Vieux schémas ou vrai changement ?

M. Macron ce lundi soir distribue quelques miettes, mais il n’a en rien revu sa grille d’analyse ni ses fondamentaux. Les réformes prévues restent en l’état, et la caste des ultra-privilégiés reste incapable de comprendre que lorsqu’on vit sur un budget plus que serré, 5 € en moins c'est énorme, et 80 € de plus n'apportent qu'extrêmement peu de latitude.

A l'initiative des « Gilets Jaunes » on trouve une grande part d'abstentionnistes, ainsi que des électeurs de M. Macron qui avaient attendu du neuf. Ils rassemblent des salariés précarisés et sous-payés, et des membres de la classe dite moyenne. Beaucoup de femmes, des retraités... C'est l'irruption sur les ronds-points de la majorité réputée silencieuse qui prend enfin la parole et qui a des choses essentielles à dire, des primo-manifestants qui se rencontrent là, qui se parlent et développent ensemble leurs revendications : « Macron démission », justice sociale et fiscale, refus déterminé de toute « représentativité » et volonté d'établir une démocratie directe pour remplacer des institutions vermoulues.

Avec l'appui de 80 % des Français, malgré le déclenchement de la panoplie habituelle visant à discréditer un mouvement, qui démontre d'autant plus sa profondeur. Ils seraient manipulés par « les extrêmes », droite ou gauche ou par l'étranger. On ressort le chantage à l'économie. Toute la semaine passée et plus, le gouvernement a agité le chiffon rouge de la violence, se focalisant sur la minorité de casseurs et pilleurs qui objectivement servent l’État, tout un chacun préférant vivre en paix. Et il cherche à diviser le mouvement entre gentils négociateurs et jusqu’au-boutistes. M. Macron propose 3 mois de consultations… espérant évidemment que le mouvement se tasse pendant ce temps. D'autant que face à des manifestants qui refusent toute représentation, lui est prêt à instrumentaliser des structures qui les feront rentrer dans le rang. Pas de délégués ? Qu'à cela ne tienne, il consulte les dirigeants syndicaux ou de partis, et désigne les Maires comme intermédiaires ! Déjà, quand 8 « Gilets Jaunes » avaient été invités à faire de la figuration à l’Élysée, M. de Rugy a sélectionné les 2 interlocuteurs qu'il a bien voulu recevoir…

Le gouvernement découvre paraît-il les souffrances vécues par des pans entiers de la population. Problème. Sur quelles bases pouvait-il donc décider de rogner toujours plus sur les conditions de vie de ces personnes ? Sûr que nos dirigeants doivent avoir du mal à imaginer comment on peut survivre avec 400 € par mois, parfois même beaucoup moins ! Eux dont le premier geste a été d'augmenter leurs émoluments !

C'est très tardivement que ce gouvernement hors-sol daigne faire mine de quelque intérêt pour ceux qui n'étaient «rien» pour lui. Bien au contraire, face aux protestations s’élevant contre sa politique inique, destructrice des biens communs et solidarités sociales (pourtant très insuffisantes) ce n'est pas dans l'écoute bienveillante qu'il s'est situé, mais dès l’abord dans un rapport de force agressif, avec des lacrymogènes, grenades, matraques et flashballs envoyés sur des manifestants pacifiques exerçant leur droit de manifester, ce qui n'a rien d’anodin car les lacrymogènes sont des poisons, dérivés de gaz de combat entre autres. Les manifestants sont nassés comme par hasard pendant des heures devant des édifices symboles du capitalisme, où c'est miracle s'il n'y a pas plus de déprédations. Alors qu'une loi récente vient d'interdire aux parents les châtiments corporels, les lycéens de Mantes-la-Jolie ont été traités comme des prisonniers de guerre par des policiers dont les propos, sur la vidéo prise par l'un d'eux, révèlent un imaginaire collectif qui fait froid dans le dos. (Penser que le gouvernement veut faire entrer des policiers à demeure dans les établissements scolaires laisse songeur…). 150 gardes à vue pour ce seul lycée, des gamins de 15-16 ans ! Rappelons qu'en mai 68 lors de la nuit des barricades, il y eut 300 arrestations.

Depuis 4 semaines on compte 4 morts, des centaines de blessés dont des journalistes, des mains, joues, mâchoires ou yeux arrachés chez les manifestants, des CRS ou policiers blessés. Surmenés. M. Langlois (CGT-Police) dit que beaucoup d’entre eux sont solidaires des « Gilets Jaunes » et de leurs revendications, mais en opération ils doivent agir sur ordre. Ils seraient mieux employés à la protection de la population qui devrait être leur seule vocation, si la devise « Liberté, égalité, fraternité » était respectée.

Comment la rage ne monterait-elle pas devant tant d'injustice, d’abus de pouvoir, de cruauté ? La violence est un engrenage, le pouvoir ne l'ignore pas, surtout quand certains seuils de tolérance sont dépassés. Mais rien de tel comme technique manipulatoire pour retourner l'opinion.

Samedi 8 avant la manifestation, 2000 arrestations ont été opérées dans les gares, parfois pour avoir un simple masque à gaz dans son sac ou de la peinture… On est prié de se faire gazer ou tabasser à découvert. On a même vu 10 chars de combat dans la capitale ! Avec tous les obstacles créés par le pouvoir et la fermeture de moyens de transport, le fait que le nombre de manifestants soit resté quasiment stable témoigne du succès éclatant de la mobilisation.

Pour un vrai changement, le mouvement doit pouvoir continuer à se développer, définir ses propres volontés et construire ses réalisations. Pourquoi négocier avec quelqu'un qu'on veut destituer ? Pour aboutir à un « Grenelle » aussi dérisoire qu'en 68 ? Sans forcément haïr M. Macron ni quiconque, il s’agit de l’empêcher de nuire davantage socialement, écologiquement, et démocratiquement, et d’organiser nous-mêmes à la base une société aux règles différentes, plus juste et plus heureuse, enfin respectueuse de chaque humain, et de la vie. Il est clair que les institutions ne permettent aucunement une vraie démocratie. La démocratie directe ne peut s'inventer que hors des cadres établis. Liberté, égalité, entraide générale !

Gdalia Roulin, le 10 décembre 2018.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.