Droit de nuire ?

Chasser brutalement des militants pacifiques à Bure ne pressait en rien. Ce qui urge c’est de nous libérer de l'emprise du lobby nucléaire, de mettre un point d’arrêt définitif à cette industrie mortifère et à la multiplication de déchets ingérables. De décider en un tel domaine avec la plus grande prudence et de passer aux alternatives respectant l’écosystème, les vivants et la démocratie.

Le gouvernement se plaît à faire preuve d’autorité au lieu de démocratie. Ce fut sa motivation affichée pour envoyer ce 22/2, veille d'une prétendue concertation, 500 gendarmes virer la quinzaine d’opposants au projet de déchetterie nucléaire massive à Bure, présents au bois Lejuc, histoire que nous n’ayons pas trop l’idée que le retrait du projet d’aéroport à N-D des-Landes est une victoire qui pourrait être suivie de quelques autres.

Empêcher une nouvelle Zone À Défendre ? Quel est le problème ? Les citoyens qui refusent l’empoisonnement irréversible de la terre pour d’innombrables générations, ou le projet ? Projet délirant d'accumuler en sous-sol les pires déchets du nucléaire français, éternels au regard de vies humaines, incontrôlables tels ceux à l’origine de désastres aussi peu médiatisés que gravissimes en Allemagne, USA etc., qui causeraient des rejets nocifs en surface, infecteraient tôt ou tard les nappes phréatiques, seraient impossibles à extraire en cas d’accident, et susceptibles de prendre feu d’autant mieux que les déchets, aux dernières nouvelles, seraient conditionnés dans une sorte de goudron, inflammable si le matériau chauffe à l’intérieur ou si un incendie se propage de l’extérieur, entraînant fumées radioactives dans l’air et explosions.

Où se situe le respect du droit entre l’ANDRA condamnée 3 fois, qui dès 2016 coupait une partie du bois dont la propriété lui est encore contestée par plusieurs recours en justice, murant au béton illégalement plus d’1 km, ou ceux qui avancent leur tracteur dans une manif, ou construisent quelques cabanes pour marquer leur vigilance à protéger une forêt, menacée par ces hors-la-loi qui veulent par force mettre les citoyens devant le fait accompli ? La forêt couvre 221 ha où CIGÉO prévoit le débouché des cheminées d’aération du site souterrain prévu à 500 m de profondeur, et veut commencer les travaux sans attendre les décisions de justice.

La légalité des expulsions du bois Lejuc est contestée par les avocats des occupants, car le jugement d'expulsion de 2017 ne visait que Sven Lindstrom. Et le DAL dénonce des pratiques qui «ne respectent pas le droit à la défense» et bafouent la trêve hivernale.

De plus « Sortir du Nucléaire » porte plainte pour violation de domicile, pour l’invasion fracassante sans mandat de gendarmes dans la Maison de la Résistance, logement collectif propriété du réseau « Sortir du Nucléaire » et de l’association « Bure Zone Libre ».

Ne serait-il pas beaucoup plus honnête et respectueux envers les droits fondamentaux de tout ce qui vit de prendre très au sérieux les questions vitales qui se posent, qui ne sauraient se réduire à des sections de pertes et profits comptables, surtout s’agissant du nucléaire, industrie qui aurait dû être classée danger public n°1 depuis longtemps.

Laisser AREVA péricliter aurait été une œuvre de signalée salubrité publique. Et passer à des productions d’énergie non polluantes au lieu de perpétuer une filière létale et ruineuse à tous points de vue.

Par exemple qui donc a envie de voir démarrer un EPR à Flamanville ou ailleurs ? Pourquoi attendre ce démarrage pour arrêter Fessenheim, cette vieille centrale construite sur une faille sismique, garnie de pièces douteuses, qu’il a fallu arroser en 2003 pendant la canicule pour garantir son refroidissement ?

Faut-il rappeler les malfaçons des fonds et couvercles des cuves de 3 EPR (à Flamanville et en Chine ) sur les 4 en chantier, diminuant leur résistance aux chocs thermiques et mécaniques ? Des milliers de pièces défectueuses sont sorties du Creusot pendant des dizaines d'années. A Flamanville on vient de trouver de nouvelles anomalies sur des soudures, des pompes, et la corrosion perçant des tuyauteries malgré les signalements et réparations antérieures. Ces installations sont régies par le principe dit « d'exclusion de rupture », qui permet à l'exploitant de ne pas étudier les conséquences d'un accident à leur sujet, inenvisageable tant il serait grave, et supposé rendu hautement improbable vu les exigences de qualité en amont…

S’agissant de malfaçons, la filière nucléaire française n’est pas un cas isolé. KEPCO en Corée a été condamné en 2012 pour contrefaçon massive de documents de contrôle qualité, relatifs à des équipements de sûreté. Ne rappelons même pas les tromperies de TEPCO au Japon ni les omerta diverses…

EDF n'a pas les moyens ni financiers ni techniques de réparer les réacteurs actuels qui se délabrent dangereusement, ni d'en construire d'autres. Et tout le parc mondial installé vieillit de la sorte. Les citoyens paient par leurs factures d'électricité et à travers les subventions étatiques, sans lesquelles le prix visible de l'énergie nucléaire aurait flambé depuis longtemps, et il ne peut que grimper vertigineusement, à l'inverse du prix des énergies renouvelables qui lui est réellement modeste et qui évolue en baisse sur la durée.

Il est temps de stopper la fuite en avant d'EDF qui veut maintenant construire une méga piscine rivale de La Hague près de Belleville-sur-Loire, où baigneraient 8.000 tonnes de déchets équivalents à 93 cœurs de réacteurs… En mode normal, hors accident qui serait plus monstrueux que tout ce qui est déjà arrivé, des rejets radioactifs sont autorisés dans l'atmosphère : tritium, krypton 85 etc. Les rejets de La Hague égalent ceux d'un gros accident nucléaire, on trouve leurs traces jusqu'en Norvège…

Il y a des « emplois »… ? Et alors ? Cela vaut-il la mise en danger mortel de millions de personnes, d’animaux et de kilomètres de territoires ? Des emplois d’ailleurs qui passent de plus en plus à la sous-traitance et se dégradent dangereusement au mépris des salariés et de la sécurité générale.

Des occupants du bois Lejuc ont écrit : « On n'a pas vraiment de mots pour décrire ce qu'on a ressenti et ce que représente la destruction de ce lieu qu'on a tant aimé ».

Non, chasser brutalement des militants pacifiques à Bure ne pressait en rien. Ce qui urge c’est de nous libérer de l'emprise du lobby nucléaire, de mettre un point d’arrêt définitif à cette industrie mortifère et à la multiplication de déchets ingérables. Et de passer, car elles existent, à des alternatives respectant l’écosystème, les vivants et la démocratie. Incomparablement plus propres et bénignes que le nucléaire, les renouvelables ont réellement des coûts infiniment plus bas et décroissants, et prennent mondialement le pas (en UE, en Allemagne, de même qu’en Chine ou dans certains États américains (Iowa, Dakota du sud). Dès 2013 plusieurs pays assuraient la moitié de leurs besoins électriques grâce à elles : Portugal 58 %%, Écosse 46 %, Espagne 45 %…

Gdalia Roulin, lundi 26 février 2018.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.