Enjeu décisif, la souveraineté sur le travail

Différentes analyses de l’histoire existent, mais nous sommes tellement baignés continuellement dans, globalement, toujours les mêmes présupposés et interprétations dominantes qu’une autre lecture des évènements est difficile à entendre, même si elle s’appuie sur des faits avérés. Il est pourtant vital de savoir ce qui est décisif pour établir un fonctionnement juste et démocratique de la société.

En 1945 c’est la maîtrise sur le travail qui se joue avec les lois d’Ambroise Croizat sur la sécurité sociale et le statut de la fonction publique.

On nous répète que les hôpitaux, entre autres, s’endettent (et pour cause si on assèche leurs financements et les oblige à emprunter au privé, comme on l’a fait pour les États, lesquels ont de plus épongé l’ardoise des banques en 2008, au lieu d’appliquer à celles-ci les lois de la « concurrence libre et non faussée », leur dette colossale étant reportée sur le dos des peuples pour les ligoter et les ponctionner encore davantage !). C’est l’idéologie de la « start-up nation » en actes, qui transforme tous les secteurs d’activité en entreprises régies par les merveilleuses lois du marché concurrentiel, tournées dès lors vers la rentabilité financière avant tout, tandis que les services au « public » reculent et que le sens du travail se perd.

Pourtant le système de santé en France, qui fut longtemps des plus performants, et le serait encore si l’orientation des décisions politiques n’avaient pas saboté son fonctionnement en le soumettant à des pressions budgétaires absurdes qui l’asphyxient et le dénaturent, a été construit selon une autre logique. Dans la France des années 50 ruinée par la guerre, une production de soins fut créée à hauteur de 10 % du PIB sans nul crédit, sans partenariat public-privé ni appel aux fameux « investisseurs-décideurs » toujours présentés comme d’incontournables sauveurs lors de ces plans que l’on dit sociaux. Les soins ambulatoires, infirmiers, kiné auparavant non remboursés, ont été conventionnés, et les hospices et hôpitaux-mouroirs gérés par l’aide sociale passèrent à l’assurance-maladie qui finança l’investissement, commençant par instituer les CHU reliant hôpital et université. Cette mutation radicale fut payée non par l’impôt, mais en doublant les cotisations entre 1945 et 1979. Cette subvention par une caisse collective a socialisé une partie de la valeur produite par le travail, (nul n’ayant jamais vu l’argent « travailler » comme on le répète pourtant), et évité toute propriété privée exploiteuse de l’outil de production de santé. Plus de 200 milliards sont alors gérés par les travailleurs eux-mêmes au mieux de leurs intérêts, jusqu’à ce que De Gaulle supprime cette gestion démocratique en 1967. Le conventionnement avec l’assurance-maladie affranchit complètement les soignants de l’époque des aléas du marché du travail (ceux du secteur 1 mais la généralisation ne dépendait que d’une volonté politique). L’outil étant aux mains des soignants eux-mêmes, le système de soins passa très rapidement de l’incurie à l’excellence, et dans les années 60-70 les soignants œuvrent à soigner et non comme maintenant sous le carcan d’une dette à éponger sans fin, par laquelle on les assujettit. A ce jour une énorme souffrance au travail se corrèle à la dégradation des services, et la maîtrise de leur travail retirée aux soignants est à reconquérir.

Tandis que le capitalisme accorde un pouvoir d’achat à des subordonnés, se vendant sur un « marché du travail » à des employeurs décidant seuls de la production, rémunération qui repose sur la tâche effectuée, jamais suffisante car il faut être compétitifs et rentables, en 1945 est inventé le salaire à vie du fonctionnaire, salaire attaché à la personne qualifiée d’un grade, auquel cette personne a droit, ainsi affranchie du marché du travail et du chômage jusqu’à sa mort, la retraite étant une poursuite du salaire continuant à reconnaître la qualification attachée à la personne, qui ne rétrograde pas.

Ce type de mouvement d’émancipation des classes laborieuses quant au travail survient dans toutes les sociétés capitalistes. Le même processus est possible dans tous les secteurs d’activité : alimentation, logement, transports, culture, presse, etc. Il s’agit de créer une Sécu universelle. Nul besoin de rétablir de la justice par l’impôt, cela ne se concrétisant jamais dans les faits, si la répartition juste et la coopération sont établies d’emblée. Par exemple pour l’agriculture, une cotisation-alimentation pourrait être créée, chacun touchant par exemple 150 €/mois versés sur sa carte vitale, à dépenser uniquement chez des agriculteurs conventionnés. C’est-à-dire tous les dissidents qui construisent des alternatives à l’agro-business, acceptant aujourd’hui des statuts sociaux inférieurs pour redonner du sens, de la cohérence et une réelle utilité à ce qu’ils fabriquent en reprenant l’initiative sur leur travail. Cela générerait un chiffre d’affaire de plus de 120 milliards. Bien entendu les grandes enseignes ne seraient pas conventionnées, ne remplissant pas les conditions requises. Ce qui pourrait inspirer leurs personnels pour revendiquer la maîtrise de leur outil de travail et un salaire à la qualification…

Le salaire moyen actuel est de 2.300 €. Si chacun touchait cette somme de sa majorité à sa mort, nous vivrions tous à l’aise dans une ambiance sociale apaisée…

La souveraineté sur le travail est l’enjeu déterminant des luttes actuelles, ce que les puissants ne veulent lâcher à aucun prix. C’est pourtant à partir de cette maîtrise que pourrait se déployer une véritable égalité de droits, une vraie sécurité sociale capable de résoudre un racisme en grande partie fondé sur la peur de la perte, cela clarifierait la position du FN/RN qui défend le capitalisme français contre le salariat ; et avec la démocratie au plan économique pourrait advenir la démocratie réelle et l’arrêt de la gabegie délirante qui ravage la planète, le climat, nos vies et toutes les vies de ce qu’on nomme « biomasse ». Se satisfaire de miettes ne fait que retarder la résolution des problèmes, en aggravant de plus en plus tragiquement la dureté des conditions environnementales que nous devrons affronter et plus encore nos enfants et petits-enfants, dans le seul écosystème où nous pouvons vivre, ravagé aveuglément chaque jour davantage.

Gdalia Roulin, le 1 mars 2019.

Source : Bernard Friot, vidéo « Vaincre l’UE, Macron et le capital ». https://www.youtube.com/watch?v=1c77jfHl9xc&t=118s

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