El pueblo, unido…

Le dernier livre de Rutger Bregman : « Humanité » montre, à travers de multiples exemples d’expériences vécues et des analyses scientifiques convoquant l’histoire, l’anthropologie, l’éthologie et diverses expériences, que le véritable réalisme ne réside pas dans un cynisme méprisant, mais dans la conscience que nous pouvons vivre ensemble dans le respect mutuel et l’entraide pacifique.

Noël 1914. Des chants, des lumières se répondent d’une tranchée à l’autre, « Stille Nacht, heilige Nacht » puis « The first Noël », jusqu’à ce que tous reprennent en chœur « Adeste Fideles », et fraternisent. Sur plus de 2/3 du front, Allemands et Britanniques, et aussi Belges et Français, plus de 100.000 soldats célèbrent Noël ensemble et se découvrent réciproquement animés de sentiments humains, à l’opposé des monstres sanguinaires dépeints par la propagande de guerre dans l’un et l’autre camp.

Noël 1915, le haut commandement prévient toute récidive en ordonnant des bombardements massifs et continus. Et l’histoire, toujours écrite par les vainqueurs, tenta de nier (puis de stigmatiser) les phénomènes de mutineries pacifistes ou de trêves spontanées pourtant récurrents qui se sont manifestés au cours de nombreuses guerres, celles d’Espagne, des Boers, de Sécession, de Crimée, napoléoniennes…

L’anthropologie montre que loin d’être naturelle, la guerre n’apparaît qu’avec la sédentarisation et la hiérarchisation de la société, et avec l’accaparement de certains biens par les castes au pouvoir, s’appuyant de plus en plus sur la force armée pour défendre leurs privilèges toujours plus exorbitants.

Entre le XI et le XVIIIe siècle dans nos pays, les « communs » fonctionnaient parfaitement, mais l’État intervint pour les découper en « enclosures » attribuées à de riches propriétaires, chassant de force les paysans vers les usines, processus comparable à ce qui se produit actuellement notamment en Afrique, où l’État dépouille les habitants de leurs terres ancestrales pour les vendre à des « investisseurs ».

La recherche de ce qui a permis à homo sapiens de prédominer sur terre met en évidence un facteur décisif : la sociabilité. Non pas la puissance cérébrale. De nombreux tests comparatifs entre jeunes en bas âge chimpanzés et humains montrent qu’ils sont ex-aquœ au plan du raisonnement spatial, du calcul, des capacités d’interférences causales. Les chimpanzés ont d’ailleurs meilleure mémoire, plus de rapidité, et réussissent mieux le cas échéant à piéger leur adversaire. Ce qui nous distingue en fait c’est la gentillesse et la faculté de nous imiter l’un l’autre. Des études menées sur des renards ou des chiens confirment qu’en sélectionnant les individus les plus sociables sur plusieurs générations, on obtient en corollaire des individus plus intelligents. Ainsi les êtres humains apprennent-ils les uns des autres, et lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes, contrairement aux idées reçues, ils s’entraident et coopèrent spontanément, car la plupart des gens sont des « gens bien ». Les exemples abondent, et maintenant que les archives en sont devenues accessibles, on peut constater que la célèbre expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité fut tronquée et falsifiée. Et quelques autres du même acabit.

L’idée que l’homme est mauvais (qu’il faut donc le motiver, le contrôler et le punir) est ancrée en nous par des médias sensationnalistes et des pouvoirs fondés sur les divisions, le mensonge et l’esclavage, et nous nous laissons aller à généraliser de la sorte contre des personnes que justement nous ne connaissons pas. C’est pourquoi le rejet des réfugiés est majoritaire dans des endroits où l’on n’en voit pas. Sachant néanmoins qu’un temps d’acclimatation est nécessaire pour se découvrir, apprendre à se connaître et s’apprécier. C’est la rencontre, le contact qui permettent de pouvoir s’estimer réciproquement et de lier des solidarités (toutes choses durement ébranlées à notre époque de déstructuration sociale, de « distanciation sociale », et où les peurs de toutes sortes sont exacerbées à longueur d’antennes).

Le dernier livre de Rutger Bregman : « Humanité », développe ces idées, expériences vécues à l’appui. Dont l’exemple qui suit.

En 2004, confronté à 2 candidats d’un establishment corrompu, Julio Chavez (Sans parenté avec Hugo) est élu maire de Torres. Son seul programme : céder son pouvoir aux habitants en cas de victoire. Or il a tenu parole.

Des centaines de réunions se tinrent, avec pouvoir décisionnel. Désormais les citoyens choisissent eux-mêmes la totalité des investissements de la commune (environ 7 millions $). Le gouverneur de l’État tenta de briser ce mouvement mais les habitants firent respecter leurs décisions. Chaque année à travers 560 lieux différents dans des réunions ouvertes à tous, 15.000 personnes décident de l’affectation d’un des plus importants budget citoyen au monde, dans leur intérêt commun.

En 2016, plus de 1500 villes pratiquent des formes de budget participatif. Porto Alegre depuis 1986, New-York en 2011, Séville, Hambourg, Mexico…

Au début certains habitants se conduisent comme des oiseaux gardés trop longtemps en cage, mais peu à peu ils acquièrent l’assurance dont ils avaient été dépossédés.

A condition que les citoyens exercent un pouvoir réellement décisionnaire, ces fonctionnements constituent un apprentissage concret de citoyenneté et de démocratie, et montrent que le véritable réalisme ne réside pas dans un cynisme méprisant, mais dans la conscience que nous pouvons vivre ensemble dans le respect mutuel et la paix sociale. Le véritable intérêt collectif n’est pas une abstraction contraire à l’intérêt des particuliers, mais il inclut tous et chacun des membres de la collectivité. Chacun amène sa pierre pour construire ensemble. Et les chercheurs sont étonnés de constater que chaque personne, avec ou sans diplôme, apporte des contributions sensées lorsque chacun est écouté et pris au sérieux.

Gdalia Roulin, 7 décembre 2020.

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