Propriété commune

Pourquoi donc une nationalisation d'entreprise comme STX devrait-elle être provisoire ? N'est-il pas évident que seule la propriété collective des entreprises structurelles permettrait d'orienter l'économie de façon sensée, en vue du bien commun au lieu de profits financiers détournés pour des intérêts privés ? Reste à s'organiser de façon réellement démocratique par rapport à l'économie.

La révolution de 1789 proclame la liberté et l'égalité des citoyens en droit, mais en posant le droit à la propriété dans l'absolu, elle entérine de fait un ordre social injuste où se perpétuent des privilèges établis, non plus de « droit divin » mais par la fortune et le statut social afférent, sans que le bien-fondé des divers types de propriétés soit vraiment questionné sinon à la marge. Comme si prendre possession de biens qui devraient être communs était normal, comme si s'accaparer sans limite était préférable au partage ou à la propriété d'usage.

Comme si l'accumulation de richesses était un processus naturel, dû au mérite ou à une supériorité intrinsèque, et que bien sûr un « bon père de famille » veut transmettre à ses héritiers. Quelle commune mesure y a-t-il entre un petit mobilier empli de souvenirs ou des photos de famille, et les milliards que quelques-uns font défiler à la nanoseconde ? Pourquoi ne pas auditer clairement sur ces croissances délirantes et résoudre le scandale permanent de 1 % les plus riches possédant plus que 50 % les plus pauvres ? Combien de passe-droit, de conflits d'intérêts, de complicités, de corruptions, de (sur)exploitations d'autrui et de la nature, de fraudes pour en arriver là ? Quelles lois iniques ont-elles permis, entre gens de bonne compagnie, de léser la « masse laborieuse » ? Entre le salaire moyen dans une entreprise et le salaire le plus haut, la multiplication est de 200 ! Comment cela peut-il être seulement concevable ?

Et le gouvernement actuel continue à ponctionner les plus pauvres et exonérer les plus riches, qui risqueraient sinon d'aller villégiaturer et jouer en bourse ailleurs.

Ce 29 juillet l’État français nationalisait in extremis STX, le chantier naval de St-Nazaire, évitant à raison de 79,5 millions € la main-mise du rival italien sur une entreprise techniquement performante y compris dans l'industrie de l'armement - alors que la tension reste vive avec les militaires - et un horizon de démantèlement et de pertes d'emplois (7000) fort mal venu au moment où M. Macron, qui a déjà perdu 10 points de popularité, veut faire passer le code du travail aux oubliettes.

Mais cette nationalisation sera passagère, déclare aussitôt le ministre Le Maire comme si cela allait de soi. Ce chantier, le seul capable en UE de construire de grandes coques, pourquoi lui faudrait-il un « repreneur » privé ? (étranger ou pas, et qui revendra d'ailleurs à qui il voudra, ou à qui il pourra…). Comment l’État pourrait-il être moins riche que le privé ? Alors que le crédit se crée d'une façon uniquement scripturaire basée sur l'emprunt, qui est remboursé ensuite sur les bénéfices réalisés, et en l'occurrence les chantiers ont un carnet de commande plein pour 10 ans et un créneau porteur avec le développement des énergies marines. Ou n'est-ce qu'option idéologique, permettant de favoriser à terme les copains ou autres associés ?

Nationaliser peut répondre à des conceptions très divergentes les unes des autres. Faut-il créer des services publics gérés par l’État, ou trouver des formes plus démocratiques ? L'histoire nous enseigne que l’État en système capitaliste se comporte en général en patron ordinaire, et il est devenu non seulement courant, mais admis et reconnu, que les pertes soient socialisées et les profits privatisés, comme si cela n'était pas un défi monstrueux à la plus élémentaire justice et une insulte aux millions de travailleurs pauvres et autres déclassés qui hantent nos « pays riches », où la richesse est si mal définie et si injustement répartie.

Les entreprises structurelles sont d'intérêt général. Pourquoi ne pas les gérer sous formes coopératives, égalitaires et solidaires ? Pourquoi l'autogestion est-elle taboue ? Qui doit décider de ce que nous voulons fabriquer, comment et pour qui ? Où doivent aller les fruits du travail ? Quel besoin avons-nous de profits privés, de cotations en bourse, de concurrence ? Doit-il revenir à un individu, fut-il actionnaire majoritaire, de décider où est l'intérêt général à la place de l'ensemble des personnes concernées, ou d'orienter la politique économique de toute une société ? Qui plus est en bourrant le crâne des citoyens à grands coups de pub décervelantes pour refourguer des produits parfois nocifs, conçus non pour être utiles et de qualité, mais pour lui rapporter financièrement ! Les maîtres du monde portent avec eux le saccage de l'écosystème, des cultures, la souffrance sociale, la corruption et les guerres.

Concluons avec Bernard Friot : « En face de nous, nous avons une classe dirigeante qui, elle, est organisée, se bat tout le temps, parce qu'elle est aux abois. Faute d'être capable de diriger la production de valeur économique de façon positive, elle met en place un appareil militaire et policier, elle habitue la population à la mise en cause des libertés publiques sous prétexte de lutte contre le terrorisme ou de guerre économique. Tant que nous ne serons pas explicitement candidats à la direction de la production de la valeur économique et organisés à hauteur de cette ambition, nous nous battrons sur la défensive ».

Gdalia Roulin, lundi 31 juillet 2017.

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