de répartition égalitaire de revenus. Cela garantirait nos libertés fondamentales, dont celle de choisir à quoi nous voulons œuvrer, et notre solidarité entre pairs tous concernés. A nous tous de définir ensemble le travail minimum indispensable. Le reste, luxe, fantaisies etc, feront d’autant mieux partie des activités libres, ou de loisirs, que notre temps de travail nécessaire, s’il est partagé, peut devenir très court. Un travail utile ne saurait avoir pour but d’enrichir des mises financières, mais de répondre à des besoins concrets définis ensemble. Ce qui signifie une organisation planifiée et décidée à la base. Et non pas laisser produire à seule fin de dividendes, puis pousser à consommer à grand renfort de milliards en gardant secrets d’affaires et brevets qui ne servent qu’à dominer le marché, au lieu d’agir pour le bien commun en s’entraidant pour un véritable progrès. Supprimons entre autres les métiers de la pub qui ne vise qu’à nous transformer en addicts décérébrés. Nous avons besoin de vraies infos et non de bourrage de crâne. Et nous avons besoin de sobriété. Tout ce qui pollue doit être interdit et repensé.

Refuser de travailler à l’encontre de ses convictions éthiques, voilà un mot d’ordre décisif, comme le dit Bernard Friot.

Plus que le bilan du système en place, l’audit des alternatives est intéressant pour voir ce que nous pouvons réaliser sans attendre, ensemble, pour produire et répartir entre nous, en nous coordonnant pour vivre de suite hors des circuits d’exploitation habituels. Notre impuissance naît de notre dispersion. C’est dans la rencontre et l’échange, en menant des actions communes, que nous prendrons conscience de nos forces, évolutives, que se dégageront des convergences, des visions d’ensemble et la compréhension des points stratégiques dans la construction d’une alternative sociale et politique concrète. Afin de tous pouvoir vivre bien et respecter le milieu qui nous donne la vie.

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