Régime général ou assurances privées ?

On se sert de la dette fabriquée de la sécu comme de la dette des États afin d'exiger des privations pour les classes subalternes, et mettre à mal puis privatiser un régime précurseur de bien-être et d'émancipation égalitaire. Et si au contraire on remplaçait les complémentaires ou mutuelles privées, qui ne redistribuent aux malades qu’à peu près la moitié des cotisations payées, par le tout sécu?

Une sécurité assurée socialement à égalité pour tous est-elle préférable au chacun pour soi, qui laisse chaque individu face à sa situation particulière, dans l'impuissance pour les pauvres comme cela se voit à nouveau en France de pouvoir se soigner correctement, se nourrir et s'abriter puis assurer leurs vieux jours ? Il y a aujourd'hui dans le pays 9 millions de personnes pauvres dont 30.000 enfants à la rue ! Des maladies réputées éradiquées comme la tuberculose reparaissent et contrairement aux prévisions l'espérance de vie a commencé à régresser.

L'alternative rétrograde est posée sous des prétextes divers dont l'essentiel est le fameux « trou de la sécu » archi convenu et rebattu dont l'idéologie au pouvoir s'abstient soigneusement de rappeler les causes : chute dans le revenu national de la part des salaires au profit du capital, chômage de masse, exonération de toute « charge sociale » patronale pour les bas salaires de plus en plus nombreux (pacte de responsabilité), employeurs non à jour de leurs cotisations, dépenses indues payées par la sécu sur ordre du gouvernement.

On se sert de la dette fabriquée de la sécurité sociale comme on se sert de la dette des États (rarement contractée pour servir les intérêts des castes autres que dominantes, tels ceux de la haute finance) afin d'exiger austérité, rigueur et restriction pour les classes subalternes, et mettre à mal un régime précurseur de bien-être et d'émancipation égalitaire.

Deux logiques s'affrontent depuis l'origine entre ceux qui veulent établir une caisse unique de sécurité sociale, un régime général qui s'applique à tous avec un taux unique de cotisation interprofessionnelle, les salariés gérant eux-mêmes, ce qui est fondamental, cette valeur qui leur appartient puisqu'ils l'ont produite - et la classe haut-patronale et ses affidés qui s'est opposée de tous temps à l'émancipation des ouvriers et à leur unité dans l'autonomie, empêchant l'unification du système et obtenant une gestion paritaire selon le fonctionnement dit « représentatif » où doivent négocier délégués patronaux style MEDEF et élus ouvriers. Puis la sécu fut mise sous la tutelle pesante et paperassière d'une administration bureaucratique de plus en plus déshumanisée qui nous incite à imaginer que la « liberté » du privé pourrait être plus efficaced'autant que les gouvernements successifs taillent dans nos droits allègrement.Comme s'il tombait sous le sens qu'un intermédiaire lucratif, comme les assureurs privés dont la fortune incommensurable croît sans cesse, va bien entendu permettre d'assainir des comptes en ouvrant la ligne budgétaire supplémentaire : rétribution des actionnaires !

En 1945 les différentes branches de la sécu existaient : les couvertures santé et vieillesse étaient obligatoires depuis 1930, celle des accidents et maladies professionnelles depuis 1898, les allocations familiales étaient en place depuis 1917 pour le secteur public, 1932 pour le privé (le statut des fonctionnaires ayant été établi en 1853).

En 1945 c'est le régime général de la sécurité sociale qui est institué. Institution révolutionnaire car elle crée une zone économique hors des circuits capitalistes, hors marché du travail, hors crédit même public donc sans prise de profits et à l'origine collectant des fonds (part de salaire mutualisé versé par l'employeur où chacun cotise en fonction de ses moyens et reçoit en fonction de ses besoins) gérés par les salariés en dehors de liens de subordination. C'est un budget égal au budget de l’État qui échappe ainsi au modèle capitaliste et qui se met à produire autrement, par subvention directe de la Caisse. Car c'est uniquement par la hausse des cotisations et de l'impôt que fut créé dans les années 60 tout le secteur hospitalier, que fut inventée la production de santé sans actionnaire ni employeur par des fonctionnaires, et entre 1965 et 75 fut construit un collège par jour financé par l'impôt sans aucun recours à l'emprunt capitaliste.

C'est un modèle que l'on pourrait étendre à toute l'économie pour reprendre le pouvoir sur nos vies, selon le cycle cotisationcaissesubventioncotisation. C'est pourquoi le haut-patronat s'acharne depuis le début à dénaturer, discréditer, rogner et démanteler cette conquête.

De fait il s'agit de savoir pourquoi nous travaillons : pour amasser des produits financiers dont une poignée de privilégiés accaparent une part de plus en plus grosse, tandis que la pauvreté se répand sous eux, ou pour se rendre utile au mieux-être de nos concitoyens en général ? Considérer la sécu sous l'angle de la rentabilité financière en oubliant délibérément son utilité sociale, but qui devrait être normal, nécessaire et suffisant de nos activités, c'est se ranger du côté des parasites sociaux.

Depuis des dizaines d'années les « réformistes » s'attaquent aux services publics, favorisent les complémentaires et déremboursent sans que l'on ait véritablement jamais accès aux tenants et aboutissants, et nous en arrivons à une offensive néolibérale d'un radicalisme dévastateur. Laisser les maladies longues et coûteuses génératrices de pertes à charge de la Sécu (qui serait financée par l'impôt) et privatiser les « petits risques » qui rapportent, ce serait une privatisation complète de tout ce qui peut enrichir encore les assureurs. Après avoir déjà sévi fidèlement pendant 5 ans sous M. Sarkozy, M. Fillon veut achever le travail de socialisation des pertes et de privatisation des profits où l'on cherche en vain la moindre trace d'honnêteté sociale : dépouiller les travailleurs pour donner aux richissimes ! Nous inventer des intermédiaires genre AXA dont il est si proche qu'on parle déjà de la nomination de M. de Castries à Matignon ou à Bercy s'il est élu ! Bref il nous prépare très exactement une non-sécu à l'américaine.

Et si au contraire on remplaçait les mutuelles privées, qui ne redistribuent aux malades qu’à peu près la moitié des cotisations payées, par le tout sécu ?

Gdalia Roulin, le 5 décembre 2016.

 

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